‹ RabelaisChapitre 28 sur 51 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

(Il est entré depuis uu moment, a entendu Pignon et tout devinr)

Ah ! lâche ! ah ! misérable ! ah ! menteur 1 abusant Des rêves éthérés d'un doux cœur innocent, Pour faire de sa vie un cauchemar étrange ! Je ne permettrai pas que ton mensonge change En imbéciles pleurs son beau rire éclatant!... Sors!... Si tu ne sors pas, bête obscure, à l'instant... (11 brandit uu escabeau) PIGNON Frappez ! mais songez bien que FÉglise condamne..,

RABELAIS, brandissant l'escabeau Je colle aux quatre murs des fragments de ton crâne!

PIGNON, à part se sauvant Toi, Tin-pace t'attend !...

Sors!

PIGNON, sortant

Je me vengerai !

Pauvre enfant ! Pas un mot de tout cela n'est vrai ! Le Ciel veut clairement, que tu suives ta voie, Portant au front un doux chapel de fleurs de joie. Ris, danse, bats des mains, chante comme un oiseau, Rayonne, crie à Dieu : Merci ! Ton monde est beau ! Merci ! Pour le bonheur tu fis ta créature, Et je vais m'imprégner de ta grande nature, Je vais donner ma chair à son baiser vermeil, Je vais remplir mes yeux des feux de ton soleil I Merci, pour la douceur qui m'aime en toute chose, Merci, pour ton ciel bleu, merci, pour ton soir rose, Pour tes fleurs, pour tes champs, pour tes monts,

[pour tes bois Merci de tout mon cœur et de toute ma voix! Merci pour les baisers qui brûlent sur mes lèvres! Pour les enlacements éperdus, pour les fièvres Des saintes voluptés qui sont ton œuvre aussi, 0 Seigneur pour l'étreinte et pour l'amour, merci! Et si tu vois venir des oiseaux de ténèbres, Croasser sur ton front leurs mensonges funèbres : « Expions les péchés d'autrui ! Prenons le deuil! » Va! ris de leur stupide et criminel orgueil! Expier nos péchés fut une œuvre divine... Laisse aux fronts surhumains les couronnes d'épine

\( !TE DE1 XIEME 73

DOLLY

Mais, s'il avait dit vrai ? si je ne l'aimais pas?

i; ^BELAIS

Il est jeune, il est beau, plus tard tu l'aimeras !

DOLLY

Ht s'il venait plus tard, celui qu'ont vu mes songes?

Bàtiras-tu ton avenir sur leurs mensonges ?

Non ! Ils n'ont pas menti 1 .Non, ils n'ont pas menti. . , Jamais auprès de lui, jamais je n'ai senti Ce trouble qu'on prétend aussi fort qu'une ivresse ! J'ai peur dans son baiser, j'ai froid dans sa caresse 1

RABELAIS, à part

Pourquoi suis-je content de ce qu'elle dit là?

DOLLY

Souvent, comme il parlait, une voix me parla :

k A imez-vous ce jeune homme ? En êtes-vous bien sûre '

« N'avez-vous pas rêvé d'une ivresse plus pure,

« D'un bonheur plus complet , plus par fait et plus doux,

« Que celui qui vous vient de son amour pour vous1? »

Vous l'aimez ! Vous devez l'aimer I c'est juste et sage . Comment vivriez -vous, hors de ce mariage?

DOLLY

C'est vrai ! Je dois l'aimer ! Il le faut bien.

Comment !

Et Cendrillon se plaint de son Prince Charmant, Tandis que les méchants, tout comme dans le conte, Jaunissent de dépit, et d'envie, et de honte !... — Le bon moine étranger que je voulais prier De nous venir en aide et de vous marier, Etait absent... mais il revient aujourd'hui môme!

DOLLY, rêveuse Est-il certain, est-il bien certain que je l'aime...?

Mais oui !

DOLLY

Dites-le-moi!

Mais...

DOLLY

Parlez-moi de lui !

Je voudrais savoir si... je l'aime.

Enfin ! Celui Que tout le monde admire, et vante, et chante, et loue, Certes n'a pas besoin qu'un vieux bonze lui cloue Sur chaque qualité ces mots : Voyez ceci, Admirez-le, c'est beau !

DOLLY

Je le juge mieux — Si ! — Lorsque vous m'en parlez!

