POÉSIE D’'ÉTIENNE DOLET
Épitaphe d'un pendu qui, après avoir servi de haut exemple, fut, pour l’enseignement du public, disséqué à Lyon par le très savant médecin François Rabelais, expliquant la structure du corps humain.
Par le Styx et l’Orcus, la Fortune ennemie Avait juré dans sa fureur De combiner pour moi le plus complet malheur La plus extrême ignominie.
Tandis que tout entier à cela s’étudie L'effort de son cruel génie, Comme à plaisir sa haine est enfin assouvie. Un même instant me voit emprisonné, Devant le juge trainé, EL déjà, miséricorde !
Pendant au bout d’une corde !
Mais que ne peuvent les destins ?
Quand de cette manière infâme En un moment j'eus rendu l'âme, Dans un temps aussi court j'obtins Ce que pas un ne se permettrait même De demander au Dieu suprême :
On me dissèque en grand spectacle ! Un médecin, Des plus doctes, démontre avec quel art divin Le sage Auteur de la Nature Du corps de l’homme a su disposer la structure Dans l’ordre le plus merveilleux.
Formant cercle, un public nombreux, Une fois disséqué, l’admire, Ce beau corps, si parfait, qu'on vient de lui décrire. Qu'aurait donc la Fortune à faire alors de mieux Que de voler, grinçant des dents, en frénésie, Droit au lac desserré, pour mettre fin d'un coup A sa haine comme à sa vie, Et n'avoir plus le cœur déchiré par l'envie ? Car, pour moi, je suis, après toul, Comblé d’honneurs ; en plein dans la gloire je nage, Moi que ce monstre sauvage Crut donner en pâture aux noirs corbeaux rôdeurs, Comme en jouet aux vents. Le Sort enrage, enrage: Moi, je nage dans les honneurs!
En 1534 et en 1536, Rabelais quitta Lyon pour aller deux fois à Rome, séjourna ensuite quelque temps à Paris et revint enfin conquérir ses derniers grades universitaires à Montpellier. |
Les cours publics terminés, les bacheliers avaient le droit de se présenter aux quatre examens per inlentionem adipiscendi licentiam. I fallait (1) soutenir quatre thèses successivement, de deux en deux jours, sur un sujet donné la veille, et chacune de ces épreuves durait au moins une heure. Au bout de huit jours, on soutenait deux autres thèses appelées points rigoureux. Le premier point roulait sur une maladie et le second sur un aphorisme d'Hippocrate, tirés au sort vingt-quatre heures seulement avant la soutenance. En conséquence, le postulant piquait dans deux livres, dans l’un chez le chancelier, dans l’autre chez le doyen. Get acte durait de midi à quatre heures à la chapelle Saint-Michel de l'église Notre-Dame-des-Tables. Une fois admis, le candidat allait au palais épiscopal, dans la huitaine, recevoir la licence des mains de l’évêque ou de son vicaire général, en présence de deux professeurs délégués par la Faculté.
Le père de (Gargantua a passé ces examens. Lui-même a pris soin de nous apprendre que sa première thèse de licence a porté sur un sujet de physiologie dont le chapitre 1v du livre III, « à la louange des presteurs et debteurs, » est un résumé succinct. « Et pensoys véritablement, a-t-il noté, en debtes consister la montaigne de vertu héroïque, descripte par Hésiode (2), en
(1) GERMAIX, la Renaissance à Montpellier, Mém. de la Soc. archéol. de Montpellier, 1871.
(2) Elle habite au sommet d'un roc inaccessible, Elle est de nos sueurs le fruit lent et pénible.
(HÉSIODE, les Travaux el les Jours.)
«Lycinus.— Je crois donc que vous n'êtes pas éloigné du bonheur auquel vous aspirez, si vous n’en jouissez pas déjà. « Hermotine — Eh! mon cher, je ne fais qu'entrevoir la route. La vertu,
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laquelle je tenois degré premier de ma licence {1} ».
On n’a pas trouvé, 1l est vrai, l'acte de licence dans les registres de la Faculté, mais cette absence tient évidemment à ce que les thèses de licence étaient, comme nous venons de le dire, soutenues ordinairement dans une église et le titre de licencié conféré au domicile du prélat. La mention de paiement des droits de cet acte est consignée en ces termes à la suite du Registre des Matricules, 1502-1561, f° 384, v° :
A Licentiandis : Magistro Francisco Rabelesio, libr. IV VII den.
