‹ Rabelais, anatomiste et physiologisteChapitre 50 sur 61 · A FRANÇOIS RABELAIS, DE CHINON, MÉDECIN TRÈS HABILE · texte numérisé non relu

A FRANÇOIS RABELAIS, DE CHINON, MÉDECIN TRÈS HABILE

Nous avons, Rabelais, presque un berceau commun : Car Chinon, qui t'a donné l'être, Fleurit tout près de ce Loudun Dont les noyers me virent naître :

C'est même air, même ciel, même sérénité Chez nous qu'en La cité natale ; Aux champs pareille humidité Et dans les mœurs douceur égale.

D'un sympathique nœud, mon cœur est Joint au tien Par cet intime voisinage ; Mais tes écrits sont un lien Qui m'attache à toi davantage.

Seul de tes Chinonais, Rabelais, tu reçus De Dieu, de la Nature amie La science élégante, en plus De la fine plaisanterie ;

Chez toi seul sont — largesse unique du Destin — Rassemblés ces dons : sel attique, Maitrise en grec comme en latin, Et savoir encyclopédique ;

Pour passer sous silence encor l’art médical, L'astrologie, âpre conquête, Qui, sur l'aspect, sait de quel mal Menacent lune, astre ou planète.

Nombreux sont ceux que près déjà du noir tombeau, Du bûcher dont couve la flamme, Tu sauves, Galien nouveau, Égal à l’ancien de Pergame.

Tu possèdes au bout des ongles les vertus Des simples, et mainte victoire Sur nos maux, par toi combattus, Te vaut une élernelle gloire :

Triomphes par Paris, par Narbonne attestés Et par Lyon, la riche ville,

Où tes pénates transportés Jouissent d'un paisible asile (1).

(1) Cette version rimée, comme celle des distiques de la page précédente, est due au fidèle translateur en vers français de la Mireille de Mistral, M. Constant Hennion, père du poète de Soir d'été.

D YO RSS i . sr

En 1537, Étienne Dolet a fêté dans un banquet le célèbre tourangeau : « lhonneur de la médecine, qui avait le pouvoir de rappeler les morts des portes du tombeau et de les rendre à la lumière. » | |

Dans ses mémoires, de Thou a qualifié Rabelais « d'homme extrêmement versé dans la connaissance des lettres grecques el latines et de très habile médecin. Vir

litleris græcis, lalinisque instruclissimus el medicinæ quam-

profilebalur perilissimus » (1).

Pierre Boulanger, de Loudun, médecin et poète tout ensemble, a composé une épitaphe commençant par ces mots : « Francisci Rabelæsi medici doctissimi facelissimique lumulus (2). »

L'auteur de (rargantua et de Pantagruel a professé la médecine à l'Université de Lyon et à celle de Montpellier. Dans la notice de l'édition de Genève (Œuvres choisies, 1652), il est même dit que, « devenu célèbre par sa science médicale, Maître François fut appelé, à une date non précisée, à l'Université d'Angers pour y donner des leçons ; mais que la peste s'étant déclarée dans cette ville, il s'éloigna, laissant les médecins se débattre contre le fléau ». Je dois laver mon illustre confrère de l'accusation de lâcheté portée contre lui, comme Je l'ailavé de l’accusation d’avoir pris le titre de docteur avant de l'avoir conquis. Si son passage à Angers est indiscutable, il n'est pas certain qu'il ait habité cette ville. La peste à laquelle il est fait allusion dans le cinquième chapitre du second livre (3) est celle qui a éclaté

(i) Guillaume CoLLETET, Notice sur Rabelais et Mémoires de la vie de J. A. de Thou, 1. VI, De vité suâ, — à l’année 1998 ; édition de Londrés, 1794:

(2) Tombeau de Rabelais, médecin très savant et très facétieux. (Bou- LANGER, {ippocratis Aphorismorum paraphrasis poetica, 1587.)

(3) Voici en quels termes : « Pantagruel s’en partit du Rhosne, et à trois pas et un sault vint à Angiers, où il se trouvoit fort bien et y eust demouré quelque espace, n’eust esté que la peste les en chassa, »

au mois d'août 1918 et forcé François I à quitter PAnjou. Or, à cette époque, le futur auteur de Pantagruel était

encore au couvent de Fontenay-le-Comte (1). Au dos d’un

acte de vente consenti au profit des cordeliers de Fontenayle-Comte, on trouve, à la date du 5 avril 1519, la signature de Maître François, à côté de celle de Pierre Lamy (2). Rabelais a été, de Pâques 1546 au 25 juin 15/7, médecin de l'hôpital de Metz, aux appointements de 120 livres par an (3), et pendant quinze mois médecin de l'Hôtel-Dieu du Pont-du-Rhône, à Lyon, aux appointements de /0o livres par an (4). Il a perdu, en 1534, sa place de médecin de PHôtel- Dieu du Pont-du-Rhône, pour s'être « absenté de la ville et dudict hospital sans congé prendre pour la deuxiesme

foys » (b). On a beaucoup reproché à Maître François ces

deux manquements à ses devoirs professionnels. Le premier s'explique par le désir qu'il a eu de voir Rome et de ne pas s’aliéner son protecteur, J. Du Bellay, évêque de Paris, envoyé en qualité d’ambassadeur extraordinaire auprès du

Saint-Siège par François [*% (6); le second, par la néces-

(1) I est à peu près certain que Rabelais à passé au moins seize ans au couvent de Fontenay-le-Comte, de 1507 ou 1508 à 1524. (Voy. AUDIGER, Rabelais à Fontenay-le-Comte, Bullet. de la Soc. des Amis et Admirateurs de Rabelais, Tours, 1892, p. 49; et BLorpiER-LANGLOIS, Angers et l'Anjou, Angers, 1845.)

(2) Voy. Introduction, p. 21, texte et note 2.

(3) Dans un Extrait des Comptes de la ville de Metz pour les années, 1546 et 1547, publié par M. Paul Ferry, on lit :

« 1547. Payé à M. Rabellet pour ses gages d’un an. C’est à savoir à la Saint-Remy 60 livres, à Paques darien, 60 livres ; comme plus con lui ont (sic) po le quart d’an de Saint-Jean, 60 livres. » (Rabelais médecin stipendié de la ville de Metz, par Ch. Age, dans Mémoires de l'Académie de Metz, 1869, et Rabelais à Metz, par M. HEULHARD, Paris, 1890.)