KABl LAIS, avec emphase

Le beau comte d' Kiit raves, Est riche, fier, charmant, brave entre les plus braves; Ses aïeux furent grands, il deviendra comme eux. Un guideur de soldats, un stratège fameux ; Un jour on le verra commander nos armées, Un attelage ailé de quatre Renommées Le traînera devant l'univers ébloui !

I>i ILLY, mutine

Vous ! Vous riez de moi !

Mais je vous l'avoue — oui !

Je vais vous dire enfin, lia vingt ans!... qu'importe, L'àme qu'il peut avoir — si la vôtre est plus forte ! Vous allez vous aimer et d'un amour très grand... Jusques à vingt-cinq ans, l'on change et l'on apprend, L'àme la plus puissante élève et change l'autre, Et son âme bientôt reflétera la vôtre ! Vous vous verrez en lui, vous vous reconnaîtrez En lui, vous vous serez l'un l'autre pénétrés, Et vous vous trouverez, alors, l'homme et la femme, Vivre une même vie avec une seule àme !

DOLLY M'aime-t-il bien au fond ?

Il le prouve, je crois !

DOLLY Je ne sais pas pourtant ! Il me semble parfois

Que ce qu'il ai nie en moi — mais c'est une chimère! — C'est surtout de ne point céder devant sa mère !

Ne soyez pas ingrate !

DOLLY

Hélas oui ! c'est affreux N'est-ce pas, et c'est vrai qu'il est très généreux Et très tendre, et c'est moi, c'est certain, qui suis

[froide, Qui le rends empesé, gauche, lourd, glacé, roide, C'est ma faute! Je suis coupable ! Je serai Meilleure à l'avenir, et je l'épouserai, Avec reconnaissance, en me sentant indigne, De ses bontés!... Je serai prête au moindre signe, Au moindre, à prévenir toutes ses volontés! Je veux humilier mon orgueil : ses bontés ! Ses bontés ! Ses bontés ! Je prendrai l'habitude, Pour mieux me corriger de mon ingratitude Et de mon fol orgueil, de me dire ces mots, Gomme on montre le fouet à de méchants marmots ! « Ses bontés » ! Ilm'élève, il me prend dans la fange!

Oh ! N'exagérez pas! Que vous êtes étrange !

DOLLY

Je suis ingrate ! El je le sais ! Et c'est vilain! Je m'en veux de n'avoir pas pour lui le cœur plein D'amour ! Je me déteste ! Il a tous les mérites : Il est savant !

RABELAIS Il l'est.

DOLLY

H est poète, dites ?

Car j'aime tant les vers! Il est poète.

Il Test!

DOLLY

Oui, c'est cela surtout qui me charme et me plaît.. .

(Tirant un parchemin de son corsage)

Voici des vers qu'il fit pour moi ! J'en suis très fière !

Ils furent composés pour moi, sur ma prière,

Et j'ai dit le sujet, et ces vers sont parfaits,

El c'est pour moi, vraiment pour moi qu'il les a faits !

Il faut être un poète extrêmement habile,

Pour faire de tels vers. Rien n'est plus difficile.

C'est un travail savant, tellement compliqué,

Que le rythme d'abord doit vous être expliqué...

Ce genre de poème est nommé la Brisée.

Regardez ! Chaque ligne est ainsi divisée

lin deux.

(Elle plie le papier en deux)

Chaque moitié des vers, partant du haut, Offre des deux côtés un sens complet. Il faut, Sur le recto, d'abord, lire un premier poème; Puis un second sur le verso.

(Dépliant le papier triomphalement)

Puis un troisième !

Ces deux tronçons de vers, raccordés bout à bout, Offrent encore un sens si vous lisez le tout! C'est superbe ! avouez ! Superbe !

RABELAIS, sans conviction

Magnifique !

DOLLY

Et c'est une trouvaille ! avouez !

Colombique !

Ce n'était pas un sot qui découvrit cela !

Avouez !

La nature, il est clair, nous cela Le plus longtemps possible une telle merveille

DOLLY

Je vais lire, écoutez !

Oui! je suis tout oreille

DOLLY

Premier poème.

Bien!

DOLLY, lisant

« Oui, ma Dolly,je t'aime, « Et c'est toi mon seul bien, « Ma volupté suprême, « Hors toi, je ne vois rien !

« Je t'aime à la souffrance :

« Bien que ce mal soit doux, « Ma plus chère espérance « Est d'être ton époux/... »

Second poème!

