‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 29 sur 80 · Soutenant, prétendant. — 2. Réserves (acles jaridiriues · texte numérisé non relu

Soutenant, prétendant. — 2. Réserves (acles jaridiriues

quasi chose incréable '. Car venu n'esloit depuis les grandes pluies, et n'adviendra de treize jubilés que deux parties contendantes * en jugement contradictoire soient également contentées d'un arrest définitif. Au regard des conseilliers et autres docteurs qui là assistoient, ils demeurèrent en extase esvanouis bien trois heures, et tous ravis en admiration de la prudence de Pantagruel, plus que humaine, laquelle avoient connue clairement en la décision de ce jugement tant difficile et espineux. Et y fussent encore, sinon qu'on apporta force vinaigre et eau rose pour leur faire revenir le sens et entendement accoustumé, dont Dieu soit loué partout.

Comment Panurge raconte la manière comment il eschappa de la main des Turcs.

Le jugement de Pantagruel fut incontment su et entendu de tout le monde, et imprimé à force, et rédigé es Archives du Palais, en sorte que le monde commença à dire : « Salomon, qui rendit par soubson l'enfanta sa mère, jamais ne montra tel chef d'oeuvre de prudence comme a fait le bon Pantagruel : nous sommes heureux de l'avoir en nostre pays. »

Et de fait on le voulut faire maistre des requestes et président en la cour : mais il refusa tout, les remerciant gracieusement : « Car il y a, dit il, trop grande servitude à ces offices, et à trop grande peine

l. Incroyable. — 2. Luttant.

peuvent estre sauvés ceux qui les exercent, vu la corruption des hommes. Et croy que si les sièges vides des anges ne sont remplis d'autre sorte de gens que de trente sept jubilés nous n'aurons le jugement final, et sera Gusanus ' trompé en ses conjectures. Je vous en avertis de bonne heure. Mais, si avez quelque muids de bon vin, volontiers j'en recevray le présent. »

Ce que ils firent volontiers, et luy envoyèrent du meilleur de la ville, et but assez bien. Mais le pauvre Panurge en but vaillamment, car il estoit eximé ^ comme un haran soret. Aussi alloit il du pied comme un chat maigre. Et quelqu'un l'admonesta à demie haleine d'un grand hanap plein de vin vermeil, disant :

« Compère, tout beau, vous faites rage de humer.

— Par Saint Thibault, dit il, tu n'as pas trouvé tes petits buvereaux de Paris, qui ne boivent en plus qu'un pinson. 0 compaing^, si je montasse aussi bien comme je avale *, je fusse desja au dessus la sphère de la lune, avec Empedocles. Mais je ne say que diable cecy veut dire : ce vin est fort bon et bien délicieux, mais plus j'en bois, plus j'ay de soif. Je croy que l'ombre de monseigneur Pantagruel engendre les altérés, comme la lune fuit les catarrhes. » Auquel commencèrent rire les assistans.

Ce que voyant, Pantagruel dit : « Panurge, qu'est ce que avez à rire?

1. Le cardinal de Cusa avait prédit la fin du monde pour le Si" jubilé de cinquante ans, c'est-à-dire avant 1700. — 2. Maigre. — 3. Compagnon. — 4. Jeu de mots sur le verbe avaler qui signifiait aussi descendre.

— Seigneur, dit il, je leur conlois comment ces diables de Turcs sont bien malheureux de ne boire goutte de vin. Si autre mal n'estoit en l'Alcoran de Mahumet, encores ne me mettrois je mie de sa loy.

— Mais or me dites comment, dit Pantagruel, vous eschappastes de leurs mains.

— Pardieu, seigneur, dit Panurge, je ne vous en mentiray de mot. Les Turcs mavoient mis en broche tout lardé, comme un connil ', car j'estois tant eximé * que autrement de ma chair eust esté fort mauvaise viande, et en ce point me faisoient rostir tout vif. Ainsi comme ^ ils me rostissoient, je me recommandois à la grâce divine, ayant en mémoire le bon saint Laurent, et tousjours espérois en Dieu, qu'il me délivreroit de ce tourment, ce qui fut fait bien estrangcment. Car ainsi que me recommandois bien de bon cœur à Dieu, criant : « Seigneur Dieu, aide moy! Seigneur Dieu, sauve moy! Seigneur Dieu, oste moy de ce tourment, auquel ces traislres chiens me détiennent, pour la maintenance de la loy! » le rostisseur s'endormit, par te vouloir divin, ou bien de quelque bon Mercure, qui endormit cautemenl* Argus qui avoit cent yeux.

