‹ Rabelais, anatomiste et physiologisteChapitre 15 sur 61 · MYOLOGIE OU ÉTUDE DES MUSCLES · texte numérisé non relu

MYOLOGIE OU ÉTUDE DES MUSCLES

Quaresmeprenant avoit :

Les muscles, comme un soufflet.

Les tendons, comme un gand d'oiseau.

Le diaphragme, comme un bonnet à la cocarde.

Les crémastères, comme une raquette.

Les muscles, comme un soufflet (1).

Les muscles se composent de deux parties bien disüunctes :

1° D'une partie centrale, rouge, peu consistante, réductible en fibrilles contractiles (fibrilles muscularres) ;

20 D'une partie terminale, d’un blanc nacré, très résistante, constituant les cordes souples, appelées fendons, qui s’attachent aux os.

Les fibrilles musculaires sont contenues dans des loges membraneuses (aponévroses) qui se perdent sur les tendons dont elles ont la texture et la couleur.

Par le qualificatif général «les muscles », Rabelais entend surtout la partie contractile de ces organes, celle qui, comme un soufflet, est relativement relâchée à l’état de repos, gonflée à l'état d'action.

(1) Le soufflet dessiné dans la planche annexé est un fac-sirnilé du soufflet sculpté sur un des chapiteaux de l’église abbatiale de Vézelay, qui date des premières années du xu° siècle.

En plus du cœur, du diaphragme, du crémastère, du sphincter, de l’anus, étudiés dans ce chapitre, Maitre François a signalé les muscles des parois de l'abdomen. (Voy. Anatomie des formes, Le mirach, comme un chapeau albanois, et « le muscle de la vole qui est au dessoubs du pouce. » (L. IT, ch. xix.) Les anciens, Pline, Varron, appelaient vola la paume de la main. Par muscle de la vole, il faut donc comprendre l'ensemble de Ia masse musculaire,

Les muscles, comme un soufflet.

(court abducteur, opposant, court fléchisseur et adducteur

du pouce), qu'on trouve à la base du pouce et qui constitue l'éminence thénar.

Ce sont surtout les muscles superficiels des membres (jumeaux de la jambe, biceps brachial, long supinateur, etc.) qui ont la forme indiquée par l'illustre écrivain. Cette forme est celle qu'on donne aux faisceaux musculaires représentés dans les ouvrages de physiologie. (Voy. MAreY, la Machine animale, p. 30, 5° édit., Paris, 1891.)

L'exercice fortifie les muscles. Ils sont grèles chez la femme et aussi chez l’homme dont la vie est sédentaire. Ils s atrophient et s’infiltrent de graisse dans la vierllesse. Chez

les peuples quise nourrissent exclusivement de viande, l'énergie musculaire est plus prononcée que chez les peuples frugivores. (HALLER, Des rapports du moral et du physique.) Chacun des habitants de l’île de Ruach « à sa ceincture portoit un beau petit soufflet. S1 par cas vent leur failloit (1), avecques ces jolis soufflets ils en forgeoient de tout ITR, par attraction et expulsion réciproque. » | Avec ses os fragiles, ses articulations rouillées, ses hanches saillantes, Quaresmeprenant n'était plus Jeune. Il menait une existence contemplative. « Confalonmier (2) des icthyophages (3), grand avaleur de pois gris et de salades salées, rien ne mangeoit jeûnant, jeûnoit rien ne mangeant, grignotoit par soupçon, buvoit par imagination, jamais ne se trouvoit aux nopces. » Ses muscles devaient être et étaient réduits à un degré inouï de mollesse et de flaccidité. Ce n’était plus de la chair. c'était de Pair.

Les tendons, comme un gand d'oiseau.

Grand d'oiseau, gant de fauconnier. Il était fait de peau de cerf ou de buffle et avait tous les doigts séparés (4) et une garde assez grande couvrant le poignet.

« Pour un nouveau faucon 1l faut gand neuf de cuir de cerf bien blanc, laisse neuf de bon cuir, laquelle doit estre attachée au gand, » lit-on dans le Livre du roy Modus (manuser. Biblioth. nat.) écrit au commencement du XIV* siècle, mais sur des documents d’une date antérieure (5).

(1) Leur faisait défaut.

(2) Gonfalonier, celui qui portait le gonfalon.

(3) Ceux qui ne mangent que du poisson, du grec tXOVs, poisson, ét odyw, Je mange.

(4) I y avait aussi, à cette époque, des gants sans doigts séparés, ou avec un doigt séparé pour le pouce. (Voy. Appareil digestif, Le palat, comme une moufle).

(2) Le plus ancien des livres écrits en français sur la fauconnerie, 1398. Imprimé en caractères gothiques avec 50 gravures, en 1839, par Elzear

Dans une des verrières de l’église Sainte-Savine de Troyes en Champagne, saint Thibault, à cheval et en costume de chasse, a la main droite enfermée dans un gant de ce genre, sur lequel est perché un faucon.

Au nombre des curieux venus au-devant de Pantagruel descendu dans l'ile des Papimanes figurait «un faulconnier avecques un leurre et gand d'oiseau ».

Les lendons, comme un gand d'oiseau.

Les digilalions lendineuses blanches et la gaine aponévrotique qui les prolonge à la surface de la plupart des muscles fait involontairement songer au gant blanc digité à longue gaine dans lequel étaient logés la main etle poignet d'un fauconnier.

Le diaphragme, comme un bonnet à la cocarde.

Le diaphragme (1) est une cloison musculo-aponévrotique qui divise le trone en deux cavités : une supérieure, la

Blaze. (Voy. aussi Tarpir, Art de la fauconnerie, in-f° avec fig. ; Paris, 1492, autres édit. in-4, Paris, 1567, 1698, et Æeliquia librorum, manuscrit latin de 1250, imprimé seulement en 1788.)