(4) Sans prétendre que le mésite d'un médecin se juge à l'importance de ses honoraires, je ferai cependant observer que Pierre du Castel, qui a succédé à Rabelais comme médecin de l'Hôtel-Dieu du Pont-du-Rhône à Lyon, n'a touché que 30 livres de « gages » par an.

(5) Voy. un article intitulé Questions lyonnaises, publié dans le Courrier de Lyon à la date du 2 juillet 1886.

(6) Ce premier séjour de Rabelais à Rome a été de courte durée; il ne comprend que les premiers mois de l’année 1534. C’est pourtant pendant

sité où il s’est trouvé, quand le premier livre de Pantagruel a été censuré par la Sorbonne, de se réfugier à Grenoble, chez le président de Vachon (1), son ami, pour pouvoir, en cas de danger, franchir la frontière.

Dans le chapitre L du livre IV, il est fait mention par frère Jean qu'à « Seuillé comme les coquins (2) souppants un jour de bonne feste à l'hospital, etse vantants l’un avoir celluy jour gagné six blancs (3), l’aultre deux sols, l'aultre sept karolus (4), un gros gueux se vantoit avoir gagné trois testons (D). « Aussy, luy respondirent ses compagnons, tu has «une jambe de Dieu (6). » Comme si quelque divinité fust absconse (7) en une Jambe tout sphacélée (8) et pourrie. » Il y avait donc un hôpital à Sewilly? Oui, cet établissement déjà indiqué dans une charte de 1279, concernant une transaction entre l’abbé de Seuilly (9) et Guillaume Marmande,

celte brève période que Maître François aurait accompli cette série de bouffonneries — (telle que celle sur la mule du pape, qui est mdiquée dans le ch. xzvrir du I. IV) — dont la réalité n'est nullement démontrée et qui font plus d'honneur à l'imagination des commentateurs qu'à la vérité historique. :

(1) « François Rabelais, dit Chorrier, eut chez lui une sûreté qu'il n’eût pas trouvée ailleurs. » (L’Impartial des Alpes, numéro du 16 avril 1885; l'article Rabelais, de Guy-ALLarDp, dans le Dictionnaire historique, publié par GARIEL, et Rabelais à Grenoble et en Suisse, par F. AUbiGER dans Bullelins de la Société des Amis et Admirateurs de Rabelais, Tours, 1889, p. 10.)

(2) Les vagabonds, les mendiants, les gueux qui hantaient les cuisines, où ils trouvaient des restes dont ils se régalaient. Ce mot semble, comme celui de maître-queue, venir du latin coquus, qui signifie cuisinier. Dans la marine on appelle coq le cuisinier.

(3) Le blanc est une menue monnaie dont on se servait encore au commencement de ce siècle. Il valait 5 deniers. J’ai entendu bien des lois estimer des denrées alimentaires 6 blancs, c’est-à-dire 2 sols et demi.

(4) Voy. p. 203, note 4.

(o) Le teston est une ancienne monnaie d'argent qui valait 15 sous et 6 deniers, et sur laquelle était gravée la tète du roi. Elle a commencé à avoir cours sous Louis XII. |

(6) « Une jambe, dit Sardou, que Dieu a frappée d'une infirmité incurable. — C'est une locution hébraïque. »

(7) Caché, du latin absconsus.

(8) Gangrénée, du grec spas, avoir la gangrène. « Corrompue », dit la Briefve Déclaration.

(9) La paroisse de Seuilly, sur le territoire de laquelle est située la

ANATOMIE CHIRURGICALE 321 seigneur du Coudray-Montpensier, a été d'abord une léproserie, puis une aumônerie et, en dernier lieu, un hôpital.

Avant d'écrire la Vie inestimable du grand Gargantua,

Chäleau du Coudray-Montpensier, à Seuilly.

SI supérieure aux Grandes et inestimables Cronicques du grant el énorme géant Gargantua et au premier livre de

Devinière, où est né, en 1483, Rabelais, a été autrefois une châtellenie, ayant droit de haute et basse justice et qui appartenait à l'abbaye. (Voy. C. bE BUSSEROLLES, Dict. géograph., hislor. el biograp. d'Indre-et-Loire.) « Les chevaliers de Picrochole coururent jusques près la Vauguyon et la maladerie (maladrerie ou léproserie), mais onques ne trouvarent personne 4ÎE donc repassarent.... près le Couldray. » (L. TI, ch. xzrn1.)

Huet, évèque d’Avranches, a fait naître l’auteur du roman pantagruélique à Chinon, puis à Benais, près Bourgueil (Mémoires, p. 383, et Th. BAUDEMENT, les Rabelais de Huet, Paris, Académie des bibliophiles, 1867, pp-44et45). Or, dans tous les actes de la Faculté de Montpellier, il est dit que Rabelais est Chinonais. Les autographes du Maître l’affirment, ainsi que le passage ci-dessus du prologue du livre Il. Ce qui est vrai, c'est que des parents de l'illustre satirique ont habité Benais et que lui-même a possédé la ferme de Gravot, située entre Benais et Bourgueil.

Brantôme (les Grands Capitaines français, édition de la Société de l'histoire de France, t. III, p. 413), Bernier (Jugement sur la vie de Rabelais, 1697, p. 3), Scévole de Sainte-Marthe (Ælogia,l.T), André Duchesne (Anliquités des villes et des chasteaux de France, 1629, p. 528), Niceron (Mémoires 1739, t. XXXII, p. 337), le Père Garasse (Rabelais réformé, 1619), Pierre de Saint-Romuald (Thrésor chronologique, p. 180), A. Leroy, Le Duchat, le D' Brémond, etc., etc., font naître Rabelais à Chinon.

C’est également une erreur. Le cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale possède quatre aquarelles faites en 1669, d'après nature et sur les lieux mêmes, par Gaignières. Deux représentent le «cabaret de Ia Lamproye », à Chinon et portent chacune une légende indiquant que la maison où se trouve ce cabarët a été habitée jadis par Rabelais. Les deux autres sont des vues de Seuilly. Au-dessous de l’une de ces vues on lit :

Pantagruel, roy des Dipsodes, publiés antérieurement (1),

Maître Alcofribas Nasier (2) est revenu «visiter son païs de

« La Devinière à une bonne lieue de Chinon, à deux portées de fuzil de l'abbaye de Sully et presque vis-à-vis la Roche-Clermault, et le lieu où est né Rabelais; de la paroisse Saint-Pierre de Sully en Touraine ; 1699. »

Et au-dessous de l’autre :

« Veue de l’abbaye de Notre-Dame de Sully, de l’ordre de Clugny, en Touraine, 1699. — Saint-Pierre de Sully où a esté baptisé Rabelais, et la paroisse du Coudray-Montpensier. » (Bibliothèque nationale, département des estampes, n° 5323, 5324, 5325 et 5327.)