« Quand je vis qu'il ne me tournoit plus en rostissant, je le regarde et voy qu'il s'endort. Lors je prends avec les dents un tison par le bout où il n'esloit point bruslé, et vous le jette au giron de mon rostisseur, et un autre je jette le mieux que je peux sous un lit de camp, qui estoit auprès de la cheminée,

i. Lapin. — 2. Maigre, décharné. — 3. Tandis que. — 4. Par ruse.

OÙ estoit la paillasse de monsieur mon rostisseur. incontinent le feu se prit à la paille, et de la paille au lit, et du lit au solier', qui estoit embronché * de sapin, fait à queues de lampes. Mon rostisseur, debout estourdy se levant, cria à la fenestre : dal baroth, dal baroth, qui vaut autant à dire comme : au feu, au feu, et vint droit à moy pour me jeter du tout' au feu. Et desjà avoit coupé les cordes dont on m'avoit lié les mains, et coupoit les liens des pieds. Mais le maistre de la maison, ouyant le cry du feu, et sentant jà la fumée de la rue où il se promenoit avec quelques autres baschats et mussafis *, courut tant qu'il put y donner secours et pour emporter les bagues ^

« De pleine arrivée, il tire la broche où j'estois embroché, et tua tout roide mon rostisseur; dont il mourut là par faute de gouvernement® ou autrement, car il luy passa la broche peu au dessus du nombril, vers le flanc droit, et lui perça la tierce lobe du foie, et le coup, haussant, lui pénétra le diaphragme, et, par à travers la capsule du cœur, lui sortit la broche par le haut des espaules, entre les spondyles '' et l'omoplate senestre ^ Vray est que, en tirant la broche de mon corps, je tombay à terre près des landiers ^ et me fis un peu de mal à la chute, toutesfois non grand : car les lardons soustinrent le coup. Puis, voyant mon Baschat que le cas estoit désespéré, et que sa maison estoit bruslée sans rémission et tout son bien perdu, se donna à

1. Plancher. — 2. Revêtu. — 3. Tout à fait. — 4. Docteurs mahomélans. — 5. Hardes, meubles. — 6. Soins. — 1. Vertèbres. — 8. Gauche. — 9. Chenets.

PAGES CflOISIES DE RABELAIS

tous les diables, appelant Grilgolh, Astarost, Rapallus, et Gribouillis par neuf fois.

« Quoy voyant, je eus de peur pour plus de cinq sols, craignant : les diables viendront à ceste heure pour emporter ce fol icy : seroient ils bien gens pour ni'emporter aussi? Je suis jà demy rousty, mes lardons seront cause de mon mal; car ces diables icy sont frians de lardons. Mais je fis le signe de la croix, criant : agios^ athanatos, ho theos^^ et nul ne venoit. Ce que connoissant mon vilain Baschat, se vouloil tuer de ma broche et s'en percer le cœur. De fait, la mit contre sa poitrine : mais elle ne pouvoit outre passer, car elle n'estoit assez pointue; et poussoit tant qu'il pouvoit, mais il ne profîtoit rien.

« Alors je vins à luy, disant : « Missaire bougrino *, tu perds icy ton temps, car tu ne ie tueras jamais ainsi : bien te blesseras quelque hurle ^ dont tu languiras toute ta vie entre les mains des barbiers * : mais si tu veux, je te tueray ici tout franc, en sorte que tu n'en sentiras rien, et m'en crois : car j'en ay tué bien d'autres qui s'en sont bien trouvés. — Ha, mon amy, dit il, je t'en prie, et, ce faisant, je te donne ma bougette ^ : tiens, voy la là. : il y a six cens seraphs ^ dedans, et quelques diamans et rubis en perfection. »

— Et où sont ils? dit Epistémon.

— Par saint Jean, dit Panurge, ils sont bien loin, s'ils vont tousjours; mais où sont les neiges d'antan? G'estoit le plus grand souci que eust Villon, le poète Parisien.

1. Dieu saint, immortel. — 2. Messire héréliqiie. — 3. Coup. -4. Cliirurgiens. — o. Bourse. —G. Monnaie d'or.

— Achève, dit Pantagruel, je te prie, que nous sachons comment tu accoustras ton Baschat.

