AVERTISSEMENT
En 1892, à l'occasion de l'Exposition nationale de Tours, la municipalité tourangelle, aussi soucieuse des progrès des lettres et des sciences que de ceux de l’agriculture, de l'industrie, du commerce et des arts, a institué un concours ayant pour but de mettre en lumière certains points concernant les lettres, les sciences, l'histoire, l’ethnographie, la géologie, la géographie, la biographie, les cultes, etc., de l'ancienne Touraine, et aussi de rechercher, eæpliquer elcommenter tout ou parlie des travaux et des actes des grands hommes lourangeaux, depuis Grégoire de Tours jusqu'à Balzac, dans les parties restées inconnues ou obscures de leurs œuvres.
J'ai pris part à ce concours, et j'ai eu la bonne fortune de voir mon manuscrit couronné (1° prix, 1.000 francs) par le jury, présidé par À. de Montaiglon, membre de lInstitut, professeur à l'École des Chartes. C’est ce manuscrit, déposé depuis six ans à la Bibliothèque municipale de la ville de Tours, dont il est la propriété, que je soumets aujourd'hui, après avoir obtenu l'autorisation de le remanier et de le faire imprimer, à l’appréciation du grand public. Puisse-t-il ratifier le choix dont il a été l'objet!
Cron
ni 1 est peu d'hommes dont la vie et les œuvres aient ins- F prire autant de doctes commentaires à l’érudition contempopéine que la vie et les œuvres de François Rabelais. On a 2 peint Rabelais moraliste, Rabelais légiste, Rabelais péda- FER 90 Rabelais His Rabelais Henean, ns 4
à si Pont HA même par nos propres historiens, #2) e saurait trop s ‘enorgueillir : PES
Ga D: Félix Brémonp, Rabelais médecin ; Paris, 1879-1886-1898. PAQUELIN, la Revue de litlérature médicale, 3° année, n° 19, p. 499,
Cum aulem prima sese offerel miht ea pars quæ naluram corporis humani decet exigitanda ; vidi ab antiquis tam negligenter factum, ut quantum ad analomen pertinel, me primum fuisse in hac academià eæislimem, qui myotomen diligenter pervestigaveril elexacte quod dum faciebam librum, qui autopsiæ responderel, evulgare necessarium duæi illico fecissemque, ni Vessalius nunquam in eà parte laudandus, desiderium meum aliquantum explevisset; non ita lamen quin etiam mullum superstit spei meam in eû methodum non fore gregarium.…..
La partie qui enseigne la Nature du corps humain étant la première qui se soit offerte à mes investigations, je l'ai vue si négligée par les Anciens, que pour l'anatomie j'estime être le premier qui dans cette université ait poursuivi la dissection des muscles avec soin et exactitude. Je jugeai alors nécessaire de publier sur-le-champ un livre qui traitât de l’autopsie, et Je l’eusse fait si Vésale, dont on ne proclame jamais trop la louange dans cette branche, n’eût suffisamment répondu à mon désir; ce n'estpas au point cependant d'anéantir le ferme espoir que j'ai d'y avoir dignement contribué par ma méthode.
Au dire de Posthius, élève comme Rabelais de Gene Rondellet, ce dernier aurait même poussé si loin l'amour de l'anatomie qu'il aurait instamment prié son collègue et ami Fontanus, gravement malade, d’ordonner dans son testament qu'après sa mort son corps resterait la propriété de l'École de Montpellier pour être disséqué.
Est modus in rebus. Maître François a-t-1l été possédé d'une telle ardeur pour les dissections ? Il est impossible de l’'affirmer. Ce qui est incontestable, c'est que ses connaissances anatomiques ont égalé, sinon dépassé, celles de ses deux maîtres Schyron et Rondellet.
C'est le 17 septembre 1530 que Rabelais s’est inscrit en ces termes sur les registres de la Faculté de médecine de Montpellier :
Ego Franciscus Rabelæsus Chinonensis, diocesis Turonensis, huc adpuli, studiorum medicinæ gratia, delegique mihi in patrem egregium, dominum Joannem Scurronum, doctorem regentemque in hac alma Universilale. Polliceor autem me omnia observalurum, quæ in prædicta
urpue Li] PEL
Ras"
medicinæ facultale statuuntur, et observarti solent ab tis qui nomen bona fide dedere, juramento, ut moris est, præslilo ;.adscripsique nomen meum manu propria, die decima seplima mensis seplembris, anno Domint mil-
lesimo quingentesimo trigesimo. F. RABELÆSUS.
