ACTE TROISIEME
Ces pages onl leur but, et cette œuvre a ses fins, El je l'ai faite ainsi pour la faire éternelle ! Tout ce temps effroyable et sombre vit en elle : Tout notre siècle obscur el difforme a jeté Ici, dans ces feuillets, le cri de sa gaîté, Le rire bestial de cette atroce joie, A\e. laquelle on voit tous ces hommes de proie, Soliman, Charles-Quint, Henri Huit, Jules Deux, François Premier, les rois, les pontifes hideux, Reitres et lansquenets, piques et hallebardes, Mines fauves, trognes rouges, faces blafardes, Princes et cardinaux, magistrats et docteurs, Tous les forts, tous les grands, tous les triomphateurs Tout un monde joyeux, une joyeuse foule, Passer et repasser, sans songer qu'elle foule, Sous ses mules de pourpre et ses éperons d'or, \)c> millions de fronts où brille à peine encor Une lueur qui fut l'intelligence humaine !... Tous ces êtres sont miens! Ce temps est mon do-
[maine!
Il ne vivra demain que tel que je le voi, La première moitié de ce siècle est à moi !
Va '. Ne juge pas l'œuvre où grouillent pêle-mêle Gargantua, Panurge, Homenaz, Gargamelle Tout un fourmillement de géants monstrueux... Tu ne peux les comprendre et te pencher sur eux, Sans avoir mesuré, sans avoir vu les hommes Du siècle ténébreux et néfaste où nous sommes ! Perse l'eût insulté, Juvénal l'eût flétri. Moi, je suis un Gaulois plus amer ! j'en ai ri !
ni • RABELAIS
J'ai ri, j'ai ri du roi, bellâtre à plume blanche, Ornant le chaperon develours bleu qu'il penche Sur le sourire fat de ses lèvres en cœur ; Le beau roi chevalier, le paladin vainqueur, Ne perdant pas l'honneur — oh ! non — tant qu'il lui
[reste L'esprit d'un mot hautain, la force d'un beau geste. Roi sinistre, sifflant sa petite chanson! Le beau roi chevalier qui donna pour rançon, Pour obtenir un peu plus tôt sa délivrance, La plus franque qui soit de nos villes de France: Celle qui de tout temps, sans faiblir un moment, Sur nos Marches du Nord veillait farouchement, Qui, lorsque Edouard Quatre, à l'heure la plus noire, Occupait le pays entier jusqu'à la Loire, Seule, devant l'Anglais, hautaine se tenait, Seule, osant résister au grand Plantagenet, Dans tout le Nord conquis, restait française, seule ! La ville de Clovis : Tournay, l'auguste aïeule ! Rançon de roi vaincu! de joueur malheureux! Le monde est aux géants ! Les villes sont pour eux, Pour tous ces rois démesurés sous qui tout ploie, Ce que pour d'autres sont les pions, au jeu de l'oie ! Seulement, l'Empereur, de son enjeu vivant, N'a pas tout le plaisir dont il allait rêvant : Les durs bourgeois de son enjeu de chair française, Ne le laissent pas faire et défaire à son aise, Il faut les pendre et les écarteler unpeu, Pour leur faire accepter ce rôle ingrat d'enjeu... Et tandis que le soir Fontainebleau s'allume, Et que, vêtu de satin blanc, sa blanche plume Au front, notre beau roi s'en va vers les bois bleus,
rROISIEMI il".
Enlaçant sa Diane au sourire orgueilleux,
Là-bas encore, au loin, la vieille ville ltouge...
Son râle, faiblissant, monte, ou le soir meurt, rouge...
Et moi, « £ n i seul, entends monler l'atroce cri
Je ris ! — Tourne/, la page où Rabelais a ri !
Mais qu'importe ! Les rois, les bourreaux et les rei-
[tres Font leurs métiers affreux ! Au moins, au moins ! les
prêtres, Les hommes blancs ayant la croix rouge au côté : Pauvres, cette grandeur, chastes, cette beauté ; Les hommes noirs, qui vont portant le deuil auguste, Du grand martyr, du grand méconnu, du grand juste ; Les hommes bruns, la bure et le cilice aux reins, Vers la cité d'azur, sublimes pèlerins Font leur métier de paix et de miséricorde?... Oui ! partout le bûcher, le billot et la corde, Les tenailles, la hache, et le fer, et le feu, Aident à triompher ces champions de Dieu ! « Je fais le plus de mal, donc je suis bien son
[homme! »
De Londre à Wittemberg et de Genève à Rome On se jette les noms des plus vils animaux, Et les coups de canon suivent les coups de mots... Tandis qu'épouvantés de l'ombre où leur front plonge, Les faibles, les petits qui chérissaient ce songe, Voient, sur le torse nu de leur maître divin, Henri Huit et Luther, Jules Deux et Calvin, Haineux, se disputer le manteau d'écarlate, Dont n'avait pas voulu le dépouiller Pilate! «—Cette pourpre est à moi \ Cette pourpre est à moi !