Bon ! hol.l.V. lis&nl

<i Au-dessus toutes choses, « C'est toi ma seule amour,

« Emmy les jours moroses,

« A jamais sans retour.

« Et mon unique envie,

« .I/o// seul but, mon seul vœu,

« j^s/ de donner ma vie

« Pour te prouver ce feu ! »

Et troisième poème à présent ! Voyez, on

Peut lire un demi-vers, l'un après l'autre, ensemble,

Et le sens est parfait! Lisons !

(Lisant)

Oui, ma Dolly je t'aime Au-dessus toutes choses.

Et c'est toi mon seul bien, C'est toi ma seule amour,

Ma volupté suprême Emmy les jours moroses,

Hors toi je ne vois rien. A jamais, sans retour...

Je t'aime à la souffrance Et mon unique envie,

Bien que ce mal soit doux, Mon seul but, mon seul vœu,

Ma plus chère espérance, Est de donner ma vie,

« Est d'être ton époux, Pour le prouver ce feu ! »

(Triomphante)

Que vous en semble?

Conservez bien ces vers, c'est un joyau sans prix!

DOLLY

Vous...

Quoi ?

DOLLY

Vous m'avez l'air de n'avoir pas compris !

Non!

DOLLY, méprisante Non?...

Je vois en ce jeune homme un être unique, Charmant, spirituel, généreux, héroïque, Soldat vaillant, danseur exquis : il est parfait. Tout ce qu'il dit est hien. Tout ce qu'il fait est fait De façon admirable. Il est doux, bénin, sage, Disert, savant, aimable, un cœur d'or, un visage Qui reflète son âme (et son âme n'a pas Une tache !) Il est bon, noble, grand! Chaque pas, Chaque geste, trahit sa suprême noblesse ; Il n'a pas un défaut, et pas une faiblesse ; Et je suis sûr qu'il est trop discret et trop fin, Puisqu'il va posséder sa beauté, puisqu'enfin La muse de son Rêve, en vous, il l'a saisie, Pour taquiner encor la pauvre Poésie !

DOLLY, stupéfaite et fâchée

Ces vers ne sont pas bien?

Pas assez bien pour vous!..

DOLLY

C'est trop fort ! Mais peut-être... en êtes-vous jaloux? Vous écrivez aussi...

Moi ! Jaloux !

DOLLY

Les poêles, Ils nous l'assurent tous, sont des ;\mes parfaites : Des charmeurs d'oiseaux bleus qui descendent du

ciel...

Mais l'un pour l'autre, ils ont un amour plein de fiel! Jaloux!

RABELAIS Oh!

DOLLY Jaloux!

RABELAIS Non.

DOLLY

Reprenez donc son thème.

Comment diriez-vous mieux, vous, s'il vous plaît :

[Je t'aime!

Que sais-je?... Je voudrais au moins vous avoir dit

Un mot que jamais femme avant vous n'entendît,

Un mot infiniment magnifique et sonore,

Qui vous ferait sentir combien je vous adore,

Et qui révélerait à votre œil ébloui,

Au fond d'un cœur immense, un amour inouï!

J'aimerais mieux garder un silence farouche,

N'avoir qu'un vague cri de bête sur la bouche,

Que d'aller profaner mon rêve le plus doux,

En l'entourant pour vous le présenter, — à vous ! —

De mots banals, souillés d'avoir vêtu naguères

Des sentiments communs et des amours vulgaires.

82 RABELALS

DOLLY

Mais... que diriez-vous donc ?

Est-ce que je sais, moi !

Je laisserais crier, hurler, râler l'émoi, L'émoi terriblement suave qui m'oppresse ! Je vous dirais des mots d'enfantine tendresse, Des mots blancs, des mots neufs, que j'essairais pour

[vous, Et qui seraient très frais et qui seraient très fous... Ou bien je rugirais comme une bête folle, Comme un lion qui n'a pas besoin de parole, Pour prouver qu'il vous porte un amour de lion ! Je voudrais voir vers vous, monter en tourbillon, Pleurant dans mon sanglot et râlant dans mon râle, Tous les fauves désirs d'une âme impériale, Et toute la tendresse exquise d'un enfant ! Je vous dirais : C'est vrai ! C'est un poids étouffant De tendresse et d'amour que j'ai sur la poitrine... Penche-toi, vois, comprends, rends-toi compte,

