De la vénérable, illustre... — 2. Appelle
VOUS le temps vous autres messieurs estudians audit Paris? »
Respondit Tescholier : « Nous transfretons la Sequane au dilucule et crépuscule, nous déambulons par les compites et quadrivies de l'urbe ', nous despumons la verbocination latiale ^ Puis cauponisons es tabernes ^ méritoires de la Pomme de Pin, du Castel, de la Magdaleine et de la MuUe, belles spatules vervecines perforaminées de pétrosil "*. Et si par forte fortune y a rarité ou pénurie de pécune en nos marsupies, et soient exhaustes ^ de métal ferruginé, pour l'escot nous dimittons nos codices et vestes oppignérées, prestolans les tabellaires à venir des pénates et lares patriotiques ^. »
A quoy Pantagruel dit : « Que diable de langage est cecy? Pardieu tu es quelque hérétique.
— Seignor, non, dit l'escholier, car libentissiment, dès ce qu'il illuscesce quelque minutule lesche du jour, je démigre en quelqu'un de ces tant bien architectes monstiers '' : et là me irrorant de belle eau lustrale, grignotte d'un transon de quelque missique précation ^ de nos sacrificules. Je révère les olympicoles. Je vénère latrialement le supernel astripotent.
1. Nous passons la Seine matin et soir, nous nous promenons par les places et carrefours de la ville. — 2. Littéralement : nous écumons (nous polissons) du latin. — 3 Banquetons aux tavernes. — -4. Belles épaules de mouton piquées de persil. — 5. Si par hasard il y a rareté ou manque d'argent en nos bourses, et qu'elles soient épuisées. — 6. Nous lâchons nos cahiers et vêtements mis en gage, attendant les courriers à venir du foyer paternel. — ■ 7. Très volontiers, dès qu'il brille quelque petit morceau de jour, je me rends en quelqu'un de ces monastères si bien construits. — 8. M'arrosant de belle eau bénite, je grigncte un morceau de quelque prière de la messe.
Je dilige et redame mes proximes. Je serve les prescrits • décalogiques, et, selon la facultatule de mes vires, n'en discède le late unguicule '. Bien est vériforme que à cause que Mammone ne supergurgite goutte en mes locules, je suis quelque peu lent à supereroger les éléémosynes à ces égènes quéritans leur stipe ostiatement '.
— Eh! dit Pantagruel, qu'est ce que veut dire ce fol? Je crois qui nous forge icy quelque langage diabolique, et qu'il nous charme comme enchanteur. »
A quoy dit un de ses gens : « Seigneur, sans doute ce gallant veut contrefaire la langue des Parisians, mais il ne fait que escorcher le latin et cuide * ainsi pindariser ^, et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en françois, parce qu'il dédaigne l'usance commun de parler. »
A quoy dit Pantagruel : « Est il vray? »
L'escholier respondit : « Seignor messayre ®, mon génie n'est point apte nate à ce que dit ce flagitiose nébulon, pour escorier la cuticule de nostre vernacule gallique; mais viceversementje gnave opère ' et
i. Je révère les habitants du ciel, je vénère d'un culte de latrie le Dieu d'en haut puissant sur les astres. Je chéris et aime mon prochain. J'observe les commandements du décalogue. — 2. Et selon la petite puissance de mes forces, je ne m'en écarte pas de la largeur d'un ongle. — 3. Il est bien vrai que parce que Mammone (déesse des richesses) ne verse rien en ma bourse, je suis un peu lent à donner les aumônes à ces pauvres cherchant leur sou de porte en porte. — 4. Croit. — 5. Parler avec sublimité, comme Pindare. — 6. Messire. — 1. N'est pas né propre à ce que dit cet infâme vaurien, pour écorcher la peau de notre français vulgaire, mais au contraire, je travaille.
par vêles et rames je me enite de le locupleter de la redondance latinicome ^
— Par Dieu, dit Pantagruel, je vous apprendray a parler. Mais devant -, responds moy, dont ^ es tu? »
A quoy dit l'escholier : « L'origine primeve de mes aves et ataves * fut indigène des régions lémoviques, où requiesce le corpore de l'agiotade ^ saint Martial.