Ce témoignage clôt tout débat. Il s'appuie sur ce que le créateur de l'archéologie française a vu, sur ce qu'ont pu lui dire les moines de l'abbaye de Seuilly et les gens du pays, etc. Rabelais est né à la Devinière, dont sa famille a été propriétaire pendant deux siècles (1450-1650), et a été baptisé. dans l’église paroissiale de Seuilly, placée sous le vocable de saint Pierre et non dans l’église abbatiale qui était placée sous le vocable de Notre-Dame. La naissance du grand raïilleur à la Devinière ne fait, du reste, aucun doute pour personne en Touraine, même à Chinon. (Voy. DumousrTier, Essais historiques sur la ville de Chinon, 2° édit., 1809, p.192; BELLANGER, {a Touraine ancienne el moderne, 1845, p.523; CHEVALIER, Promenades pittoresques en Touraine, 1869, p. 459; Charles de GRANDMAISON, Guide du voyageur de Tours aux Sables-d'Olonne, 1875, p. 99; /nventaire des archives départementales d'Indre-et-Loire, t. IT, p. 17 de la préface; Mémoires de la Société des anliquaires de l'Ouest, t. I, p. 367; Mémoires de la Sociélé archéologique de Touraine, t. IX, p. 323 ;t. XX VIII, p. 465, et t. XXXI, p.248; H. Grimaup, Revue poilevine ef saumuroise, 1898, n° 7, p. 48.)

Pour la date de la naissance de Maître François, celle de 1483, généralement acceptée, me paraît beaucoup plus plausible que celle de 1490, 1492, 1495, proposée la première par Guy Patin, la seconde par H. Grimaud, la troisième par Rathery et divers autres commentateurs.

Un dernier mot : Le père de Rabelais était-il aubergiste, comme l'affirment les uns, ou apothicaire, comme l’assurent les autres? Aubergiste? Je l'ignore. Apothicaire? je le nie formellement. Les privilèges et statuts de l’ancienne Université de Montpellier accordaient aux Maîtres le droit « d'élever gratuitement à la maîtrise leurs fils, leurs petitsfils, etc. » Or, l'illustre Chinonais a payé trois livres et un écu d’or pour son immatriculation. Il n’était donc pas fils de Maître.

(1) Il est incontestable pour moi, comme pour Ch. Brunet, le bibliophile Jacob, etc., que Gargantua a paru après le premier livre de Pantagruel,

(2) Pseudonyme dont Rabelais a signé ses deux premiers livres. C’est, ainsi qu'on peut le vérifier ci-dessous, l’anagramme de François Rabe-

lais. ALCOFRIBAS NASIER 5.190000 094741146108 4 10 16.19 12 9

Ces deux noms viendraient, d’après M. Ducrot, du grec &zw, du cel-

ar

ne L -

vache (1) et sçavoir si en vie estoit parent sien aulcun. » S'il faut en croire des témoignages dignes de foi, il a rempli alors, pendant un certain temps, les fonctions de médecin de l'abbaye de Seuilly et de l'hôpital qui en relevait, et soigné, même en dehors de l'abbaye, divers personnages de qualité du Chinonais ou du Loudunais. C'est ainsi qu'il a pu se rencontrer en consultation avec un Irascible médeein loudunais dont il a eu gravement à se plaindre et qu'il a fait, pour se venger, figurer sous le nom de Picrochole dans son immortel roman.

« Picrochole estoit médecin de Madame de Fontevraulx (2). Il se nommoit Scévole ou Gaucher, grand père de Messieurs de Sainte-Marthe (3). [Il demeuroit à Lerné, qui est ung beau village despendant de Fontevraulx. Lequel village madame luy avoit donné sa vie durant, comme elle avoit faict à deux précédents (ce qui fut) cause qu'il (Rabelais) l’appela &ers du nom... Il estoit fort cholère : estant en consultation avec Rabelais, qui estoit médecin de l’abbaye de Seuilly, il frappa Rabelais, qui fut cause quil lappela

tique fri et bas, ct nasier, composé de nasus, nez, en latin, et de la désinence augmentative française ter.Ils signifieraient:nez bourgeonné, gros et long. M. Ducrot croitque, dans cet anagramme, Maître François a voulu se peindre lui-même et qu'il avait un nez florissant au lieu du petit nez retroussé qu'il a dans certains portraits. (Voy. Soc. des Amis et des Admiraleurs de Rabelais, 1891, p. 11.) Avant « d'instituer Gargantua en telle discipline qu'il ne perdoit heure du jour, Ponocrates, considérant que nature ne endure mutations soubdaines sans grande violence..., supplia un sçavant médicin de celluy temps, nommé Maistre Séraphin Colobarsi, à ce qu'il considérast si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voie. Lequel le purgea canoniquement (selon les règles) avecques ellébore de Anticyre (de nos jours Aspro-Spitea), et par ce médicament lui nettoya toute l’altération et perverse habitude du cerveau. » Dans l'étymologie du nom de ce savant médecin, M. Ducrot a trouvé également une explication des qualités morales de l’auteur.

(1) Prologue du livre Il. L'élevage du bétail est encore pratiqué sur une vaste échelle dans le Chinonais.

(2) L'abbesse de Fontevrault, Madame Renée de Bourbon, à laquelle a succédé, en 1533, Louise [re de Bourbon.

(3) Célèbre famille du Loudunais.

Picrochole (1), le roy de Lerné, troisième du nom. Il levoit

les cens et rentes de sa seigneurie, et les loyales tailles (indè Roy). Il y eut un procès entre aulcuns de Lerné et les moines de Seuilly; leur temporel fut saisi, entre aultres le clos de l’abbaye ; qui fut baillé à ferme, peu avant les vendanges. Les fermiers s'ingérèrent de jouir, à quoi s’opposa frère Jehan des Entommeures, qui estoit leur pro-

cureur (oi »

Chinon.

