SCÈNE V PIGNON, DOLLY
PIGNON
DOLLY, surprise
Vous !
PIGNON'
Comment! D'où vient cet embarras?
Vous veniez bien ici pour me voir, n'est-ce pas?
DOLLY
Sans doute...
PIGNON
Vous avez tout l'air, comment dirais-je? D'un petit faon craintif, que l'on a pris au piège. Voyons, ma chère enfant, asseyez-vous ici ! Ne vous éloignez pas craintivement ainsi ! Vous vous faites de moi quelque chimère étrange ! Vous n'avez pourtant pas peur que je ne vous
"mange?...
(Il rit lourdement de cette lourde plaisanterie d'ecclésiastique)
DOLLY
Non, Monsieur- Prêtre, non, certes, je n'ai pas peur.
PIGNON
Je suis votre ami, moi, vous le savez!
DOLLY, à part
Trompeur !
Mens ! .le ne te crois pas ! mens ! ton mensonge glisse Sur moi ! mens ! mens!
PIGNON
D'où vient cette ride qui plisse Ce beau front qu'un si noble amour a couronné ? Vraiment, quand on vous voit, on n'est pas étonné Que vous ayez tourné la tête au jeune Comte ! Il vous aime si bien ! Partout on se raconte Cette « chère merveille ! » Il vous est « tout acquis » ! Vous vivez là, tous deux, comme un roman exquis De chevalerie ! — Oh ! moi, noir, vilain bonhomme, Je n'en ai jamais lu, mais je sais un peu comme On y dépeint la vie : « azur, fleurs et palais!... » Si je crois ce qu'en dit mon ami Rabelais. C'est charmant ! c'est charmant ! et je vous félicite Du fond du cœur!... J'ai désiré votre visite, Pour vous parler en père, ou plutôt en ami, Car je ne voudrais pas être rangé parmi Ceux qui rêvent de voir votre bonheur par terre ! On a bien essayé, je n'en fais pas mystère, D'éveiller contre vous notre mauvais vouloir, Et Rabelais, et moi, de tout notre pouvoir, Nous voulions travailler contre ce mariage... Mais lorsque le poète a vu votre visage Si doux, il a trahi la bonne cause, et moi Quand j'ai compris ce cœur serein et pur, ma foi (Quoique je sois plus froid et garde mieux ma tête) Moi, j'ai bientôt suivi l'exemple du poète! D'ailleurs, demain matin, je le prouverai bien, Car je m'expose fort en vous mariant...
(Il parle doucement, bonasse, paterne, candide. Elle se tient à distance)
\ pari
Kien !
Elle n'est pas bavarde !
DiiI.LV, à pai I
Il nient !
PIGNON, à part
Non ! pas bavarde !
Haut)
Hé bien, tenez, j'ai peur, lorsque je vous regarde.
DOLLY Peur?
PIGNON
J'ai peur !
DOLLY
Peur de quoi ?
PIGNON
Peur pour vous !
DOLLY
Peur pour moi?
Vous pourriez mieux placer ce bienveillant émoi !
PIGNON
Ne vous offensez pas d'une parole amie. Pour vous, ma gravité se vêt de bonhomie ! C'est mon devoir, avant le solennel moment Où je dois dispenser les fruits du Sacrement Sur vous, d'examiner avec vous, ma très bonne Enfant, cet avenir qui devant vous rayonne, Et de vous prémunir contre tous ses dangers, De vous faire connaître en quoi seront changés
Vos devoirs. Ignorer ce que le ciel réclame, Serait mettre en péril le salut de votre âme !
DOLLY, à part
Je vois ta griffe! Mens! Pieux grippe-souris!
PIGNON
Oui, c'est pourquoi j'ai peur, et vous l'avez compris ! J'ai peur, j'ai peur pour vous, trop candide et trop belle ! Oh! vous vous détournez ! votre âme se rebelle! Sans doute à demi-voix vous vous dites : trompeur ! J"ai peur et vous savez très bien pourquoi j'ai peur ! Et vous aussi vous avez peur !
DOLLT, trop émue pour parler fait signe que non
PIGNON
Votre main tremble !
Et vous avez raison de trembler, car, ensemble, Dans le recueillement, loin de tout œil moqueur, Nous allons regarder au fond de votre cœur... Avec moi, vous lirez, sur votre âme penchée, La secrète pensée en ses ombres cachée... Vous savez que mentir n'est pas possible ainsi ! Car ce que je lirai, vous le lirez aussi !
DOLLY
Mais... je ne comprends pas ce que vous voulez
[dire !
PIGNON
Je lis dans votre cœur... écoutez, je vais lire. Aimez-vous ce jeune homme? — Oh !ne répondezpas Au misérable que je suisl Dites, tout bas Si vous voulez, tout bas, pour que nul ne l'entende,
Sauf Dieu, la vérité! C'est Dieu qui la demande !
Recueillez-vous. Fermez les yeux, et devant Lui
Dites-vous : je ferai le bonheur de celui
Qui me donne son nom ; je suis bien sûre d'être
A lui de tout mon cœur ; je le prends pour mon maî-
itre,
Non point dans le désir de vivre désormais
Dans un inonde plus haut, plus riche et plus beau,
Imais Parce qu'à l'avenir, je ne veux dans la vie
Qu'un seul bonheur : sentir que je me sacrifie A lui. Car c'est cela, toujours ! se marier : C'est renoncer à soi; c'est se sacrifier Au bonheur d'un autre être. Il vous faut donc vous
[dire, Je n'aurai de bonheur que celui qu'il désire, Et je suis bien certaine, et j'ai la ferme foi Que c'est pour lui que je /'épouse et pas pour moi .