116 ItABELAI»
Le Christ damne à jamais qui méconnait ma loi ! « C'est moi, moi seul, qui vends son sang dans ma
"boutique!
« A niorl ! à mort ! Tuez ! le maudit, l'hérétique « Qui l'achète à côté ! Tuez ! je vous le dis : « Tuez ! Tuez ! pour mériter mon paradis ! » Oh! l'horreur! Jésus-Christ, la douceur infinie, Jésus-Christ qui sourit, môme à qui le renie, Jésus-Christ qui sourit, surhumainement beau, Ses disciples en font à présent un bourreau ! A quoi bon protester? A quoi sert qu'on leur dise : Pour la seconde fois, votre maitre agonise!... Non, non! Devant le Dieu qui meurt blême et
[meurtri, .le ris! — Tournez la page où Rabelais a ri !
Oui, je ris ! Oh ! le rire affreux ! L'affreuse joie ! Et comme ils comprendront le désespoir qui broie Le cœur du malheureux, contraint de rire ainsi, Les poètes, plus tard, qui toucheront ceci!
(Il montre le livre)
Comme ils devineront, sous mon gros rire obscène,
Combien je hais mon temps d'une implacable haine !
Ah! sur tout ce velours, et sur tout cet acier,
Et sur ta plume blanche, ô roi François Premier,
Sur le globe que tient ta dextre impériale,
Charles Quint, que ton songe ambitieux rend pâle!
Guise, sur ton écu, Sforza, sur ton cimier,
Sur ton satin fleuri, Diane de Poitier,
Sur ton drap d'or, Henri, lourd barbe-bleue obèse,
Sur ton groin, Borgia, sur ta tiare, Farnèse,
Colosses surhumains, de luxure et d'orgueil,
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Semeurs de nuit . semeurs de mort, semeurs île deuil. Du fond de celle Imite OÙ vulre bras nous parque, lu homme, un homme au moins, vous laissera sa
marque :
Colosses, dont les pieds foulent le genre humain, J'ai pris, moi, nain, j'ai pris, sur le bord du chemin, Tout ce que j'ai trouvé de plus sale en ce monde, De plus impur, de plus ignoblement immonde, De plus abominable au fond de nos néants, Et j'en ai barbouillé vos faces de géants!
DOLLT
Pardonnez-moi! Pardon, pour l'audace insensée Que j'avais, de vouloir comprendre la pensée Que suit votre essor d'aigle au fond de l'infini, Moi, faible passereau qui tremble au bord du nid I
Non!... Vous n'aviez point tort et ces sinistres pages, D'amers ricanements et d'affreuses images, Ontdû — n'ontpu -sembler qu'immondesàvosyeux! J'espère qu'à présent vous vous expliquez mieux, Pourquoi je n'y mis rien du meilleur de mon âme, Rien qui puisse fixer un clair regard de femme!
DOLLY
Vous avez été bien malheureux.
Oh ! mon Dieu, Chacun souffre ici-bas, quand il comprend un peu ; Mais, dumoins, ceux par qui j'ai souffert, je puis dire, N'en ont rien vu percer sous mon masque de rire !
Rire! Il faut toujours rire et rire bravement,
Du lùche, du méchant, de celui qui nous ment, De celui qui nous mord, de celui qui nous lue! Il faut rire ! Il faut rire! Il faut qu'on s'habitue A répondre au destin lorsqu'il nous frappe au cœur, Par un gros mot, qui rit, violent el moqueur:
DOLLY
N'est-il pas, croyez-vous, de réponse meilleure
Je n'en ai pas trouvé, du moins, jusqu'à cette heure!
DOLLY
Et si l'on vous prouvait que l'on peut en trouver ?
Je ne demande pas à me le voir prouver ! DOLLY
Et si ce rire amer, implacable et farouche,
Se changeait en sourire aimant auquel la bouche
D'un être qu'on chérit répondait tendrement ?
Non!... Mais le voyez-vous, vous, ce sourire aimant, Illuminant ma face ascétique?...
DOLLY
Ascélique?
Oui : ce temps a changé le sens du terme antique ! Les ascètes du jour ont un double menton Et le petit bedon d'un ascète...