Sur la marge de cet autographe, que l'Université de Montpellier (1) conserve avec un soin pieux ainsi que Îles
(1) M. E. Noël raconte en ces termes l’arrivée de Rabelais à Montpellier :
« … Il avait suivi la foule dans une salle où avait lieu une discussion sur la botanique... Sa réputation l'avait devancé à l'école ; personne n'ignorait son prodigieux savoir. Le doyen l’engagea à prendre part à la discussion. Rabelais s'excuse ; on insiste, on le pousse vers la chaire ; il y monte: alors il parle des plantes avec tant de charme, d’éloquence et de clarté et présente la plupart des questions sous un aspect si nouveau que les applaudissements éclatent de toutes les parties de la salle et que l'auditoire en masse, docteurs, élèves et public, accompagne Maître François jusqu'au lieu de sa demeure, » (Rabelais médecin, écrivain, curé, philosophe, p. &; 4° édit., Paris, 1880.)
La notice biographique de Louis Barré ajoute :
« Dans la discussion de cette thèse de botanique, il obtint un succès d'acclamation qui lui valut le grade de bachelier, lequel lui fut conféré régulièrement un mois après. » (Rabelais, édit. Garnier; Paris, 1876. Notice par L. BARRÉ, p. xu1.)
C'est là une légende acceptée à tort par la généralité des Pantagruelistes et qui repose sur un passage mal interprété du manuscrit latin Elogia Rabelæsina dù à Antoine Leroy qui a occupé la chaire curiale de Meudon un peu moins de cent ans après Maître François. Ce manuscrit porte que l'argumentation de Rabelais fut si brillante : uf ab omnibus summo cum plausu conclamatum siteum doctoris dignitale dignandum sit; ce qui, si nous y entendons quelque chose, veut dire qu'il avait des connaissances suffisantes pour ètre docteur, mais non pas, selon la juste remarque de M. Dubouchet (Rabelais à Montpellier, 1530-1538; Montpellier, 1887, p. 26), « qu'on lui en conféra le titre. Il y a loin du doctoris dignitate dignandum de Leroy au dignus est intrare in nostro docto corpore de Molière: le premier est un témoignage d’admiration ; le second, au contraire, la consécration officielle et méritée de travaux passés et le couronnement de longues années d'études. »
En effet, le dernier acte publie mentionné avant l'immatriculation du fameux escholier est le baccalauréat de Guilherme Ferrand (de Nîmes), en date du 9 janvier. (Registre des Actes de 1523 à 1559, fol. 7 r°.) Il est donc inadmissible que Rabelais s'y soit montré, car, dans l’état fâcheux où il se trouvait, aiguillonné par le temps et l'argent (Discours prononcé à l’inauguraltion de la statue de Rabelais à Chinon, par M. le professeur DupPré, in Montpellier médical, t. XLIX, n° 1, p. 51-61), il n'aurait pas pu attendre huit mois avant de se faire inscrire aux matricules.
autres autographes de Rabelais (1), une main étrangère a écrit les mots :
Solvil tres libras.
Quelques jours après cette immatriculation le philiatre tourangeau assistait à la première « anatomie » dirigée par Rondellet et signait sur une feuille ad hoc : « Rabelæsus quia præsens fui. » Les expressions « quia præsens fui » dont notre compatriote a fait suivre sa signature sur le document ci-joint ainsi que ceux très explicites « in congregalione », qui précèdent sur le même document le nom de Caruel, démontrent que les règlements des frais de cours s’établissaient sur le vu du compte soumis par le procureur à une assemblée dans laquelle figuraient les élèves qui avaient été présents à la leçon et pouvaient dès lors attester de la sincérité des dépenses qu'elle avait occasion: nées (2). |
Sequilur quod exposilum fuit per me, procuraloris vices gerentem, consensu omnium scolasticorum, pro anatome facienda, in qua nullus sludentium dedit, preler tonsures, a quibus habui. XLHIT solidos. Dedi pro scribe promolia, quo supplicationtbus
suis IMPELTAUIMUS TONER EE CRE X'$01#082 Pro porlaribus el comitantibus . . . . . . . IIIT sol. 6 deniers. Pro linteo dissecantium corpus . . . . . . . V sol. Pro leda.: 1. 4 8 RP Re ES Pro ture.