— Foy d'homme de bien, dit Panurge, je n'en mens de mot. Je le bande d'une mescliante braie ^ que je trouve là demy bruslée, et vous le lie rustrement* pieds et mains de mes cordes, si bien qu'il n'eust su regimber. Puis luy passay ma broche à travers la gargamclle, et le pendis, accrochant la broche à deux gros crampons qui soustenoient des hallebardes. Et vous attise un beau feu au dessous, et vous flambois mon milourt comme on fait les harans sorets à la cheminée. Puis, prenant sa bougette et un petit javelot qui estoit sur les crampons m'en fuis le beau galop. Et Dieu sait comme je sentois mon espaule de mouton.

, « Quand je fus descendu en la rue, je trouvay tout le monde qui estoit accouru au feu à force d'eau ' pour l'esteindre. Et me voyans ainsi à demy rosty eurent pitié de moy naturellement, et me jetèrent toute leur eau sur moy, et me refraischirent joyeusement, ce que me lit fort grand bien ; puis me donnèrent quelque peu à repaistre, mais je ne mangeois guères, car ils ne me bailloient que de l'eau à boire, à leur mode. Autre mal ne me firent, sinon un vilain petit Turc, bossu par devant, qui furtivement me croquoit mes lardons : mais je luy baillis si vert dronos* sur les doigts, à tout ^ mon javelot, qu'il n'y retourna pas deux fois.

« Or, ce pendant qu'ils se amusoient à moy, le feu

1. Bande de cuir. — 2. Grossièrement et solidement. 3. Avec quantité d'eau. — 4. Coups. — 5. Avec.

triomphoit, ne demandez comment, à prendre en plus de deux mille maisons, tant que quelqu'un d'entre eux l'advisa et s'escria, disant : « Ventre Mahom, toute la ville brusle, et nous amusons icy. » Ainsi chascun s'en va à sa chascunière. De moy ', je prends mon chemin vers la porte. Quand je fus sur un petit tuquet ^ qui est auprès, je me retourne arrière, comme la femme de Loth, et vis toute la ville bruslant, dont je fus bien aise : mais Dieu m'en punit bien.

— Comment? dit Pantagruel.

— Ainsi, dit Panurge, que je regardois en grand liesse ce beau feu, me gabelant'' et disant : « Ha, pauvres pulces, ha pauvres souriz, vous aurez mauvais hiver, le feu est en vostre paillier », sortirent plus de six, voyre* plus de treize cens et onze chiens gros et menus tous ensemble de la ville fuyant le feu. De première venue, accoururent droit à moy, sentant l'odeur de ma chair demy rostie, et me eussent dévoré à l'heure, si mon bon ange ne m'eust bien inspiré, me enseignant un remède bien opportun contre le mal des dents.

— Et ù, quel propos, dit Pantagruel, craignois tu le mal des dents? N'eslois lu guéri de tes rhumes?

— Pasques de soles ^ rcspondit Panurge, est il mal de dents plus grand que quand les chiens vous tiennent aux jambes? Mais soudain je me advise de mes lardons, et les jetois au milieu d'entre eux : lors chiens d'aller et de se entrcbaltre l'un l'autre à belles

i. Quant à mai. — 2. Monticule. — 3. Me moquant. — 4. Même. — 5. Pâques de soleil, juron de Louis XI.

dents, à qui auroit le lardon. Par ce moyen me laissèrent, et je les laisse aussi se pelaudans * l'un l'autre. Ainsi eschappe gaillard et déliait 2, et vive la rostisserie! »

Des mœurs et conditions de Panurge.

Panurge estoit de stature moyenne, ny trop grand ny trop petit, et avoit le nez un peu aquilin, fait à manche de rasoir. Et pour lors estoit de Fage de trente et cinq ans ou environ, fin à dorer comme une dague de plomb ^ bien galand homme de sa personne, sinon qu'il estoit (juclque peu sujet de nature à une maladie qu'on appeioit en ce temps là

Faute d'argent, c'est douleur non pareille;

toutesfois il avoit soixante et trois manières d'en trouver tousjoursà son besoin, dont laplus honorable et la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement fait; malfaisant, pipeur *, buveur, batteur de pavés, ribleur ^ s'il en estoit à Paris :

Au demeurant, le meilleur fds du monde ;

et tousjours machinoit quelque chose contre les sergens et contre le guet.

