‹ RabelaisChapitre 10 sur 51 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

LA COMTESSE

Je désire Vous parler à tous deux.

PIGNON, indifférent

Parlez !

LA COMTESSE

Je dois vous dire, D'abord, que je suis sœur du Marquis de Bellay.

PIGNON, obséquieux

Notre Grand Aumônier! En vérité! Parlez ! Votre humble serviteur écoute, illustre dame.

LA COMTESSE J'ai perdu mon mari...

PIGNON, l'interrompant

Le Seigneur ait son âme !

LA COMTESSE

Le comte est mort à Marignan, voilà bientôt Dix-sept ans.

C'est un saint qui vous garde d'en haut.

LA COMTESSE

Je n'avais que vingt ans lorsque je devins veuve, Mais le sort me laissait pour supporter l'épreuve, Pour regarder sans peur le morose avenir, Un fils ! un chérubin ! que j'ai vu devenir, Depuis lors, le premier gentilhomme de France... Il a rempli, comblé, dépassé l'espérance

fi.

Que je mettais en lui : généreux, noble, fin, Beau, brave, sérieux, fier, savant, tendre... enfin Pas l'ombre d'un défaut, pas l'ombre d'une tare : Un vrai génie ! Il est poète et du plus rare Talent, à ce que dit maître Clément Marot ; Il est bon, innocent, disert, doux, en un mot Un idéal de fils, le fils parfait, qu'en rêve Chaque mère entrevoit !...

Hé bien ! On me l'enlève Mon fils! mon cher Henri! Comprenez-vous cela? On me prend mon cher fils ! Mon enfant ! Il est là, Tout près d'ici, tenez, dans cette auberge, en face, Tout près !... et je ne sais s'il me ferait la grâce De venir m'embrasser s'il me savait chez vous!...

PIGNON, avec horreur Oh!

LA COMTESSE

Ne vous hâtez point de l'accuser ! Ces fous De jeunes gens, mon Dieu ! personne ne les blâme... Les innocents !... il est joué par une femme 1 Sans âme, sans pudeur, sans scrupule. . . sans. . . rien ! Elle n'a rien qu'un peu de grâce pour tout bien; Et lui, naïf, et bon, et confiant, et tendre, Il s'est énamouré d'elle jusqu'à prétendre L'épouser !

PIGNON

L'épouser!

LA. COMTESSE

Elle n'a pas un sou, Pas de famille — et vient, on ne sait pas trop d'où : D'Angleterre, croit-on ! Elle est sotte et vulgaire,

A.CTE PREMIEB 1!)

Prétentieuse, et vaine, et coquette et n'a guère D'autre charme, d'autre vertu, d'autre talent, Que des yeux assez noirs, sous un front assez blanc ! Autrefois, à Paris, chez une vieille tante, Bourgeoise, elle faisait office de servante: Espèce de souillon, dont les jeunes cousins Enveloppaient la taille et meurtrissaient les seins! On la rouait de coups — ou pire ! . . . de caresses — Sans que quelqu'un, d'ailleurs, compatît aux détresses De la minable enfant, qui gardait en son œil D'Anglaise, un impudent, un indomptable orgueil ! Et c'est ça ! qui bientôt, si mon fils ne se lasse, C'est ça ! — ce vil souillon! — ça, qui prendra ma

[place !

PIGNON

Malheureux fils ! Combien tu le regretteras ! RABELAIS à part, remontant vers la fenêtre

Pauvre petite ! Heureux qui la prend dans ses bras, Si c'est « Elle ! »

PIGNON

Comment, vous, devant qui tout plie,

Ne l'empêchez-vous point de faire une folie

Irréparable?...

LA COMTESSE

Hélas! du ton qu'il m'a juré :

Si l'on m'arrache ma Dolly, je me tuerai ! J'ai vu qu'il disait vrai... Sans cela, cette fille, On l'eût depuis longtemps fait mettre à la Bastille!

PIGNON

C'est si simple !

LA COMTESSE En effet !.. — Ce qui m'amène ici..

Ecoutez bien.

(A Rabelais, qui n'a pas écouté cette partie de la 9cene et se trouve au fond, regardant par la fenêtre)

Et vous... Vous...

Ecoutez aussi !

Votre défunt curé, Gominoux...

PIGNON

Le saint homme !

LA COMTESSE

Dans toute la Province était bien connu comme Un prêtre original et qui, malgré l'Edit, Par lequel le bon Roy, notre Sire, interdit D'unir les gens sans voir leur acte de baptême, A tour de goupillons les mariait quand même, Sans leur demander rien de plus que leurs prénoms, Ainsi qu'il est, je crois, permis par les canons. On venait à Meudon déjeuner à l'auberge, Puis après le dessert...

On allumait la vierge!...

Hein !

L'autel de la Vierge!... Oh! qu'aviez-vous

[compris ?...

LA COMTESSE

Bref, l'on pouvait rentrer le soir même à Paris, Mariés !

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