PTO STUDIS. SP ERP EEE IT sol. 6 deniers.
Pro candelis. | Pro carbone.et filos are RES X den.
Pro, vasculo::,4,54 Re V den.
(1) I avait alors trente-cinq ans suivant les uns, quarante et mème plus suivant les autres. Dr Pointe, Discours prononcé à la séance publique de l'Administration du chef-lieu du Rhône, 4 mai 185, et R. P. feuillant Pierre de SaixT-RomuaLn, Thrésor chronologique.
(2) D' Gorpon, François Rabelais à la Faculté de médecine de Montpellier; Montpellier, 1976, p. 34.
et Y 10e
Pro panno quo involulus fuit... . . .. V sol. D es sn Roue à © XX SO.
Pro Je. Scironio,quihisloriamcorporisnaravit. XXX sol. Pro lortore, qui reportavil preter consuelu-
dinem, qui policitus eram illum restituere. XII sol. VI den, MAD 2 Dhs rs D V sol.
Pro cena doctoris el servantium ostium. . . . X sol. RL. XV 801.
Horum omnium ralionem dedi in congrega-
lione, coram omnibus scolasticis. | Summa quam eæposui pro hac anatomia, VII libr. V sol. IX den. LE recept a domino Grifi quatuor libras, et
D OO O US ins du ist ons Va XLITIT solidos.
Summa quam recipi, VI libr. III sol.
7, 0000, 0, ne, ;8, XXI sol. IX. dén.
Præsens fui in congregalione, CARUEL.
RABEL/ÆSUS, quia præsens fui,
(Liber Procuratoris, ad ann. 1530.)
Parmi ces humanistes et ces savants de la Renaissance que dévorait l’ardente soif d'apprendre et d'enseigner, Rabelais occupa le premier rang. Il fut «expert en toute clergie » et entassa dans son vaste cerveau toute l'encyclopédie de son temps (1). Quand 1l commença sa médecine, il était si
(1) « Il est certain, dit Colletet, qu'il était très savant humaniste et très profond philosophe, mathématicien, médecin, jurisconsulte, musicien, géomètre, astronome voire mème, peintre et poète tout ensemble. Mais, comme la science des choses naturelles était celle qui revenait le plus à son humeur, il résolut de s'y appliquer entièrement, et, à cet effet, il s'en alla droit à Montpellier. »
Il est non moins certain, on en aura la preuve plus loin, qu'il était un excellent géographe.
À Fontenay-le-Comte, Pierre Lamy s'était fait le précepteur du jeune cordelier et lui avait dévoilé les secrets de la philosophie et fait apprendre
. le grec et probablement l'hébreu. D'un autre côté, André Tiraqueau, Jean
Brisson, Jean Ranfrey l'avaient initié à l'étude du droit, et le médecin Raoul Colin, adonné à la recherche de la vertu des plantes, lui avait enseigné la médecine, la botanique et peut-être la minéralogie.
C’est au couvent de Fontenay que Rabelais a traduit le premier livre d'Hérodote, comme en fait foi la polémique entre Aymery Bouchard,
instruit dans la connaissance des maladies et de leurs remèdes qu'il put faire en deux mois environ le chemin que les étudiants faisaient en trois ans. Devenu bachelier et obligé par le règlement d'ouvrir des cours publics, comme tous les aspirants à la licence et au doctorat, il attira un nombreux auditoire en commentantles Aphorismes d'Hippocrate et l'Ars parva de Galien (1). Pour devenir un maître de la science, il n'avait pas attendu les diplômes.
Vers la fin de l’année 1931, ou au commencement de l’année 1532, il quitta Montpellier pour se rendre à Lyon où il avait déjà fait, pensons-nous, une première apparition pour publier les Grandes el Estimables Croniques du grant el énorme géant Gargantua (2). Un petit poème latin d'Étienne Dolet, imprimé à Lyon en 138, célèbre Rabelais, devenu médecin en chef du grand hôpital du Pont-du- Rhône, expliquant, après avoir disséqué magistralement le cadavre d’un pendu devant un cercle nombreux d'étudiants, « comment la nature, mère des choses, a fabriqué le corps de l'homme, avec quelle beauté, avec quel art, avec quelle parfaite harmonie ».