A Tune fois, il assembloit trois ou quatre bons rus- Ires, les faisoit boire comme templiers sur le soir,

\. Se ballant. — 2. Gai. — 3. Fin cl mauvais. — 4. Trompeur. — 5. Coureur de nuit.

après les nienoit au dessous de Sainte Geneviève ou auprès du collège de Navarre, et, à l'heure que le guet montoit par là (ce que il connoissoit en mettant son espée sur le pavé et l'oreille auprès, et lors qu'il oyoit son espée bransler, c'estoit signe infaillible que le guet estoit près), à l'heure donc luy et ses compagnons prenoient un tombereau, et luy bailloient le bransle, le ruant de grande force contre la vallée, et ainsi mettoient tout le pauvre guet par terre comme porcs, puis fuyoient de l'autre costé, car, en moins de deux jours, il sut toutes les rues, ruelles, et traverses de Paris comme son Deus det *.

A l'autre fois, faisoit, en quelque belle place, par où ledit guet devoit passer, une traînée de pouldre de canon, et, à l'heure que passoit, mettoit le feu dedans, et puis prenoit son passe temps à voir la bonne grâce qu'ils avoient en fuyant, pensans que le feu saint Antoine les tint aux jambes.

Et portoit ordinairement un fouet sous sa robe duquel il fouettoit sans rémission les pages qu'il trouvoit portans du vin à leurs maistres, pour les avancer d'aller.

Et portoit ordinairement plus de vingt et six petites bougettes ^ et fasques ^ tousjours pleines, l'une d'un petit d'eau de plomb, et d'un petit couteau affilé comme l'aiguille d'un pelletier, dont il coupoit les bourses; l'autre de aigrest * qu'il jetoit aux yeux de ceux qu'il trouvoit; l'autre de glatterons * empennés ^

l. Deus det nobis suam pacem : « Dieu nous donne sa paix »; formule terminant une prière qui suit le repas. — 2. Sacs, bourses. — 3. Petites poches. — 4. Verjus. — 5. Bardane, herbe aux boulons barbus. — 6. Emplumés.

de petites plumes de oisons ou de chapons, qu'il jeloit sus les robes et bonnets des bonnes gens : et souvent leur en faisoit de belles cornes, qu'ils portoient par toute la ville, aucunes fois toute leur vie.

En l'autre force provision de hainis et claveaux ', dont il accouploit les hommes et les femmes en compagnies où ils estoient serrés, et mesmement ' celles qui portoient robes de taffetas armoisy ^; et à l'heure qu'elles se vouloient départir, elles rompoient toutes leurs robes.

En l'autre un fousil garny d'esmorche, d'allumettes, de pierre à feu, et tout autre appareil à ce requis.

En l'autre deux ou trois miroirs ardens, dont il faisoit enrager aucunesfois Mes hommes et les femmes et leur faisoit perdre contenance à l'église.

En l'autre avoit provision de fil et d'aiguilles, dont il faisoit mille petites diableries.

Item, en une autre il avoit une petite guedoufle ^ pleine de vieille huile, et, quand il trouvoitou femme ou homme quieust quelque belle robe, il leur engraissoit et gastoit tous les plus beaux endroits, sous le semblant de les toucher et dire : « Voicy de bon drap; voicy bon satin, bon taffetas, madame; Dieu vous doint ^ ce que vostre noble cœur désire. » Ce disant, leur meltoit la main sur le collet, ensemble la raale tache y demouroit perpétuellement.

Si énormément engravée

En l'àme, en corps, et renommée

Que le diable ne l'eust ostée.

i. Hameçons et crochels. — 2. Surtout. — 3. TalTotas très estimé, fabriqué à Lyon et en Italie. — 4. Quelquefois. — • 5. Fiole. — 6. Donne.

En l'autre, un daviet \ un pellican -, un crochet, et quelques ferremens dont il n'y avoit porte ny coffre qu'il ne crochelast.

En l'autre tout plein de petits goubelets : dont il jouoit fort artificiellement: car il avoit les doigts faits à la main comme Minerve ou Arachne, et avoit autrefois crié le thériacle \ Et quand il changeoit un teston * ou quelque autre pièce, le changeur eust esté plus fin que le maistre Mousche ^ si Panurge n'eust fait esvanouir à chascune fois cinq ou six grans blancs visiblement, apertement *, manifestement, sans faire lésion ne blessure aucune, dont le changeur n'en eust senti que le vent.