(1) Du grec dtévpayux, entre-deux, séparation, division, formé de àt&, entre, et de »:453w, je ferme, j'enclos. *

te]

66 RABELAIS ANATOMISTE poitrine, et une inférieure, le ventre. Il est formé d'une portion convexe en haut, concave en bas, fibreuse, e’est-à-

dire d’un blanc nacré, à son centre, et musculeuse,

c’est-à-dire rouge, à son pourtour (corps du diaphragme), et de deux prolongements charnus, verticaux, insérés sur la colonne vertébrale (piliers du diaphragme).

« Entr'aultres despouilles et butins de ses conquestes, Ptolémée, fils de Lagus (1), présenta aux Egyptiens en plein théatre un esclave bigarré, tellement que de son corps l’une part estoit noire, l’aultre blanche (non en compartiment de latitude (2) par le diaphragme, comme fut celle femme sacrée (3) à Vénus indique (4), laquelle fut recognue (5) du philosophe tyanéan (6) entre le fleuve Hydaspes (7) et le mont Caucase), mais en dimension perpendiculaire. » (Prologue du livre IT.)

«Toutes mes phrènes (8), métaphrènes (9) et diaphragmes sont suspendus et tendus pour encornifistibuler (10) en la gibessière de mon entendement (11), ce que dictes, » répond Panurge au philosophe éphectique (12) et pyrrhonien (13) Trouillogan.

(1) Un des capitaines d'Alexandre, chef de la dynastie des Lagides, rois d'Égypte.

(2) Du latin latitudo, employé par les astronomes dans le mème sens, et qui signifie largeur.

(3) Consacrée, du latin sacratus.

(4) Indienne, du latin indicus.

(5) Reconnue.

Ë ) Apollonius de Thyane, philosophe pythagoricien,

(7) Grand fleuve de l'Inde.

(8) Phrène, opdv, primitivement le diaphragme que les Hors grecs confondaient avec le péricarde; par extension, surtout au pluriel, les viscères, les entrailles.

(9) To pet scévov (R. R. p. op#v), la partie supérieure du dos entre les épaules. ë

(10) Mot forgé, introduire, faire entrer.

(11) Voy. Ostéologie, Le crane; comme une gibessière.

(12) Temporiseur, du grec éréyw, retenir, empêcher, arrèter.

(13) De l’école de Pyrrhon, disciple d'Anaxarque et chef des philosophes sceptiques.

Bonnet à la cocarde, bonnet d'homme s’attachant sous le menton. « Bonnet à la mode ancienne, bonnet des gens du commun, » dit Oudin. j

Le premier des habitants de l'ile des Apedeftes (1) rencontré par Pantagruel « estoit vestu d'une robe gocourte (2), de couleur de roi, avoit le pourpoinct de demi-

CTI 1 1149 LR

à VÉAASS SD IIS

Le diaphragme, comme un bonnet à la cocarde.

ostade (3) à bas de manches de satin, et le hault estoit de chamois, le bonnet à la cocarde ».

Ce bonnet est très ample, très lourd et doublé en

(1) Ignorants, illettrés, du grec äralôsvro (Voy.l'Alphabelum græcum de Robert Estienne, 1543, pour la prononciation des diphtongues grecques a OL cv). Rabelais a appelé ainsi les gens de la Cour des comptes, parce qu'ils n'avaient aucun grade universitaire. Je rappelle que le chapitre dans lequel figurent ces lignes est généralement considéré comme apocryphe.

(2) De moyenne longueur.

(3) Sorte d'étoffe.

arrière de frise rouge. Louis Guyon affirme qu'il en a vu un à Paris qui pesait / livres 10 onces. (L. GUYoN, Diverses leçons, 1. II, ch. vi.) Dans les Variétés historiques publiées par Fournier (t. III, p. 36), il est question également de ce bonnet.

« À la cocarde » vient, sans doute, du vieux mot français coquenard qui signifiait niais, borné.

Le dessin du bonnet à la cocarde que nous a conservé Ambroise Paré — c'est celui qu'on a sous les yeux — témoigne de l’analogie évidente qu'il y a entre cette coiffure bombée, rouge en arrière et dont les deux brides, très larges à leur origine, se réduisent inférieurement chacune à un cordonnet, et la voûte et les deux piliers ou appendices du diaphragme qui décroissent progressivement de volume à mesure qu'ils descendent à droite et à gauche, le long de la colonne vertébrale.

Les crémastères, comme une raquette.

Les crémaslères sont les muscles suspenseurs des ulandes génitales, les agents du mouvement d’ascension . brusque de ces glandes (du grec xesudw, Je suspends). Les faisceaux musculaires qui composent chacun des deux crémastères naissent, à droite et à gauche, de la partie interne du pli de laine et se terminent en formant autour du testicule du même côté une série d'anses dont la concavité regarde en haut.

En marge du chapitre xxvH1 du livre V du manuscrit de la Bibliothèque nationale se trouve une liste de quinze phrases avec ce titre : Servalo in-4 lib. Panorgium ad nuplias, et parmi elles :

Les crémastères du taureau tant aimé de Pasiphaé (1).

(1) Pasiphaé, fille du Soleil, femme de Minos, roi de Crète, et mère du Minotaure, monstre moitié homme et moitié taureau,

« De bled en herbe, apprend Panurge à Pantagruel (1 TT, ch. n), vous faictes belle saulse verde (1) qui dilate les vases spermatiques, abbrévie (2) les crémastères, ete. »

SK VENT

\Y Re SÈ

SN

Page 1