On comprendra l'importance que cette dissection a eue pour les contemporains de Maître François « quand on
saura, dit M. le D' Brémond (3), qu'en 1376 la Faculté
président à Saintes, et André Tiraqueau au sujet du livre de ce dernier, intitulé : De Legibus connubialis, sur les lois du mariage. (Voy.F. AUDIGER, Rabelais à Fontenay-le-Comle, Tours, juillet 1886, et Benjamin FiLLoNw, Poitou et Vendée, art. Fontenay.)
G) « Peut-être fut-ce à cette époque qu'il institua, dit Louis Barré, une cérémonie burlesque qui lui était attribuée à Montpellier, où elle est restée en usage jusqu'à la fin du dernier siècle. Le candidat recevait la robe rouge, conservée depuis sous le nom de robe de Rabelais : il montait en chaire pour rendre grâce à ses maîtres; puis, en se retirant par la salle du conclave, il recevait de ses anciens camarades quelques coups de poing qui étaient comme leurs adieux à un condisciple devenu leur supérieur. » (L. BARRÉ, loc. cit. suprà, p. Xi.)
(2) Voy. Aimé ViINGTRINIER, Questions lyonnaises, Courrier de Lyon, numéro du 2 juillet 1886.
(3) D' Brémon», loc. cit. suprà, Notice P. XII.
5 on ch tin tn nat dE st, mbls pit dit dé
de Montpellier en était encore à se féliciter d’avoir obtenu de Louis d'Anjou un cadavre de criminel par chaque année pour faire des démonstrations. A la fin du x1Iv° siècle, l'École de Montpellier était plus riche, elle pouvait disséquer deux cadavres par an. Elle n'en disséquait pas une demi-douzaine cent ans plus tard. »
Un passage des (Œuvres anatomiques de Jean Riolan, complétées el mises en françois par Pierre Constant, publiées à Paris en 1629, montre que les sujets d'amphithéâtre étaient aussi rares à Paris qu'à Montpellier, quand parut Pantagruel. « Au temps de Vesalius, a écrit Riolan, Charles-Quint fit mettre en question dans son université de Salamanque s'il estoit permis aux médecins chrestiens de disséquer les corps humains. Il [uy fut respondu que cela étant utile et nécessaire à la médecine, il leur devoit estre permis. C'estoit en l’année 1596 (1). O que l’escole de Paris est bien plus heureuse que cela, car elle a grandement advancé ceste science, et, par le moven de son Sylvius l'a libéralement communiquée aux estrangers et qu'elle a bien de l’advantage sur toutes les aultres, car elle à tout autant de corps qu'elle en désire, de sorte qu'en moins de dix mois elle en a eu quelquefois plus de quinze. »
(1) Hippocrate a disséqué seulement des animaux et à conclu par analogie de la disposition des organes des quadrupèdes à la disposition des organes de l’homme. Galien lui-mème n’a disséqué que des singes, cherchant à porter son examen sur des animaux dont la composition anatomique paraît se rapprocher le plus de celle de l'homme. Galien n'a pas même possédé tout d’abord un squelette humain, puisque, dans un passage de ses œuvres anatomiques, il s’est félicité d’avoir pu enfin étudier à loisir des os humains qu'une rivière débordée avait déposés dans un lieu marécageux. C'est Frédéric If, à la cour duquel a débuté le grand mouvement scientifique et littéraire auquel on a donné le nom de Renaissance, qui, au xr° sièle, a permis le premier aux médecins de ses États de disséquer non plus des bêtes, mais des cadavres humains. Mundinus, savant distingué, médecin et conseiller de cet empereur, a laissé un traité d’anatomie basé sur des dissections pratiquées sur des corps d'hommes et de femmes et dont la splanchnologie a quelque valeur. (Voy. Anatomie de Maistre Mondin, imprimée à Paris, par Alain et Janot, demeurant en la rue Notre-Dame, à l'enseigne de l’Ecu de France, 1552.)
Dans les registres de la Faculté de médecine de Paris
(Reg. m. s. de la Fac., t. VI, fol. 149, v°) il est fait mention —
propreler rarilalem casüs, h cause de la rareté du cas — de
l’autopsie du corps d’une femme, morte en travail puerpéral,
pratiquée dans les premiers Jours de mars, 1551, à l'Hôtel- Dieu de Paris, sous la présidence de Jacques Goupil.