Comment Panurge gaignoit les pardons.

Un jour, je trouvay Panurge quelque peu escorné ' et taciturne, et me doutay bien qu'il n'avoit denare ", dont je luy dis :

« Panurge, vous estes malade, à ce que je voy à vostre physionomie, et j'entens le mal : vous avez un flus ^ de bourse, mais ne vous en souciez. J'ay encores six sols et maille

Que ne virent oncq père ny mère '*',

qui ne vous faudront en vostre nécessité. »

1. Pince. — 2. Instrument de serrurier. — 3. Drogue vendue par les charlatans. — 4. Monnaie d'argent. — 5. Célèbre escamoteur ou charlatan. — 6. Ouvertement. — 1. Triste comme un animal qui a perdu ses cornes. — 8. Denier. — 9. Écoulement. — 10. Vers de la farce de Pathelin.

A quoy il me respondit : « Je n'en auray quelque jour que trop; car j'ay une pierre philosophale qui me attire l'argent des bourses comme l'aimant attire le fer. Mais voulez vous venir gagner les pardons? dit il.

— Et, par ma foy (je luy respons), je ne suis grand pardonneur en ce monde icy, je ne say si je seray en l'autre. Bien allons, au nom de Dieu, pour un denier, ny plus ny moins.

— Mais, dit il, prestez moy donc un denier, à l'intérest.

— Rien, rien, dis je; je vous le donne de bon cœur

— Orales vobis dominos * », dit il.

Et allasmes, commençans à Saint-Gervais, et je gagne les pardons au premier tronc seulement, car je me contente de peu en ces matières, puis disois mes menus suffrages ^, et oraisons de sainte Brigide ; mais il gagna à tous les troncs, et tousjours bailloit argent à chascun des pardonnaires.

De là nous transportasmes à Nostre Dame, à Saint Jean, h Saint Antoine, et ainsi des autres églises où estoit banque de pardons. De ma part, je n'en gagnois plus : mais luy, à tous les troncs, il baisoit les reliques, et à chascun donnoit. Bref, quand nous fusmes de retour, il me mena boire au cabaret du Chasteau, et me monstra dix ou douze de ses bougettes^ pleines d'argent. A quoy je me signay, faisant la croix, et disant : « Dont * avez vous tant recouvert ^ d'argent en si peu de temps? » A quoy il me respondit que il

1. Mauvais latin qui sit^nifie : merci à vous, seigneur. 2. Prières. — 3. Sacs, bourses. — 4. D'où. — 5. Acquis.

Tavoil pris es bassins des pardons : « Car en leur baillant le premier denier, dit il, je le mis si souplement que il sembla que fust un grand blanc; ainsi, d'une main je pris douze deniers, voyre bien douze liards ou doubles pour le moins, et de l'autre trois ou quatre douzains : et ainsi par toutes les églises où nous avons esté.

— Voire mais, dis je, vous vous damnez comme une sarpe ', et estes larron et sacrilège.

— Ouy bien, dit il, comme il vous semble, mais il ne me semble quant à moy. Car les pardonnaires me le donnent, quand ils me disent, en présentant les reliques à baiser : centuplum accipies, que pour un denier j'en prenne cent : car accipies est dit selon la manière des Hébreux, qui usent du futur en lieu de lirapératif, comme vous avez enlaloy : diliges dominum -, id est, dilige. Ainsi quand le pardonnigère me dit : centuplum accipies^ il veut dire : centuplum accipe et ainsi l'expose Rabi Kimy, et Rabi Aben Ezra et tous les massorets ^ et ibi Bartolus *.

« Ho, mon amy, disoit il, si tu savois comment je fis mes chous gras de la croisade, tu serois tout esbahy. Elle me valut plus de six mille fleurins.

— Et où diable sont ils allés, dis je, car tu n'en as une maille?

— D'ont ils estoient venus, dit ii. Ils ne firent seulement que changer de maistre. Or sommez ^ à ceste heure combien me coustent les petits banquets que je fais aux pages du palais de jour en jour.

1. Selon quelques-uus, serpent. — 2. Adorez, ou vous adorerez le Seigneur. — 3. Érudit-; hébreux. — 4. CélèLre jurisconsulle. — 5. Comptez.

— Et à quelle tin? dis je.