Ce document important, que nous reproduisons, a été découvert par M. Germain, professeur et doyen de la Faculté des Lettres de Montpellier, correspondant de l'Institut.
Die lercia aprilis anni millesimi quingentesimi trigesimi septimi, quum, de concensu reverendorum magistrorum Johannis Falconis decani, - Stephant Corauldi, Petri Laurentit, Leonis Heremile, Dyonisii Fontanomis, Anthontit Griffy, per magistrum reverendum Johannem Schironium hic liber matricule fuit tradilus prefalo magistro Gülbertlo Griffy cancellario, cum honore recipiendi pro eodem domino Schironio omnia emolumenta exigi solita, tam per procuratores magistrorum, quam scolarium, a matriculandis, baccalaureandis, cursantibus pro licentia, donec ad complementum solutlionis pecuniarum per eumdem dominum Schironium eæpositarum in proseculione confirmalionis privilegiorum apud aulam regiam, pro interinatione declarationis per dominum nostrum regem concesse, eo procurante in curiasuprema dominorum generalium, Lam contra procuratorem patrie lingue Occitane, quam contra consules Montispessuli, recepit prefatus magister Gilbertus Griffy summas subscriplas.
Primo A MATRICULANDIS, PRO JURE SOLITO EXEGI PER PROCURATORES DOCTORUM :
A magistro Stephano Barrau, br. I.
A magistro Claudio Piquiro, hbr. I.
selon Hésiode, habite loin de nous, sur un roc: élevé. La voie qui nous ÿ conduit est longue, difficile, escarpée; on n'arrive qu'après beaucoup de sueurs et de travaux. » (LucreN, Aermotine.)
PEU}, Ch; tir.
A magistro Anthonio Amelo, hbr. I.
A magistro Petro Villefranche, Hbr. I.
A magistro Gilberto Heroardo, hbr. I.
A magistro Adam Malipili, hbr. I, etc. elc. etc.
À LiICENTIANDIS :
Magistro Francisco Rabelesio, libr. IV VII den.
À CURSANTIBUS :
A MATRICULANDIS, PRO JURE SCOLARIUM :
A magistro Slephano Barrau, Bbr. I.
A magistro Claudio Picherio, A magistro Anthonio Ameli, A magistro Petro Villefranche, Ubr. IL.
A magistro Gilberto Heorardo, hbr. Il.
A magistro Adamo Malipuli, hbr. If, etc. etc. ele.
Recepil procurator.
(Registre des Matricules, 1502-1561, fol. 384 v°.)
Cette date du 3 avril 1537 ne fixe nullement, remarquons-le, le jour où Maître François fut reçu licencié. Cette réception remonte à une époque beaucoup plus éloignée, puisque notre compatriote se qualifie implicitement de docteur dans sa supplique au pape Paul IIT et que ce pape lui attribue aussice titre dans son indult du 17 janvier 1536 (1).
Eoque lempore Facultati Medicinæ diligenter operam déedit, ét in ea gradus ad hoc requisilos suscepit, publice professus est et artem huius modi praticando pluries exercuit, elc., etc. (Rabelais.)
Ac interim litleris in Facultale Medicinæ diligenter operam dedisti, et in ea ad Bachalariatus, Licentiative et Doctoralus gradus promotus, nec non arlem medicinæ publice professus fuisti el exercuisti. » (Paul II.)
(1) Voy. Anat. chir urgicale et A. Le CRE, Florelum philosophicum, .feuille g, r° et v°, et feuille g, &ij, vo.
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En dépit de la rubrique d'usage À Licentiandis, nous croyons donc que Rabelais solda seulement à son retour de Rome, pour pouvoir être proclamé docteur, les frais de sa licence et que sa promotion au doctorat ne fut qu'une cérémonie en son honneur.
Quoi qu'il en soit, le 22 mai 1537, le savant tourangeau, coiffé du bonnet noir à houppe cramoisie (1), dénoncçait, sur le Cahier des actes de l’Université, son entrée officielle dans le corps médical par les lignes ci-jointes :
Ego Franciscus Rabelæsus, diocesis Turonensis, suscepi gradum doctoratus, sub D. Antonio Gryphio in præclara medicinæ facultate, die vigesima secunda mensis mait, anno Domint millesimo quingentesimo
lrigesimo seplimo. RABELÆSUS.