En dehors des cadavres de criminels ou de suppliciés, les médecins de cette époque ne pouvaient guère, en effet, disséquer que ceux qu'ils avaient dérobés la nuit dans les
cimetières, en bravant la hart et la répulsion publique. Un
médecin bâlois, Félix Platner, qui a étudié à Montpellier, nous a laissé dans ses mémoires un récit curieux de sa première expédition à la recherche de « sujets d'expériences ».
« Elle date, dit-il, du 11 décembre 1554. La nuit était déjà sombre quand Gallotus (1) nous mena hors de la ville, au monastère des Augustins, Nous y trouvämes un moine qui s'était déguisé et nous prêta son aide. Nous entrons furtivement dans le cloître et nous restons à boire jusqu'à minuit. Puis, bien armés et observant le plus profond silence, nous nous rendons au cimetière Saint-Denis. Nous déterrons le mort en nous aidant des mains seulement, car la terre n'avait pas eu le temps de s’affermir; une fois Île cadavre à découvert, nous lui passons une corde, et tirant de toutes nos forces nous l’amenons en haut. Après l'avoir enveloppé de nos manteaux, nous le portons sur deux bâtons, jusqu’à l'entrée de la ville. Il pouvait être trois heures du matin ; nous déposons notre fardeau dans un coin et frappons au guichet. Un vieux portier se présente et ouvre; nous le prions de nous ‘donner à boire, prétextant que nous mourons de soif. Pendant qu'il va chercher le vin, trois d'entre nous introduisent le cadavre et vont le porter dans la maison de Gallotus. Le portier ne se douta
(1) Un des collègues et amis de Félix Platner.
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de rien. Quant aux prêtres de Saint-Denis, ils se virent
obligés de garder le cimetière, et de leur cloftre ils décochaient des traits d'arbalète sur tous les étudiants qui s'y présentaient. »
Quand les médecins ont eu acquis le droit de disséquer, ils l'ont refusé aux chirurgiens (1). Les chirurgiens de Saint- Côme et leur prévôt Mauriceau, déjà célèbre par ses travaux sur les accouchements, ont dû le 24 février 1672, après avoir vu forcer les portes de leur collège par un serrurier flanqué de plusieurs archers, remettre à Puylon, doyen des Écoles de médecine, un cadavre qu'ils avaient reçu plusieurs jours auparavant de l'exécuteur de la haute justice. Une sentence du lieutenant de police rendue le 16 avril 1683, contre de Blégny, chirurgien du duc d'Orléans et de La Noue, son complice, prouve, au surplus, mieux que toutes les paroles que nous pourrions ajouter, quelle valeur la Faeulté a attaché primitivement aux moindres sujels et avec quelle énergie elle a entendu s’en réserver la propriété, même au détriment de ses frères en Esculape, les chirurgiens-barbiers. Cette sentence « condamne par contumace de Blégny à être banni du royaume à perpétuité, ses biens confisqués au profit du roi, et le complice de La Noue à être battu et fustigé nu de verges aux carrefours et lieux accoutumés. et de plus à trente livres d'amende. » Et cela... pour avoir acheté du fils du fossoyeur de Saint-Sulpice plusieurs cadavres exhumés.
Disons bien vite que cette abominable sentence ne reçut
(1) On conçoit difficilement-aujourd’hui la passion presque haineuse qui à animé jadis les médecins contre les chirurgiens. Pendant des siècles, un médecin qui eût fait œuvre de ses dix doigts, pratiqué une opération, eût été regardé comme indigne par ses confrères. Peu à peu ce préjugé s'est affaibli, mais sans disparaître entièrement. En 1789, il y avait encore des médecins anatomistes, appelés par dérision médecins palpeurs où tâleurs et qu'on allait chercher spécialement dans certains cas. Portal a fait partie de ces médecins anatomistes, et c'est vraisemblablement d'un d'entre eux qu'a voulu parler Ronsard dans ses vers. (Voy. RÉVEILLÉ-PARISE, Commentaires sur Gui-Palin.)
pas son exécution ; que, sur l'appel de Blégny et de La Noue.