L'incomparable satirique a exercé la médecine avec non moins de distinction à Glatigny (3), à Fontenay-le-Comte,

(1) Du grec rp0<, amer, et yoAr, bile.

(2) Bibliothèque nationale, manuscrits Dupuy; F. AubiGER, les Héros de Rabelais, pp.5 et 6, 1886; H. Grimau», Rabelais à Loudun, Bullet. de la Soc. des Amis'et Admirateurs de Rabelais, Tours, 1888, p. 48. Le récit ci-dessus est encore confirmé par le texte suivant : « Messieurs de Sainte-Marthe m'ont dit que le Picrochole de Rabelais estoit leur grand-père, qui estoit médecin à Fontevrault. » (Menagiana, p. 429, édit. de 1693.)

(3) Au premier chapitre du livre V, il est fait mention de l'ermite Braquibus, « natif de Glenay » en Poitou, ou mieux, selon le manuscrit de la Bibliothèque nationale, de Glatigny, village où mon confrère a demeuré entre 1528 et 1530.

à Castres (1), à Paris, à Saint-Maur, ete., qu'à Montpellier, à Lyon et à Seuilly. Antoine Leroy, un des arrière-suceesseurs de Rabelais dans la cure de Meudon, a dit de celui-ci : « que sa maison estoit à tout le monde, excepté aux femmes : qu'il rassembloit souvent des sçavants pour s’entretenir avec eux; que les misérables trouvoientdes secours dans sa bourse ; qu'il estoit d’une si grande intégrité que jamais on

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Auberge de la Lamproie, à Chinon.

(Reconstitution à l'Exposilion nationale de Tours de 1892.)

ne le trouva manquant à sa parole; que sa connoissance dans la médecine le rendit doublement utile à sa paroisse. »

(1) Dans les « Antiquités de Castres, de Pierre BorELz, médecin du roy, en 1649 », M. Delabouisse-Rochefort a lu :

« Il ne faut pas oublier à mettre, entre les personnes qui honorent Castres, Francois Rabelais, médecin, qui y a composé une partie de ses œuvres et y a exercé la médecine. »

Dans un autre ouvrage, l'Anacharsis français (1830, t. III), M. Delabouisse-Rochefort a pu voir :

« Ce plaisant Rabelais, qui médisait de Saint-Féréoi, composa une grande partie de ses œuvres à Castres. » \

De ces-deux passages, M. Delabouisse- Rochefort a conclu ceci

J'ai tenu, pour ne rien omettre, à rapporter cette déclaration élogieuse, bien que je n’y attache qu'une importance très relative.

Rabelais n’a été curé de Meudon que pendant deux ans moins quelques jours et il me paraît douteux qu'ily ait laissé des souvenirs aussi profonds et aussi vivaces dans les pays dont les bois charmants attirent pendant la belle saison un si grand nombre de Parisiens. Au mois de juillet 1551, lors de sa première tournée pastorale, l'évêque Eustache du Bellay a été reçu à Meudon par Pierre Ruchard et quatre prétres, La pièce qui le constate ne porte pas le nom de Rabelais. Maître François a, d'autre part, résilié la cure de Meudon, ainsi que celle de Saint-Christophe-du-Jambet, du diocèse du Mans, le 9 janvier 1552, pour ne pas entraver la publication de son [Ve livre, qui est sorti entièrement imprimé des presses de Fésendat, le 28 Janvier 1552. Je ne dirai pas que l’illustre écrivain n'est jamais allé à Meudon, mais je suis intimement convaincu quil ny a guère séjourné.

[Il a passé les dernières années de sa vie à l’abbaye de Saint-Maur (1), ou plutôt dans le magnifique château voisin,

« De 1525 à 1931, il y a sept ans dont Rabelais a pu consacrer à Castres la plus grande partie. Borel le soutient, et personne nele lui conteste. Objectera-t-on que, Borel disant que Rabelais exerça la médecine à Castres, il n'aurait pu y habiter de 1525 à 1531, puisqu'il ne fut reçu docteur à Montpellier qu’à la fin de cette époque? Mais cette difficulté tombe d'ellemème, puisque, dans son couvent, Rabelais avait étudié la médecine pour son plaisir et pour son instruction, et qu'il la pratiqua longtemps avant de la professer.Il ne se fit agréger à la Faculté de Montpellier que de surérogation et pour se voir attaché à un corps illustre. Allant habiter cette ville, ilne voulait pas avoir contre lui les membres d'une école aussi célèbre, qui aurait pu lui nuire par prévention et par rivalité. Ainsi, je le répète, Borel est une autorité suffisante. Puisqu'on ne trouve pas la possibilité de lui répondre non, la question est résolue, et c’est oui.» J'ai dit précédemment ce qu'il fallait penser de la date fixée pour la réception de Maïtre François au doctorat. (Pour détails complémentaires, consulter À. Focrès, Rabelais à Toulouse, à Castres et à Narbonne, Bullet. de la Soc. des Amis et Admirateurs de Rabelais, Tours, 1892, p. 44.)

(Gi) « Lieu, ou (pour mieulx et plus proprement dire) paradis de salu-

FU

bâti, assure-t-on, par Philibert Delorme pour le cardinal Jean du Bellay. Il n'est cependant pas mort à Saint-Maur, mais à Paris (1), où 1l a été inhumé dans le cimetière de ‘église Saint-Paul, selon le R. P. feuillant Pierre de Saint- Romuald et Colletet, dans la nef de cette église, selon le Père Garasse.

Il n’a jamais cessé d’être le médecin de Guillaume du Bellay, ni de Jean du Bellay. Or le cardinal Jean du Bellay demeurait à Saint-Maur en 1591 et en 1552. Rabelais a donc exercé, quelque temps avant de mourir, la médecine à Saint-Maur et à Paris. J'ai vu, à Tours, chez mon regretté ami Audiger, un portrait sur toile du Maître avancé en âge, et avec cette Inscription : Franciscus Rabelæsus medicus Paristensis (2). La même inscription se retrouve sur un portrait peint sur un petit panneau dans la manière de Janet, mais adoucie, appartenant à M. le baron de Beurnonville à Paris (5), et sur un portrait gravé ayant une cerlaine analogie avec celui de la Chronologie collée de Léonard Gaultier (n° 99) (4).