[devine, Tout ce qui dans mon cœur à jamais enfermé, Tressaille et veut crier vers l'Etre bien-aimé! Tout l'immense désir avec lequel je l'aime, Tout l'immense désir, tout le désir suprême, Avec lequel je vois passer à mon côté Sa grâce, Sa douceur, Son charme, Sa beauté... Sa beauté que je vois dans toute chose belle... Car l'univers entier est pour moi rempli d'Elle : Mon âme La retrouve au fond de chaque émoi, A travers tout rayon Elle rayonne en moi,

ACTK DEUXIEME 83

Je La respire au cœur de chaque Heur que j'aime, Toul rythme harmonieux me chante Son poème, Voluptés et chagrips pleins des mêmes accents, La font passer en moi, dans tout ce que je sens ! Lorsque lu me souris ainsi, le temps s'arrête ! Je suis dans l'infini, seul, debout, sur un faîte Colossal! Je suis beau! Je suis grand! Je suis fort! Et je cesse un instant de marcher vers la Mort ! Je... Je... — mais qu'avez-vous? Vous êtes toute pâle! (Riant, contraint)

Ah ! ah !

DOLLY

Je..

Sans doute !

Qui donc ?

Vous plaignez mon amante idéale

DOLLY, à elle-même Dans mon rêve, il me parlait ainsi !

(II comprend) Ecoutez bien, je dois dire que si Je sais ainsi... des mots. ..c'est que. ..cela s'explique Aisément... J'ai beaucoup appris la Rhétorique : L'art d'exprimer très bien ce que l'on ne sent pas ! Pas du tout! C'est un art utile en bien des cas, Et que l'on nous apprend à fond au séminaire... Nous devons afficher dans la vie ordinaire Tant de beaux sentiments dont nous ne sentons rien !

DOLLY

Mais c'est affreux !

si RABELAIS

Voyons ! Réfléchissez-y bien !

D'un grincheux importun, la mort nous débarrasse : Pouvons-nous dire : « Bien ! Très bien ! Rendons-lui

Jgrâce ! »

Non ! Nous crions gaiment : « A l'aide, Lieu-

[Commun! »

Et Lieu-Commun nous dit : « Cet excellent défunt Reçoit le prix de ses vertus dans l'autre monde ! » Joseph Nigaudinos épouse Cunégonde.

Quelle joie en mon cœur ce fait excite-t-il? Il faut pourtant brûler pour eux l'encens subtil De souhaits bénisseurs ! En moins d'une seconde Lieu-Commun fleurira le front de Cunégonde, D'un tas de doux espoirs que remplira Joseph ! Et c'est ainsi pour tout : baptêmes, fêtes... bref En toute occasion cet ami pléthorique, Lieu-Commun, digne époux de dame Rhétorique, Vient ainsi me fournir un petit boniment !

DOLLY

Mais vous disiez... que c'est affreux...

Non ! C'est charmant 1 DOLLY Ce n'étaient pas des lieux communs !

Sur toutes choses J'ai de petits carnets pleins de petites gloses...

DOLLY

Oui, même sur l'amour, à ce qu'il me paraît...

A.CTË DEUXIEME 85

Certes, j'avais aussi mon petit sermon prêt 1...

UOLLV

Ce que vous m'avez dit, nul n'eût pu le mieux dire !

Mais non !... Et vous verrez ! Et je puis vous prédire, Qu'il vous le dira mieux.

DOLLY

Qui ?

Lui !...

DOLLY, avec un petit rire incrédule

Je ne crois pas!

N'en doutez point! Un soir, vous serez dans ses bras, Il vous dira, je vous assure, des paroles Douces, bien autrement et bien autrement folles, Que ce que j'ai dit, moi !

DOLLY

Non!

Vous verrez plus tard!

La nature est toujours supérieure à l'art ! La lèvre aimée est plus éloquente, muette, Que celle du plus grand, du plus savant poète...

DOLLY

Ah ! pourtant !

li Ali Kl. Al S, l 'interrompant

Attendez ! Il vous parlera mieux, Un soir, ses yeux profonds versant dans vos grands

[yeux, Tous les rêves brûlants, tous les songes de flamme, Tous les espoirs ardents qui chantent dans son âme, Que le pauvre rhéteur que fut ce vieux barbon. 11 vous parlera mieux que je n'ai fait !... (II sort)

Non!

(Quand il est sorti, elle reste silencieuse et puis répètel

Non.

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