— J'entends bien, dit Pantagruel. Tu es Limosin pour tout potage. Et tu veux icy contrefaire le Parisian. Or, viens cà que je te donne un tour de peigne. » Lors le prit à la gorge luy disant : « Tu escorches le latin : par saint Jean, je te feray escorcher le renard, car je te escorcheray tout vif. »
Lors commença le pauvre Limosin à dire : « Vée dicou ^, gentilastre. Ho, saint Marsault, adjouda my. Hau, liau, laissas à quau, au nom de dious, et ne me touquas grou '. » A quoy dit Pantagruel : « A ceste heure parles tu naturellement. » Et ainsi le laissa.
D'Orléans, Pantagruel vient à Paris. « Et à son entrée, tout le monde sortit hors pour le voir, comme vous savez bien que le peuple de Paris est sot par nature, par bécarre, et par bémol, et le regardoient en grand esbahissement, et non sans grande peur qu'il n'emportast le palais ailleurs, en quelque pays à remotis^, comme son père avoit emporte
1. Je m'efforce de l'enrichir de la redondance latine. — 2. D'abord. — 3. D'où. — 4. L'origine première de mes aïeux. — 5. Où repose le corps du très sacré. — 6. Hé, dites. — 7. Ho, saint Martial, aide-moi. Ho, ho, laissez-moi, au nom de Dieu, et ne me touchez pas. — 8. En quelque pays reculé.
les campancs ' de Nostre Dame, pour attacher au col de sa jument. »
Pendant que Pantagruel étudie « en tous les sept arts libéraux », il reçoit de son père une lettre remplie des plus sages conseils. Gargantua trace à son fils un plan d'études un peu vaste, beaucoup plus ambitieux que celui de Ponocrate. Les idées de Ralielais paraissent ici moins précises et moins bien classées qu'au premier livre. C'est une des raisons qu'on invoque pour prouver l'antériorité du livre II.
Comment Pantagruel estant à Paris reçut lettres de son père Gargantua et la copie d'icelles.
Pantagruel estudioit fort bien , comme assez entendez, et profitoit de mesmes, car il avoit l'entendement à double rebras ■^ et capacité de mémoire à la mesure de douze oires et bottes d'olif ^. Et comme il estoit ainsi là demourant, reçut un jour lettres de son père en la manière que s'ensuit :
« Très cher fils, entre les dons, grâces et prérogatives desquelles le souverain plasmateur * Dieu tout puissant a endouairé ^ et orné l'humaine nature à son commencement, celle me semble singulière et excellente, par laquelle elle peut, en estât mortel, acquérir espèce d'immortalité, et, en décours " de vie transitoire, perpétuer son nom et sa semence. Ce que est fait par lignée issue de nous en mariage légitime. Non donc sans juste et équitable cause je rends grâces à Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'f) donné pouvoir voir mon antiquité chenue re-
1. Cloches. — 2. A double retroussis, c'est-à-dire très ample. — 3. Douze outres et tonneaux d'huile. — 4. Créateur. — 5. Doué. — 6. Au cours.
fleurir en ta jeunesse. Car, quand par le plaisir de celuy qui tout régit et modère, mon âme laissera ceste habitation humaine, je ne me réputeray totalement mourir, ains ' passer d'un lieu en autre ; attendu que, en toy et par toy, je demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant, et conversant entre gens de honneur et mes amis, comme je soulois -. Laquelle mienne conversation a esté, moyennant l'aide et grâce divine, non sans péché, je le confesse car nous péchons tous et continuellement requérons à Dieu qu'il efface nos péchés, mais sans reproche.
« Parquoy ', ainsi comme en toy demeure l'image de mon corps, si pareillement ne reluisoient les mœurs de l'âme, l'on ne te jugeroit eslre garde et trésor de l'immortalité de nostre nom; et le plaisir que prendrois ce voyant * seroit petit, considérant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demoureroit, et la meilleure qui est l'âme, et par laquelle demeure nostre nom en bénédiction entre les hommes, seroit dégénérante et abastardie.