Il. L’humanilé, — Rabelais a été aussi grand par le sentiment qu'il a été grand par l'intelligence et le savoir.

brité, aménité, sérénité, commodité, délices et touts honestes plaisirs d'agriculture et vie rustique. » (Dédicace du livre IV. Lettre au cardinal de Chastillon.)

(1) Vraisemblablement en 1553.

(2) Sans date et sans signature, mais très ancien, de l'avis de tous les artistes et des experts qui l'ont vu. Il rappelle celui que possède le musée d'Orléans.

(3) Voy. Georges d'ALBENAS, les Portraits de Rabelais, avec la reproduction par l’'héliogravure des portraits de la Faculté de médecine de Montpellier de Michel Lasne et de Sarrabat, pp. 19 et 39. Montpellier, 1880.

(4) Voy. Léonard GAULTIER, Pourctraits de plusieurs hommes illustres qui

“ont figuré en France depuis l'an 1500 jusqu’à présent ; 144 p. sur 2 feuilles.

Le portrait de Rabelais qui figure dans ce volume est celui de la Chronologie collée. Tous les vrais érudits sont d'accord pour reconnaître que c’est le seul portrait authentique du Maître. C’est l'avis de M. Bouchot, l’homme le plus compétent de France en matière de portraits, de Turner, du D: Dureau, de Montaiglon, etc. ; c’est aussi le mien.

« Sapience (1), a-til écrit, n'entre point en ame malivole (2), et science sans conscience n’estque ruine de l'ame... Le premier debvoir des gens doctes est de penser au peuple... sois serviable à tous tes prochains et les aime comme toimême... » Que demande-t-il dans sa supplique au pape Paul II (3)? Trois choses : l’absolution publique de s'être enfui de chez les moines, la permission de pouvoir, au besoin, rentrer dans une abbaye de bénédictins et lautorisation d'exercer en tous lieux la médecine gratis, par pitié, aux seules conditions de ne se servir jamais ni du fer, ni du feu (4). Que demande, de son côté, Pantagruel à l’oracle de la dive bouteille, qu'il est venu consulter de si lom? Ceci : « Sonne le beau mot, je t'en prie, qui doibt nous oster de misères. » Ce mot, c'est vérité, mais c’est aussi amour. « Car, comme est l’apologue d'Esopet, touts un naissent un sac au col, souffreteux par nature et mendiants l’un de l’autre. Roy sous le ciel tant puissant n'est qui puisse se passer d'autrui; pauvre n'est tant arrogant qui passer se puisse du riche, voire fut-ce Hippias (5) le philosophe qui faisoit tout. » Et voilà pourquoi, sa vie durant, depuis la cave peinte de Chinon jusqu'aux hôpitaux de Montpellier et de Metz, Maître François s’est complu

(1) Instruction, capacité, du latin sapientia.

(2) Malveillante, méchante, du latin malevolus et arch. malivolus.

(3) Voy. Introduction.

(4) En vertu dé cet aphorisme d'Hippocrate : « Les maladies qui ne pourront être enlevées par le fer, qu'on y emploie le feu, » les médecins du moyen âge coupalent, taillaient et brûlaient à tort et à travers.

« Les chirurgiens de notre siècle, pour avoir vu une fois le boucher éventrer un veau ou un porc, sans aucune lecon d'anatomie, s’en vont brûlant et taillant sur le corps des mortels. Leur maxime, c’est qu'il faut souffrir pour guérir. » (Jean LANGE.)

Maître François a eu en horreur le fer et particulièrement le feu, considéré alors comme un élément mystérieux et purificateur.

(o} Hippias, sophiste d’'Elis, contemporain de Platon et de Protagoras. On lui doit un dialogue intitulé les Troyens, dans lequel Nestor donne

des conseils à Néoptolème pour vivre honnêtement et sans le secours de personne, ;

parmi les humbles, les déshérités et les malades. Du jour où il s'est penché sur l'humaine souffrance, il lui a appartenu sans réserve, obéissant à un idéal supérieur de justice, de charité et de dévouement.

Il s’est adonné spécialement à l'étude de la diathèse qu'ont célébrée Barthélemy et Fracastor et au traitement de ceux qui en étaient atteints (1) et que les médecins du xvr° siècle

(1) On sait que le nombre en était grand. Epistemon en a compté cent millions « en Enfer et par les Champs-Elysées ». Les grands personnages n’en étaient pas exempts, pas plus le pape que le sacré collège, que les rois, la noblesse, le peuple. « D'advantage, dit Rabelais, le pape Sixte (c'est Sixte IV ; voy. F. BréMonp, loc. cit. suprä, 1. II, note 230; C. Acrippa, De Vanitale scientiarum, ch. Lxiv; Henri ESTIENNE, Apologie d'Hérodote, etc.) me donna quinze cents livres de rente sus son domaine et thrésor ecclésiastique, pour luy avoir guéri une bosse chancreuse, qui tant le tourmentoit, qu'il en cuida (crut, du latin credere) devenir boiteux toute sa vie. »

La bosse chancr use, c'est le bubon inguinal dont la suppuration était regardée alors comme favorable.

Ce serait à une uréthrite virulente de Pantagruel que la France et l'Italie devraient, s'il fallait en croire le grand moqueur, d’être aussi riches en stations thermales. « Pantagruel tomba malade, et fut tant prins de l’estomach qu'il ne povoit boire ne manger, et parce qu'un malheur ne vient jamais seul, lui print une pisse chaulde, qui le tourmenta plus que

ne penseriez : mais ses médicins le secoururent très bien, et avecques force

drogues lénitives et diurétiques le feirent pisser son malheur. Son urine tant estoit chaulde que depuis ce temps-là elle n’est encore refroidie. ET en avez en France en divers lieux, selon qu'elle print son cours; et lon l'appelle les bains chaulds, comme :

A Coderets (Cauterets),

A Limons (?),

À Dast (Dax),

À Balleruc (Ballaruc),

A Neric (Néris),

À Bourbonnensy (Bourbon-Lancy), et ailleurs.

En Italie :

À Mons grot (Monte-Grotto, près d'Abano), A Appone (Abano en Vénilie), A Santo Petro di Padua (Santo Petro de Padoue), À Saincte Helene (Sancia Helena de Padoue), À Casanova (Casal-Nuovo, en Calabre), A Santo Bartholomeo (San Bartholomeo, près d’Abano), En la comté de Boulogne, à la Porette (près de Rainuce, dans le Boulonais) et mille autres lieux.