— Mon amy, dit il, tu ne as passetemps aucun en ce monde. J'en ay plus que le Roy. Et si tu voulois te rallier avec moy, nous ferions diables.

— Non, non, dis je, par saint Adauras ' I car tu seras une fois pendu.

— Et toy, dit il, tu seras une fois enterré : lequel est plus honorablement, ou l'air, ou la terre? Hé, grosse pécore I Cependant que ces pages banquetoient, je garde leurs mules, et coupe à quelqu'une l'estrivière du costé du montoir, en sorte que elle ne tient que à un filet. Quand le gros enflé de Conseiller ou autre a pris son bransle pour monter sus, ils tombent tous plats comme porcs devant tout le monde, et apprestcnt à rire pour plus de cent francs. Mais je me ris encore davantage, c'est que, eux arrivés au logis, ils font fouetter monsieur du page comme seigle vert : par ainsi, je ne plains point ce que m'a couslé à les banqueter. »

Fin de compte, il avoit, comme ay dit dessus, soixante et trois manières de recouvrer argent : mais il en avoit deux cens quatorze de le despendre ^, hors mis la réparation de dessous le nez.

A celle époque un savant homme d'Angleterre, nommé Thaumaste, vient à Paris pour voir Pantagruel, éprouver son savoir si renommé, et argumenter contre lui. Mais il propose un mode de discussion assez nouveau : « Je veux, dit-il, disputer par signes seulement, sans parler, car les

I Ad auras, vers les airs, en l'air. — 2. Dépenser.

matières sont tant ardues que les paroles humaines ne seroient suffisantes à les expliquer à mon plaisir. Par ce, il plaira à ta magnificence de soy y trouver : ce sera en la grande salle de Navarre, à sept heures du matin. »

Pantagruel consent, et passe une partie de la nuit à feuilleter tous les traités qni peuvent le préparer à la discussion. Panurge finit par craindre de voir son maître malade et lui dit :

« Seigneur, laissez toutes ces pensées, et vous allez coucher. Car je vous sens tant esmu en voslre esprit que bien tost tomberiez en quelque fièvre éphémère ' par cest excès de pensement : mais premier ^ buvant vingt et cinq ou trente bonnes fois, relirez vous et dormez à vostre aise, car de matin je respondray et argueray contre monsieur TAnglois, et, au cas que je ne le mette ad metam non loqui ^, dites mal de moy.

— Voire mais, dit Pantagruel, Panurge, mon amy, il est merveilleusement savant. Comment luy pourras tu satisfaire?

— Très bien, respondit Panurge. Je vous prie n'en parlez plus et m'en laissez faire : y a il homme tant savant que tous les diables?

— Non vraiment, dit Pantagruel, sans grâce divine espôciale.

— Et toutesfois, dit Panurge, j'ay argué maintes fois contre eux et les ay fait quinauds *. »

Ainsi passa la nuit Panurge à chopiner avec les pages, et jouer toutes les aiguillettes de ses chausses à primus et secundus et à la vergette. Et quand vint l'heure assignée il conduisit son maistre Pantagruel

1. Fièvre qui ne dure que vingt-quatre heures. — 2. D'abord. — 3. Au point de ne plus parler. — 4. Réduits à rester court.

au lieu constitué '. Et Iiardimcnt croyez qu'il n'y eut petit ne grand dedans Paris qui ne se trouvast au lieu, pensant : « Ce diable de Pantagruel, qui a convaincu tous lesresveurs et béjaunes sophistes, àceste heure aura son vin, car cest Anglois est un autre diable de Vauvert, nous verrons qui en gagnera. »

Ainsi tout ce monde assemblé, Thaumaste les attendoit. Et lorsque Pantagruel et Panurge arrivèrent à la salle, tous ces grimaux ^, artiens ^ et intrans *, commencèrent frapper des mains, comme est leur badaude coustume.

Mais Pantagruel s'escria à haute voix, comme si ce eustesté le son d'un double canon, disant : « Paix, de par le diable, paix par Dieu, coquins; si vous me tabustez ^ icy, je vous couperay la teste à trestous. »

A laquelle parole, ils demeurèrent tous estonnés comme canes, et ne osoient seulement tousser, voire eussent ils mangé quinze livres de plume. Et furent tant altérés de ceste seule voix qu'ils tiroient la langue demi pied hors la gueule, comme si Pantagruel leur eust les gorges salées.