« Ce que je ne dis par défiance que j'aie de ta vertu, laquelle m'a esté jà par ci devant esprouvée, mais pour plus fort te encourager à profiter de bien en mieux. Et ce que présentement te écris n'est tant afin qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vescu lu te refraichisses en courage pareil pour l'advonir. A laquelle entreprise parfaire et consommer, il te peut assez souvenir comment je
\. Mais. — 2. Avais coutume. — 3. C'est pourquoi. — 4. Que je prendrais en voyant cela.
n'ay rien espargné : mais ainsi te y ay je secouru comme si je n'eusse autre trésor en ce monde que de te voir une fois en ma vie absolu et parfait, tant en vertu, honnesteté et prudliommie \ comme en tout savoir libéral et honneste, et tel te laisser après ma mort, comme un miroir représentant la personne de moy ton père, et si non tant excellent et tel de fait comme je te souhaite, certes bien tel en désir.
« Mais encore que mon feu père de bonne mémoire Grandgousier eust adonné tout son estude à ce que je profilasse en toute perfection et savoir politique, et mon labeur et estude correspondist très bien, voire encore outrepassast son désir, toutes fois, comme tu peux bien entendre, le temps n'estoittant idoine - ne commode es lettres comme est de présent, et n'avois copie ^ de tels précepteurs comme tu as eu. Le temps estoit encore ténébreux et sentant l'infélicilé et calamité des Goths, qui avoient mis à destruction toute bonne littérature. Mais, par la bonté divine, la lumière et dignité a esté, de mon âge, rendue es lettres, et y voy tel amendement que de présent à difficulté * serois je reçu en la première classe des petits grimaulx ^, qui * en mon âge virile, estois (non à tort) réputé le plus savant dudit siècle.
« Ce que je ne dis par jactance vaine, encore que je le puisse louablement faire en t'escrivant, comme tu as l'autorité de Marc Tulle en son livre de Vieillesse, et la sentence de Plutarche, au livre intitulé Comment
i. Sagesse. — 2. Propre. — 3. Abonilance. — 4, Difficilement. — 5. ÉJcoliers. — 6. Moi qui.
on se peut louer sans envie; mais pour te donner affection * de plus haut tendre.
« Maintenant toutes disciplines - sont restituées, les langues instaurées ^ : grecque, sans laquelle c'est honte que une personne se die ?avant; hébraïque, chaldaïque, latine. Les impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon âge, par inspiration divine, comme à contrefit * l'artillerie par suggestion diabolique. Tout le monde est plein de gens savans, de précepteurs très doctes, de librairies ^ très amples, qu'il m'est advis que ny au temps de Platon, ny de Cicéron, ny de Papinian, n'estoit telle commodité d"estude qu'on y voit maintenant. Et ne se faudra plus dorénavant trouver en place ni en compagnie, qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerva. Je voy les brigans, les bourreaulx, les aventuriers, les palefreniers de maintenant, plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps.
« Que diray je? Les femmes et filles ont aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine. Tant y a qu'en l'âge où je suis j'ay esté contraint de apprendre les lettres grecques, lesquelles je n'avois contemné ®, comme Caton, mais je n'avois eu loisir de comprendre en mon jeune âge. Et volontiers me délecte à lire les Moraux de Plularque, les beaux dialogues de Platon, les Monumens de Pausanias, et Antiquités de Athénéus, attendant l'heure qu'il plaira à Dieu mon créateur me appeler et commander issir '' de ceste terre.
1. Désir. — 2. Sciences, enseignements. — 3. Rétablies. — 4. .\u contraire. — 5. Bibliothèques. — 6. Méprisé. — 1. Sortir
« Par quoy, mon fils, je le admoneste que employés la jeunesse à bien profiler en estude et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon, dont l'un par vives et vocales ' instructions, l'autre par louables exemples, te peut endoctriner ^. J'entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement la grecque, comme le veut Quintilian; secondement la latine; et puis l'hébraïque, pour les saintes lettres, et la chaldaïque, et l'arabique pareillement, et que tu formes ton style, quant à la grecque, à l'imitation de Platon; quant à la latine, à Cicéron. Qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoy te aidera la cosmographie de ceux qui en ont escrit. Des ars libéraux, géométrie, arithmétique et musique, je t'en donnay quelque goust quand tu estois encore petit, en l'âge de cinq à six ans : poursuis le reste, et de astronomie sache en tous les canons '. Laisse moy l'astrologie divinatrice, et l'art de Lullius *, comme abus et vanités. Du droit civil je veux que tu saches par cœur les beaux textes, et me les confères ^ avec philosophie.
« