‹ RabelaisChapitre 40 sur 51 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

DOLLï, L'interrompant

Ce ton Non! Ne le prenez pas'. Laissez-moi! je suis triste!

RABELAIS Tâchons de rire alors !

DOLLY

Von, la douleur existe !

On ne la chasse pas en riant ... il faut bien Avouer quelquefois que l'on souffre, — et combien !

Ma pauvre enfant! Voyons! voyons! Jevous en prie! Des pleurs!... Vous avez tout! Demain l'on vous

[marie...

DOLLY, l'interrompant Oh non !

Le sort vous offre amour, argent, grand nom, Tous les bonheurs, tous les plaisirs, tous les...

Non! non!

Je ne veux rien de lui ! D'abord, je le déteste Ce jeune homme orgueilleux...

Hé bien, vous êtes preste A jeter au rancart vos tendresses !

DOLLY

Jamais !

Je ne l'épousais point parce que je l'aimais ! Il sait très bien, je l'ai vingt fois dit à lui-même,

Que mon «oui •> nuptial, o'esl pas un « je vous aim Mais à présent je sais qu'il existe, el j'attends Cet homme qui... Celui dont rêvaient mes instants De désespoir, jadis, quand, près de l'être, assise, Morne, dans mon sayon grossier de toile bise, Je me disais : Reviens, cher rêve qui m'a lui,

I levant mes yeux fermés fais repasser celui,

Qui pour m'appartenir, qui pour me prendre entière, Pour assouvir enfin notre tendresse altière, Saura bien remplacer les gestes par les mots : Amour de deux esprits — non de deux animaux!

II viendra, j'en suis sûre, et j'attendrai qu'il vienne Pour l'adorer, pour être à lui, pour être sienne...

Mais ce jeune homme?...

DOLLY

Non! J'ai peur de son désir, J'ai peur de son amour, j'ai peur de son plaisir Au fond duquel, obscur, formidable, halète L'instinct farouche, et morne, et muet de la bête. J'ai peur! Cet amour-là me semble plein de nuit!

RABELAIS, à part

Sous les saules d'argent, quand Galathéa fuit Elle craint donc parfois qu'on l'atteigne, ô Virgile !

DOLLY

J'ai peur. Je ne suis rien, rien qu'une fleur d'argile, Qu'un pauvre être éphémère, et faible, et frêle, et Mais j'ai le sens et la volonté du divin ! [vain,

Mais je veux un amour sans tache et sans nuage...

n;ni si i:\ik 1-1

Je veux, avec mon roi, m'en aller vers la plage !><■ l'océan de uni i qui commence au tombeau, Sans faire un geste, un seul, pas suprêmemenl beau, Sans laisser, puisque l'homme esl ce triste mélange, Monter dans mon azur un soupçon de ma fange, Monter dans le baiser, où noire être est uni, Une extase, un émoi qui n'ait rien d'infini !

RABELAIS AU! que vous êtes l»ien de la race divine, Pure du pur baiser de la brise marine!

DOLL1 Est-ce que vous croyez qu'on peut s'aimer ainsi?... Vous ne répondez rien?... Dites!... Et puis aussi, Moi faible, et sotte, et vaine, et stupide — ironie ! — J'aurais voulu qu'il fût un homme de génie... Oh! s'arrêter un peu de courir vers la mort, Et pouvoir confesser à quelqu'un de très fort, Que l'on a peur, que l'on s'épouvante et recule Devant l'ombre qui suit le blême crépuscule ! Que l'on a peur devant la nuit ! devant le noir ! Que l'on attend de lui la lumière et l'espoir, Que l'on attend de lui, puisque son âme est forte Et superbe, qu'il nous enlève et nous emporte, Loin de nos tristes chairs, de nos pauvres néants, Dans un monde éternel... où vivent des géants! Oui ! vous n'eussiez pas cru, dites? l'oiselle espiègle, Qui riait là, tantôt, qu'elle rêvait d'un aigle?... Pourtant telle qu'elle est tout au fond, la voici !... Kst-ce que vous croyez qu'on peut m'aimer ainsi ? (Ils se taisent. Il la comprend, mais n'ose pas lui répondre.) Devant l'immense orgueil de cette petite âme,