Lors commença Panurge à parler, disant à l'Anglois : « Seigneur, es tu icy venu pour disputer contentieusement de ces propositions que tu as mis, ou bien pour apprendre et en savoir la vérité? »

A quoy respondit Thaumaste : « Seigneur, autre chose ne me amène, sinon bon désir de apprendre et savoir ce dont j'ay douté toute ma vie, et n'ay trouvé livre ny homme qui me ait contenté en la résolution

1. Convenu. — 2. Écoliers. — 3. Élèves de la Facullé des Arts. — 4. Ceux qui prenaient part à l'élection du recteur de l'Université. — 5. Ennuyez.

des doutes que j'ay proposés. Et au regard de disputer par contention % je ne le veux faire. Aussi est ce chose trop vile; et le laisse à ces marauds sophistes, sorbillans, sorbonagres, sorbonigènes, sorbonicoles, sorboniformes, sorbonisecque, niborcisans, sorbonisans, saniborsans, lesquels, en leurs disputations, ne cherchent vérité, mais contradiction et débat.

— Donc, dit Panurge, si je qui suis petit disciple de mon maistre, monsieur Pantagruel, te contente et satisfais en tout et par tout, ce seroit chose indigne d'en empescher - mon dit maistre : par ce, mieux vaudra qu'il soit cathédrant^ jugeant de nos propos, et te contentant au parsus '*, s'il te semble que je n'aye satisfait à ton studieux désir.

— Vraiment, dit Thaumaste, c'est très bien dit. Commence donc. »

Thauma&le commence à faire des signes que Panurge ne cherche même pas à comprendre. Panurge répond par des contorsions et des singeries auxquelles l'Anglais attache un sens profond. Enfin Thaumaste se déclare pleinement satisfait : Tous ses doutes sont résolus : Panurge lui a ouvert « le vray puits et abysme de encyclopédie. »

Pantagruel et Thaumaste remercient l'assistance, vont dîner ensemble, « et croyez qu'ils burent à ventile déboutonné. »

Comme Gargantua au premier livre, Pantagruel est obligé de quitter Paris et d'abandonner ses études pour aller secourir son pays. Gargantua, son père, a été « translaté

1. Débat. — 2. Embarrasser. — 3. Siégeant, présidant. 4. Au surplus.

au pays des Phées, comme fut jadis Ogier et Artus. » A rcUc uouvelle, les Dipsodes, ses voisins, ont envahi le pays li'Utopie et assiègent la ville des AniauroLes. Pantagruel se liàtc d'aller s'embarquer à llonllcur.

Le royaume de Gargantua n'est donc pas en Touraine, comme au premier livre, et comme au troisième. Il faut, pour y arriver, doubler le cap de Bonne Espérance, tra\erser des régions imaginaires, Meden, Uti, Uden ', Gelasim "-, les isles des Phées. On passe près du royaume de Achorie ^, et l'on arrive enfln au port d'Utopie, « distant de la ville des Amaurotes par trois lieues et quelque peu davantage. »

Quand ils furent en terre quelque peu refraichis, Pantagruel leur dit :

« Enfans, la ville n'est loin d'icy; devant que de marcher outre, il seroit bon délibérer de ce qu'est à faire, afin que ne semblons es Athéniens, qui ne consultoient jamais sinon après le cas fait. Estes vous délibérés de vivre el mourir avec moy?

— Seigneur, ouy, dirent ils tous; tenez vous assuré de nous comme de vos doigts propres.

— Or, dit il, il n'y a qu'un point qui tienne mon esprit supend et douteux : c'est que je ne say en quel ordre ny en quel nombre sont les ennemis qui tiennent la ville assiégée. Car, quand je le saurois, je m'y en irois en plus grande assurance. Par ce, advisons ensemble comment nous le pourrons savoir. »

A quoy tous ensemble dirent : « Laissez nous y aller voir, et nous attendez icy; car, pour tout ce

1. Ces trois mots signifient en grec rien. — 2. Pays du rire ou pays pour rire. — 3. Pays imaginaire, pays qui n'existe pas.

150 PAGES CnOlSIES DE RABELAIS

jour d huy, nous vous en apporterons nouvelles certaines.