Et m’eshahi grandement d’un tas de fols philosophes et médicins qui

perdent temps à disputer d'ond (d’où) vient la chaleur de ces dictes eaux, ou si c’est à cause du baurach (borax), ou du soulphre, ou de l'alum, ou du salpestre qui est dedans la minière. Lesdicts bains sont chaulds parce que ils sont issus par une chaulde pisse du bon Pantaoruel. » |

J'ai dit antérieurement que Maître François a distingué l’uréthrite virulente de l’uréthrite non virulente. (Voy. Anatomie descriptive, Appareil génital : La penilière, comme une dariole). Quant au traitement antiblennorrhagique prescrit par ses médecins à Pantagruel, il était encore prescrit il y a quelques années et connu sous le nom de méthode du lessivage. En 1874, quand j'étais interne à l'hôpital du Midi, on ordonnait aux individus atteints de gonococcie uréthrale des boissons « lénitives et diurétiques qui leur faisaient pisser leur malheur », puis des médicaments astringents inlus et extrà.

Lorsque Rabelais a commencé ses études médicales, il n'y avait pas quarante ans qu'on s'occupait de la syphilis. Les uns prétendaïient qu'elle avait pris naissance au siège de Naples, les autres qu'elle avait été apportée d'Amérique en Europe par les matelots de Christophe Colomb, ceux-ci qu'elle. était causée par la conjonction des astres, ceux-là par l'usage de la chair humaine, quelques-uns par la bestialité (d’où le nom de syphilis, du grec où, pourceau, et ostv, aimer), etc.

Autant d'hypothèses, autant d'erreurs. Des crânes et des tibias humains provenant des chambres sépulcrales des dolmens de lAumèêde (Lozère) et de Léry (Eure), des tombelles de l'Hermès (Oise), du cimetière franc de Bréhy (Aisne) et des hypogées de Lima (Pérou) portent des stigmates de la hideuse maladie.

En cela, la science n’a fait, au surplus, que confirmer des données de l’histoire, dont on n’a pas assez tenu compte. Oviedo y Valdez et Crook assurent que les caraïbes de l'Amérique et les insulaires de Taïti étaient imprégnés du mal infectieux avant l’arrivée des Conquistadores. Sangarassiar et Alessianambi, médecins malabares qui vivaient 1l y a neut siècles, en disent autant des populations des Indes Orientales et de la Malaisie. Des ordonnances de police en vigueur à Copenhague en 1400, à Venise en 1302, à Londres en 1162, laissent croire que longtemps avant le retour de Christophe Colomb en Europe les Européens n'étaient pas moins contaminés que les Polynésiens, les Indous et les Américains. Véritable protée pathologique, ce mal a été décrit par les mires et les physiciens du moyen âge sous les noms divers de pian de Nérac, bouton d'Amboine, radezyge, etc. C’est, à coup sûr, le Morbus campanus des Romains et peut-être le Baal-Pehor des Hébreux.

Le Chinois Hoang-ti, qui vivait il y a quarante siècles, a mème établi la dualité de l'accident primitif et classé à part la blennorrhagie. Enfin, d'illustres savants allemands admettent la spécificité de certaines dermatoses qui ont rongé les téguments de momies du musée de Bouläq.

Si la syphilis a pris un si grand développement au moment de la découverte de l'Amérique et du siège de Naples, c'est parce que les mouvements de troupes que provoquèrent ces deux événements la firent sortir des domaines où elle était en quelque sorte cantonnée.

Rabelais en a plus su sur les affections vénériennes que Bettencourt,

cé een dut en Ai de 6 nt Lies PNR, SC Sos

| Ulrich de Hutten et Gaspard Torella,les plus célèbres spécialistes de son

époque. Il s’est agréablement moqué de leurs dissertations sur l’origine du mal de Fracastor en en gratifiant Elion, un des ancêtres de Pantagruel, «pour n'avoir pas bu frais en esté, comme tesmoigne Bartachin, » de même qu'il a affirmé sa croyance en l'ancienneté dudit mal dans l’épitaphe de Thubal Holoferne, « un des précepteurs de Gargantua, mort en

… l'an mil quatre cents vingt, De la verole qui luy vint ».

Or le siège de Naples a eu lieu en 1494 et le retour des marins de Christophe Colomb en Europe en 1495. Ce qui prouve péremptloirement que Rabelais a été convaincu que la syphilis était antérieure à ces dates, c’est que les deux vers précités ne sont eux-mêmes que deux vers modifiés de l’épitaphe composée par Clément Marot pour un moine d'Orléans nommé Levèque, et non point pour l'évèque d'Orléans, comme cela a été dit. Qu'on en juge :

Cy gist, repose et dort léans

Le feu evesque d'Orléans :

J'entends l'evesque en son surnom Et frère Jean en propre nom,

Qui mourut l’an cinq cent el vingt De la verole qui lui vint.

Qui oserait prétendre que la substitution ne soit pas voulue ?

Rabelais a partagé, par contre, les opinions erronées de ses confrères du moyen âge sur le mode de transmission de là syphilis et des autres maladies infectieuses. Un tour de Panurge en fait foi : « Un jour que l’on avoit assigné à touts les théologiens de se trouver en Sorbonne, il feit une tartre bourbonnoise, composée de force de ails, de galbanum, de assa fætida, de castoreum..… et la destrempit en sanie de bosses chancreuses, et de fort bon matin en graissa et oignit tout le treillis de Sorbonne, en sorte que le diable n’y eust pas duré. Et touts ces bonnes gens rendoient là leurs gorges devant tout le monde. Et en mourut dix ou douze de peste, quatorze en furent ladres (lépreux), dix ethuict en furent pouacres (couverts d’ulcères), et plus de vingt et sept en eurent la verole ».

Aujourd'hui, on n’admet plus la contagion par inhalation du mal de Fracastor, de la lèpre ni de la peste. On sait d’une façon certaine que, pour qu'il y ait transmission d'une de ces maladies d’une personne à une autre, 1l faut qu'il y ait contact ou inoculation.