DOLLY Mais oui! oui !... c'est ainsi...
PIGNON
Mon enfant, prenez garde.
Répondez à Celui qui d'en haut nous regarde! Au prêtre vous pouvez raconter tout ce que Vous voulez. Vous savez qu'on ne trompe pas Dieu! — Aimez-vous ce jeune homme? En êtes-vous bien
[sûre ? N'avez-vous pas rêvé d'une ivresse plus pure, D'un bonheur plus complet, plus parfait et plus doux Que celui qui vous vient de son amour pour vous ? Qui sait si de faux biens vous ont pas égarée ?
C'est beau d'être comtesse, et riche, et bien parée,
De voir autour de soi s'agiter une cour
De jeunes gens charmants qui se grisent d'amour...
Est-ce là ie bonheur? Est-ce la ce qu'on nomme
Le bonheur? Est-ce là ce que vous voulez? Comme,
Comme vous maudiriez le nœud trop tôt formé,
Si plus tard vous voyiez venir le bien-aimé,
Celui qui vient toujours, le seul, le seul qu'on aime
D'un sentiment unique, ineffable et suprême!
DOLLY
Mon Dieu... je ne sais pas .. je n'ai point tant pensé. PIGNON, sans faire attention à l'interruption
II vient toujours, il vient toujours « le fiancé, » L'idéal entrevu sous le voile des rêves, Celui qui verse en nous, sans mesure et sans trêves, L'apaisement, la force et la sérénité!
On doit dire à lui seul : C'est pour l'éternité ! On doit dire à lui seul : Je vous choisis pour maître! On doit dire à lui seul : Me voici ! je veux être A vous de tout mon cœur, à vous entièrement ! De celui-là, ma fille, on répond fièrement, A qui semblerait mettre en doute la tendresse Qu'on a pour lui : « Je l'aime et n'ai point d'autre
^ivresse « Que cet amour ! Je l'aime et n'ai point d'autre es-
[poir « Que cet amour ! Je l'aime et mon œil ne peut voir « Que ce rayonnement, dans la nuit de ce monde, « Pour me la rendre un peu moins noire, et moins
[profonde ! »
VCTE DEUXIEME 69
— Je vous étonne un peu! Nous vous dites : « Pourquoi « Ce bon curé vient-il ainsi m'apprendre, ;\ moi, « Ce que c'est que l'amour ? » Ah ! ma pauvre petite, Vous, un si noble cœur, vous, une âme d'élite, Etes-vous bien certaine, osez-vous assurer Que vous n'avez jamais entendu murmurer Une voix, une voix aimante à vos oreilles, Qui. tout bas, vous parlait de tendresses pareilles? Osez-vous assurer que l'amant inconnu Dont rêvaient vos instants de tristesse est venu ? Non!... non, non, n'est-ce pas?
Vous l'attendez encore L'amant parfait à qui vous direz : Je t'adore!...
DOLLY Ah!
PIGNON
Songez-vous qu'il n'est, aux yeux mortels caché, Qu'un seul amant qu'on puisse « adorer» sans péché? Qu'un seul amant qu'on puisse aimer ainsi sans
crime?...
C'est le plus noble, le plus parfait, le plus sublime !... Et si c'était lui — Lui!... — qu'appelait votre vœu ? Si celui qui tout bas vous dit : « Viens! » — c'était
[Dieu!...
DOLLY, voyant enfin l'abîme
Non ! oh ! non !
Cet amant n'admet point qu'on méprise Son appel ! Trop souvent le Tentateur nous grise Et nous fait dédaigner ce glorieux amour...
70 IIAP.KLAIS
Mais Dieu sait qu'il viendra, fatalement, son jour I Dieu sait qu'elle viendra, fatalement, son heure ! Un jour viendra bientôt, et qu'on chante ou qu'on
[pleure, Ce formidable jour, vient ! Il viendra bientôt, Ce jour auquel il faut penser, auquel il faut Toujours penser ! Bientôt, bientôt, ma pauvre fille, Vous serez, vous pour qui tout rayonne et tout brille, Une blême mourante en votre lit glacé ! L'existence est un rêve, et le rêve est passé, Et le rêve est fini, l'éternité commence. Vous êtes là, le cœur écrasé d'une immense Epouvante, un nouveau monde à vous va s'ouvrir, L'heure vient, l'heure sonne où vous allez mourir... Autour de vous, déjà, glissent dans les ténèbres, Des fantômes affreux, des visions funèbres : Vous entendez le chant de mort sur le seuil froid De l'église ; au-dessus de l'orifice étroit De la fosse où le lourd cercueil vient de descendre, Vous croyez voir des gens penchés pour mieux en- Le fossoyeur jeter de la terre sur vous... [tendre Mais ils n'attendront pas qu'il ait terminé ! Tous Avant qu'il n'ait comblé le trou vous abandonnent... S'en vont... Ils sont partis... et leurs voix qui bour- S'éloignant. . . ont cessé de dire votre nom ! [donnent Tout est fini. Tout est terminé !
Hélas non !
Vous êtes devant Dieu qui vous dit : Sois damnée ! Je demandais ton âme ; à qui l'as-tu donnée ?