Devant le lier espoir de cette pauvre femme, Devant le vœu hautain de ce fragile cœur, Comment allez-vous rire, ô terrible moqueur? Gomment allez-vous rire, ô tueur de chimère? Comment allez-vous rire, ô colossal Homère, Flétrisseur d'insensés, d'impuissants et de sols? Quel sarcasme mortel va répondre à ces mots? Quel rire Kabelais gardait-il pour cette heure ? Devant moi?...

li A BELAI S

Devanttoi ! Tu vois bien que je pleure ! Je tecomprends, doux cœur très noble et très profond, Car je t'ai laissé voirie gouffre immense au fond Duquel sanglote, et souffre, et saigne le poète, Et tu voudrais changer ce goutfre morne, en faîte ! Tu vis l'ombre où pleurait son tourment inoui, Et tu voudrais y mettre un peu de clarté !

DOLLY

Oui!

Je ne puis accepter!

DOLLY

Ah! je vous en supplie!

Sauvez-moi ! C'est pour moi, pour mon bonheur !

Folie !

DOLLY

Après avoir souffert ainsi que j'ai souffert, On tient au vrai bonheur quand on l'a découvert ! Je veux rester ici. Je veux vivre à votre ombre : Près de votre âme immense, éblouissante et sombre, Qui malgré vous, tantôt, à moi se révéla!

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Laisse la l sndrillon devenir Priseilla, Laissez la Cendrillon, puisque ce nom est vôtre, \ son prince charmant, préférei son apôtre!

Mais... je n'ai rien d'un Paul! Rien!

DOLLY

Le même idéal Met le même rayon sur le front génial, Et ce seul point diffère en vos âmes hautaines : \ ous parlez pour Paris, il parlait pour Athènes ! Laissez-moi vivre ici I Je veux ! absolument! Oh '. vous dites un « non » que votre front dément ! Depuis que je vous vis, je me vois mieux moi-même: Je déteste cet homme autant que je vous...

Il L'interrompt du ge^te. Un silence)

Le mot dit froidement en est plus solennel : Je vous aime, poète auguste et fraternel !

Ah! quand un mot pareil sort d'une âme aussi haute, On s'incline !

DOLLY

Merci !

Oui, marchons côte à côte, Toi, ceinte de ton rêve, et moi : ceint de mon vœu, Nous n'accepterons pas d'autre juge que Dieu!

DOLLY

Oui ! L'on en pensera ce qu'on voudra !

Qu'importe !

Nous laisserons les chiens aboyer à la porlc !

(riant) Seulement — Nous trouvons avant de dire fin, Un « seulement » pansu, comme un génovéfin ! Un « seulement » joufflu, monacal et difforme, Un « seulement » géant, un « seulement » énorme : Votre oncle — je prendrai ce titre Priscilla — Tient entre les deux doigts, tous les trésors qu'il a ! Il est cousu d'écus comme un crapaud de plumes, Et verrait s'opérer sans aucune amertume, Aux dits trésors, une importante addition!

DOLLY

Je travaillerai !

Non ! Il veut, ambition Ou'il faut plus que jamais, pour vous, qu'il réalise, De rat des champs qu'il est, devenir rat d'église. A quarante ans l'on peut, l'on doit, c'est même un

[droit Sept fois sacré, si l'on n'est pas un maladroit, Toucher les revenus de quelque sinécure, Bénéfice où prébende, ainsi que l'est, la cure De Meudon. La comtesse a promis, a juré, Qu'elle désignerait aujourd'hui pour curé De Pignon ou de moi, celui qui davantage Apporterait obstacle à votre mariage...

J'ai fait ce que j'ai pu pour déjouer ses plans, Mais le sort rendit vains des efforts excellents!... Je ne mérite rien, et cependant je pense,

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