Rabelais a été mieux inspiré quand il s'est demandé pourquoi les pillards du bourg de Seuillé furent préservés de la peste. « Combien, remarque-t-il, que la peste y fust par la plus grande part des maisons, ils entroient partout, et ravissoient tout ce qu'estoit dedans, et jamais nul n’en print danger : qui est cas assez merveilleux. Car les curés, vicaires, prescheurs, médicins, chirurgiens et apothécaires qui alloient visiter, panser, guérir, prescher et admonester les malades estoient touts morts de l'infection, et ces diables pilleurs et meurtiers onques n'y prindrert mal. D’ond cela vient, messieurs ? Pensez-y, je vous prie. »

D'où cela vient ? Nous ne sommes pas mieux renseignés à cet égard

délaissaient avec mépris ou gorgeaient de préparations mereurielles, après les avoir enfermés à jeun pendant plusieurs jours consécutifs dans une étuve ou un four chaud (1). Il a plaidé chaleureusement la cause de ces victimes des

que Maître François. Affaire de germe et de terrain, assurent les microbiologistes ; idiosyncrasie, affirment les cliniciens. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a des professions qui semblent préserver du fléau, au cours d'une épidémie, ceux qui les exercent. « On a remarqué que, pendant la peste de Marseille, les porteurs d'huile avaient été généralement garantis, et, de nos jours, on a constaté que les filles publiques n'étaient que très rarement atteintes du choléra. » (D' BRÉMoOND.)

Pour clore ce que Rabelais a dit de la syphilis, il me resterait à opposer à l'énumération des qualités des organes génitaux de frère Jean (Voy. Appareil génital : Les c.…, comme une guedoufle) celle des défauts des mêmes organes de Panurge. Mais cette seconde énumération, qui confirme ce que j'ai déjà avancé des connaissances en anatomie pathologique de l’auteur (Voy. Anat. descriptive, Appareil respiratoire : L'aspreartère, comme un gouet) et donne une idée des modifications que subissent la glande génitale et son produit de sécrétion chez un homme d’un certain âge et syphilitique, comprend, comme la première énumération, un grand nombre de termes et ne rentre qu'incidemment dans mon sujet. Je m'en tiendrai donc à ceux de ces termes qui sont les plus caractéristiques. Les voici :

C... ESGRENÉ, ayant perdu sa graine. Le liquide sécrété par les glandes génitales d'un individu atteint de sarcocèle syphilitique est moins abondant et contient moins de spermatozoïdes, C... DYSCRASITÉ, de mauvaise constitution.

%.. BARATTÉ, On donne, en Touraine, le nom de baratté au petit-lait aigre qui reste quand le beurre est fait; baratté signifie donc ici : distillant un liquide séreux et acide. A l'état normal, le sperme est épais et alcalin. C... SPHACÉLÉ, mortifié, gangréné.

C... BISTORIÉ, incisé par le bistouri, C... TRÉPANÉ, troué, percé, du grec tééraw. En chirurgie, le mot trépanation S applique surtout à l'ouverture du crâne,

ESTHIOMÉNÉ, déformé, ulcéré, purulent. On appelle aujourd'hui esfhiomène ou lupus une maladie chronique tuberculeuse siégeant presque toujours à la face, Autrefois on appelait également ainsi une dermatose serpiginoulcéreuse de nature syphilitique.

. CROUSTELEVÉ, couvert de croùtes. Les croûtes vénériennes s'observent de préférence à la tête, dans le cuir chevelu. Elles ont été très bien décrites par Fracastor dans son livre De Morbis contagiosis.

. GRESLÉ, ayant des cicatrices semblables à celles qui suivent la variole.

. SYNCOPÉ, ayant des défaillances.

. CORNETÉ, etc., etc., ventousé. Dans le Bourbonnais, les ventouses sont encore de petites cornes de bois percées à leur sommet. À Bourbonl'Archambault, j'ai entendu souvent dire : « mettre des cornets » pour mettre des ventouses.

Fos

(1) Pour Gaspard Torella le meilleur moyen de guérir les syphilitiques c'était de les faire suer, dans une étuve ou un four chaud, pendant quinze

abus de l'hydrargyrisme et fait tous ses efforts pour diminuer leur nombre. « O quantesfois (1) nous les avons vus, dit-il, à l'heure qu'ils estoient bien oingts, et engraissés (2) à poinct; et le visage leur reluisoit comme la clavure (3) d'un charnier et les dents leurs tressailloient comme font les marchettes (4) d'un clavier d’orgues ou d'espinétte, quand on Joue dessus, et le gousier leur escumoil comme à un verrat (5) que les vaultres (6) ont aculé entre les toiles (7).

Il a reconnu et proclamé bien haut la nécessité impérieuse qu'il y a pour l’homme, aussi bien pour son perfecbonnement intellectuel et moral que pour ses besoins matériels, pour son bonheur, en un mot, de ne pas vivre seul. Il me serait facile d'appuyer cette assertion de citations nombreuses. Mais ce serait faire injure aux amis et aux admirateurs de Rabelais qui me lisent ; je me bornerai donc à la suivante :

Pour « bien seurement et plaisamment parfaire le chemin de lacognoissance divine, deux choses sont nécessaires: guide de Dieu et compagnie d'homme » ;

Et à celle-ci (8) :

jours de suite. « Les Arabes, dit Jean Fernel (trad. Le Pileur), employérent avec succès l'hydrargyre...… le mêlant avec certaines huiles et poudres, ils en frottaient les jointures des bras et des cuisses... on frictionnait tantôt deux, tantôt trois, et même quatre fois par jour. Le malade enfermé dans une étuve que l’on maintenait à une température constante et très élevée, y restait vingt Jours, trente Jours et quelquefois plus. »

(1) Combien de fois.

(2) Graissés.

(3) La plaque de la serrure, du latin clavis.

(4) Les touches.

(5) Sanglier.

(6) Les chiens de l'espèce du mâtin employés à la chasse du sanglier. On nomme encore vautrait l'équipage de chasse pour le sanglier.

(7) Filets pour prendre des sangliers, des cerfs, des chevreuils, etc.

La décoloration de la peau, l’ébranlement et le déchaussement des dents, l'hypersécrétion de la salive, débordant sous forme de bave dela bouche, sont les signes de l'intoxication hydrargyrique.

OP ILE eh. .1x.