qui s'étaient constitués prisonniers à la Conciergerie de Paris, le Parlement se contenta d’admonester les délinquants et de les condamner à des peines pécuniaires assez
fortes*
Je reviens à Rabelais. Il est non seulement un des premiers,— sinon le premier, — qui aient fait des démonstrations sur le cadavre (1), mais encore qui aient vanté l'utilité des dissections. Le pendu dont il est question dans le poème d'Étienne Dolet est censé avoir la parole et se félicite « du spectacle honorable et instructif auquel il a servi; lui qui était destiné à être le jouet et la pâture des corbeaux, il est exposé dans un amphithéâtre, entouré de personnages distingués, il est l'objet de l'attention générale, 1l est comblé d'honneur et de gloire. »
(1) D'après la Revue scientifique (t. I, 1886, p. 478), l'Université de Bâle possède une préparation anatomique attribuée à Vésale. Le rédacteur de cette revue donne à ce sujet les intéressants renseignements suivants :
«Il s’agit d’un squelette préparé par l'illustre anatomisteet portant la date de 1543. Ce squelette représente une des plus anciennes préparations anatomiques connues, si ce n’est même la plus ancienne. Vésale n’a passé à Bâle et n’y a résidé, contrairement à l'opinion généralement acceptée, qu'une seule fois, et cela en 1543.11 était venu pour surveiller l'impression de son livre De humani corporis fabricä, par Oporinus, et nullement pour s'y adonner à l'enseignement. Il était très difficile à cette époque de se procurer des cadavres pour la dissection, les autorités établies étant tout à fait opposées à la dissection des cadavres humains; en fait, il n’était arrivé qu'une seule fois à Bâle qu'un cadavre eût été ainsi fourni. C'était en 1531. En 1543, pendant le séjour de Vésale, il arriva que l’on condamna à la peine de mort un certain Jacob Harrer, qui avait attenté à la vie de sa femme; il fut exécuté, et Vésale obtint que le corps lui fût remis. Ce fut une grande satisfaction pour le maître, qui, pendant plusieurs jours, scalpel en main, fit aux maîtres et aux élèves de l'Université la démonstration de l'anatomie humaine, et, quand la dissection fut achevée, il prépara le squelette, dont il fit don à l'Université : Artis et industriæ suæ specimen, dit l'inscription. C'était pour l'époque un cadeau de haute valeur. »
Un érudit bâlois, M. Roth, aurait, paraît-il, publié une brochure
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STEPHANI DOLETI CARMEN.
CUJUSDAM EPITAPHIUM Lu +!
QUI EXEMPLO EDITO STRANGULATUS, PUBLICO POSTEÀ SPECTACULO LUGDUNI SECTUS EST,
FRANCISCO RABELÆSO MEDICO DOCTISSIMO FABRICAM CORPORIS INTERPRETANTE. Y»
Stygem (1) paludem, el quicquid ater Orcus (2) habet,
Forluna juraral furens, TR
Damnum mihi omne se reperluram, el probrum.
Quod dum studet, atque nititur,
ET viribus lolis suum in me dirum odium Explel, saluraltque, ut collibilum est :
Tibi ecce, puncto lemporis claudor carcere :
Educor, el laqueo miser
Mox strangulalus pendeo. AT quid non potest Fatli imperium contrari ?
UE lemporis punclo perieram tlurpiler, Part celerilale assequor,
Ouod vix liceal cuiquam a Jove summo poscere, Spectaculo lalo exposilus
Secor : Medicus doctissimus planum facil, OQuâäm pulchrè, el affabre, ordineque
Fabricala corpus est hominis rerum Parens.
Seclum frequens circunspicil
Corona, miralurque molem corporis T'anlo artificio condili.
Quare quid agal polius, quäm ad exlensum laqueum :
Fortuna frendens convolet,
ET morte finem odio semel quærat suo, Non invidia diulius
Rumpenda ? Totus ad eætremum cumulor Honoribus, circunfluoque
Jam gloria, quem Monstrum atrox voluil rapidis Corvis cibum esse, et flantibus
Ludibrium ventis. Furat Sors, jam furat :
Honoribus circunfluo.
(1) Le Styx, fleuve des Enfers.
(2) Pluton, les Enfers en général. Lorsque les dieux avaient juré par les eaux du Styx, ils n'osaient plus être parjures ; ou, s'ils manquaient à leur serment, ils étaient privés pendant cent ans de la divinité.
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