— Moy, dit Panurge, j'entreprends d'entrer en leur camp par le milieu des gardes et du guet, et banqueter avec eux, sans estre connu de nully ', visiter l'artillerie, les tentes de tous les capitaines, et me prélasser par les bandes sans jamais estre descouvert : le diable ne m'afïlneroit pas, car je suis de la lignée de Zopire ^

— Moy, dit Epistemon, je say tous les stratagémates et prouesses des vaillans capitaines et champions du temps passé, et toutes les ruses et finesses de discipline militaire. Je iray, et encore que fusse descouvert et décelé, j'eschapperay en leur faisant croire de vous tout ce que me plaira : car je suis de la lignée de Sinon ^.

— Moy, dit Eusthènes, enlrcray par à travers leurs tranchées, maulgré le guet et tous les gardes, car je leur passeray sur le ventre et leur rompray bras et jambes, et fussent ils aussi fors que le diable; car je suis de la lignée de Hercules.

— Moy, dit Carpalim, j'y entreray si les oiseaux y entrent : car j'ay le corps tant allègre que j'auray sauté leurs tranchées, et percé outre ^ tout leur camp, devant qu'ils m'aient aperçu. Et ne crains ny trait ny flesche, ny cheval tant soit léger, et fust ce Pégase de Perseus, ou Pacolet, que devant eux je n'eschappe sain et sauf. J'entreprends de marcher sur les espis

d. De nul, de personne. — 2. Seigneur perse qui entra par rnse dans Babylone, assiégée par Darius. — 3. Grec qui conseilla aux Troyens de faire entrer dans leurs murs le fameux cheval de bois. — 4. Traversé.

de bled, sus Therbe dos prés, sans qu elle fléchisse dessous moy; car je suis de la lignée de Camille Amazone. »

Comment Paniirge, Carpalim, Eusthènes, Epistémon, compagnons de Pantagruel, desconfirent six cens soixante chevaliers bien subtilement.

Ainsi qu'il disoit cela, ils advisèrent six cens soixante chevaliers, montés à Fadvantage ' sus chevaux légiers, qui accouroient là voir quelle navire c'estoit qui estoit de nouveau * abordée au port, et couroient à bride avallée ^ pour les prendre, s'ils eussent pu. Lors dit Pantagruel :

« Enfans, retirez vous en la navire : voyez cy de nos ennemis qui accourent, mais je vous les tueray icy comme bestes, et fussent ils dix fois autant : cependant retirez vous et en prenez vostre passetemps. »

Adonc * respondit Panurge : « Non, seigneur, il n'est de raison que ainsi faciez : mais au contraire, retirez vous en la navire, et vous et les autres. Car tout seul les desconfiray icy : mais il ne faudra pas tarder : avancez vous ^ »

A quoy dirent les autres : « C'est bien dit. Seigneur, retirez vous, et nous aiderons icy à Panurge, et vous connoistrez que nous savons faire. »

1. Avantageusement. — 2. Nouvellement. — 3. A bride abattue. — 4. Alors. — 5. Pressez-vous.

Adonc Pantagruel dit : « Or je le veux bien, mais au cas que fussiez plus faibles, je ne vous faudray *. »

Alors Panurge tira deux grandes cordes de la nef ^ et les attacha au tour qui estoit sur le tillac, et les mit en terre, et en fit un long circuit, Fun plus loing, l'autre dedans celuy là. Et dit à Epistemon : « Entrez dedans la navire, et, quand je vous sonneray, tournez le tour sur le tillac diligentement en ramenant à vous ces deux cordes. » Puis dit à Epistemon et à Carpalim : « Enlans, attendez icy, et vous offrez es ennemis franchement, et obtempérez à eux, et faites semblant de vous rendre, mais advisez que ne entrez au cerne ^ de ces cordes : retirez vous toujours hors. » Et incontinent entra dedans la navire, et prit un fais de paille et une botte de pouldre de canon, et Tespandit par le cerne des cordes, et avec une migraine de feu * se tint auprès.

Soudain arrivèrent à grande force les chevaliers, et les premiers choquèrent jusques auprès de la navire, et, parce que le rivage glissoit, tombèrent eux et leurs chevaux jusques au nombre de quarante et quatre. Quoy voyans, les autres approchèrent, pensans que on leur eust résisté à l'arrivée. Mais Panurge leur dit : « Messieurs, je croy que vous soyez fait mal; pardonnez le nous : car ce n'est de nous, mais c'est de la lubricité de l'eau de mer, qui est toujours onctueuse. Nous nous rendons à vostre bon plaisir. » Autant en dirent ses deux compagnons et Epistemon qui estoit sur le tillac.

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