Rabelais demeura une partie de l'année 1537 et de l’année 1538 à Montpellier. Une note du registre des matricules (1902-1961, fol. 382, v°, et fol. 383, r°) constate que le procureur en charge reçut de Schyron, professeur, «un écu d’or » pour l'honoraire de l’anatomie que Rabelais avait interprétée. C’est la dernière fois que le nom de lillustre Chinonais figure sur les registres de la Faculté.
LA LEGON D'ANATOMIE
Anno 1537 ét die 15 mensis novembris, Accepi Ego subsignalus, præsente Magistro Anthonio Pellitario, Antiquo procuralore, a domino Schironio summam decem solidorum luronensium, pro syndicalo et copia litterarum regiarum, sequendo consensum et deliberationém dominorum doctorum et studentium, qui voluerunt ut processus contra Verséille ageretur communi omnium doctorum et sludentium pecunia, ut constat per actus acceplos a tabellione universitalis.
FONTANUS, procurator.
(1) Les insignes du doctorat consistaient en un bonnet de drap noir surmonté d’une houppe à soie cramoisie, une bague d’or et une ceinture dorée, à quoi s’ajoutait la remise symbolique du livre d'Hippocrate.
Anno eodem et die 18, accept ego subsignalus, præsente Magistro Anthonio Pellitario, hic quoque subscriplo, «a domino Squironio summan XXI solidorum, pro procuralore se presenlante, nostra caussa,
T'holose.
Anto PELLITARIUS. FONTANUS, procurator.
Exhibuit prœterea dominus Schyronius tabellario, pro mercede requisila, dum Tholosum detulerit syndicatum, quinque solidos, idque anno supradicto, el die decima mensis decembris. Hoc fateor ego subscripltus.
FONTANUS, procuraltor.
À baille mon dit sieur Schyronis au dit porteur, lequel a porté le congel levé contre Veseilles, la somme de cinq soulz tournois pour son labeur, lesquels a baillé à ma présence, l'an 1538 el le neufviesme de Janvier.
Antoine PELLETIER.
Accepi prælerea a domino Schyronio aureum unum solis, pro analome quam inlerprelalus est dominus Franciscus Rabelais.
FONTANUS, procurator.
Item acceperam, pro solvendis chirurgis el aliis negolis in anatome eæponi solilis, duas libras, ex uno bacchalaureo, quas falebatur accepisse dominus Schyronnis.
FONTANUS, procurator (1).
(1) L'Université de Montpellier a tenu à honneur de conserver la robe de Rabelais. Cette robe est en drap rouge avec une épitoge et à manches très courtes. Les futurs docteurs la mettaient jadis pour passer leurs examens. Elle a été renouvelée en 1612, par le chancelier F. Ranchin; on en fait une troisième en 1720 (ASTRUC, Mémoires pour servir à l’histoire de la Facullé de médecine de Montpellier, Paris, 1767, p. 85).
« Ne serait-ce point la robe de lescorcheur de veau dont Panurge, dit M. Dubouchet, s’'affubla pour réclamer et faire restituer les privilèges de l'Université ?
« On a beau s'évertuer à nier la chose, il est certain que les privilèges ont été enlevés en 1531, et nous en avons la preuve dans un inventaire de pièces concernant la Faculté de médecine : « Sentence contre Jean Boyer, lieulenant au gouvernement de Montpellier en restilulion des privilèges de l'Université de l'an 1531. (A. DuBoucHEeT, loc. cil. suprä, p. 100.) Le portrait de Rabelais figure également dans la première collection de portraits de professeurs que possède la Faculté de médecine de Montpellier et qui s'étend depuis H. de Guintonia, en 1239, jusqu'à nos jours.
Te de no æ!
Plusieurs commentateurs, et parmi eux le bibliophile
Jacob (P. Lacroix), ont prétendu que Rabelais, à limitation de
divers hommes marquants du xvi* siècle qui signaient tantôt en français, tantôt en latin, a orthographié son nom de différentes façons. Je ne saurais clore ce relevé de pièces justificatives sans rectifier cette nouvelle erreur. Le docte médecin chinonais a toujours signé Rabelais en français et Rabelæsus en latin. Le tableau suivant des signatures du Maître que nous avons pu rassembler, B. Fillon, F. Audiger et moi, en fait foi (1).