« Quitte et non marié, je n'ai personne qui tant de moi

se souciast, et amour tel me portast, qu'on dict estre amour conjugal. Et si par cas tumbois en maladie, traicté ne serois qu'au rebours. Le Sage dict (1) : Là où nest femme (j'entends mère-familles, et en mariage légitime), le malade est en grand estrif (2). .fen ai vu claire expérience en papes, légats, cardinaulx, evesques, abhbés, prieurs et moynes. »

Les femmes n'ont pas changé depuis trois siècles. Elles sont encore l’idéale évocation de la charité ici-bas. Si, avec les âges et l'évolution scientifique, les procédés de l’art médical se sont modifiés, leur cœur, qui ressent les misères humaines, et leurs goûts, quiles portent invinciblement à les soulager, sont restés les mêmes. Quel dévouement égale celui d'une mère pour son enfant alité par la fièvre !

Quel tendre soin ! DortAl, attentive, elle chasse L'insecte dont le vol ou le bruit le menace ;

Elle semble défendre au réveil d'approcher.

La nuit même d’un fils ne peut la détacher ;

Son oreille de l'ombre écoute le silence,

Ou, si Morphée endort sa tendre vigilance,

Au moindre bruit ouvrant ses yeux appesantis,

Elle vole, inquiète, au chevet de son fils,

Dans le sommeil longtemps le contemple immobile, EL rentre dans sa couche, à peine encore tranquille (3).

III. Z’aménité de caractère, de gestes et de langage, le soin de sa personne. — Rabelais abhorrait « le minois du médicin chagrin, tétrique (4), reubarbatif (5), catonian (6),

(1) Allusion aux paroles du Sage, de Salomon: Ubi non est mulier, ingemescil egens. 5

(2) Peine, chagrin.

(3) LEGOUVÉ, Mérile des femmes.

(4) Triste, du latin £etricus.

() Rébarbatif. « N'y a-t-il pas, se demandent Burgaud des Marets et Rathery, dans cette manière d'écrire rébarbatif une allusion à la reubarbe, comme on écrivait alors ? »

(6) Tel que celui de Caton le Censeur. ,

malplaisant, malcontent, qui contriste le malade ». Il voulait qu'il éût cette « face Joyeuse, sereine, plaisante, riante, ouverte », qui réconforte celui qui souffre (1). Il à écrit, dans l’ancien prologue et dans la dédicace du livre IV : « Hippocrates ha faict un livre exprès, lequel il ha intitulé De l’estat du parfaict médicin (>) (Galen l'ha illustré de doctes commentaires), auquel il ha commandé rien n'estre au médicin qui puisse offenser le patient: gestes, touchement (3), contenance, vestements, barbe, cheveulx, mains, bouche, voire jJusques à particulariser les ongles, comme sil deust jouer le role de quelque amoureux ou poursuivant en quelque insigne (4) comædie, ou descendre en camp (5) clos pour combattre quelque puissant ennemi (6). Ainsy faire en mon endroict et à mon lourdois (7), je me poine (8) et efforce envers ceulx que je prend en eure. »

N'est-ce pas là un résumé des doctrines pasteuriennes régnantes, qui veulent qu'un chirurgien ne puisse entreprendre uneopération avant d'avoir changé de costume et nettoyé soigneusement et à plusieurs reprises, avec la brosse et des liquides antiseptiques, Ses avant-bras, ses mains et ses ongles, coupés aussi ras que possible ?

« De faict, la praticque de médicine bien proprement est par Hippocrates comparée (9) à un combat, et farce jouée à trois personnages : le malade, le médicin, la maladie. Laquelle composition lisant quelque fois, m'est soubvenu

(1) « Lettre au très-illustre prince, etreverendissime Monseigneur Odet, cardinal de Chastillon. »

(2) Dans ses Préceples et son livre de la Bienséance, Hippocrate est revenu sur le mème sujet. (Voy. HIPPOCRATE, trad. française d'Egger.)

(3) Toucher, contact.

(4) Remarquable, du latin insignis.

(5) Champ, du latin campus.

(6) « Selon la loi des duels, les champions devaient avoir les ongles rognés de très près. » (Le Ducuar, bibliophile JAcos.)

(7) Avec franchise, naïvement. |

(8) Peine.

(9) HiPpOCRATE, Des Épidémies, VI.

d'une parole de Julia à Octavian Auguste son père. Ün jour,

elle s'estoit devant luy présentée en habits pompeux, dis-

solus (1), et lascifs, et luy avoit grandement desplu, quoiqu'il n'en sonnast mot (2). Au lendemain (3), elle changea de vestement et modestement se habilla, comme lors estoit la coustume des chastes dames romaines. Aiïinsy vestue, se présenta devant luy. Il (4), qui le jour précédent n’avoit par paroles déclairé le desplaisir qu'il avoit eu la voyant en habits impudiques, ne put céler le plaisir qu'il prenoit en la voyant ainsy changée, et Tuy dist : «O combien cestuy (5) vestement plus est séant et louable (6) en (3) la fille de Auguste!» Elle eut son excuse prompte, et luy respondit : « Huy me suis-je vestue pour les œils de mon père (8); hier je l’estois pour le gré de mon mari. »

« Semblablement pourroit le médicin, ainsy desguisé en face et habits, mesmement revestu de riche et plaisante robe à quatre manches [comme Jadis estoit lPestat (9), et estoit appelée Philonium (10), comme dict Petrus Alexandri-

1) Relâchés, flottants, du latin dissolultus. >) N’en dit mot.

3) Le lendemain.

) Celui-ci, Auguste.

5) Ce.

(8) « Hodie enim me ai is oculis ornavi, heri viri; aujourd'hui je me suis parée pour les yeux de monpère, hier pour ceux de mon époux. » (Voy. MAcro8E, Salurnales, IT, 5.)

(9) La mode.

(10) Le Duchat cherche ici querelle à Rabelais et prétend que le philo-

HiumM (2:A6Y:0v, oxlvwauny, #2kGvtov) était une robe très simple, une chape de prêtre. Baysius, dans son traité (De Re vesliariä, p. 52, de Ch. Estienne, 1553) parle d’un vètement extérieur que les Grecs appelaient oxwvdan et mayo. Or le dictionnaire grec de Planche traduit ce dernier mot par manteau militaire des Perses. D'autre part, le Nomenclator detilinguis (Genève, 1619) donne au mot oavdkrs le sens de manteau à fourrure, penula vestis villosa. Le philonium était, en effet, un manteau à quatre manches, dont deux restaient sans emploi.

Le Lexicon medicum elymologicum de La Ducquerie, imprimé en 1693;

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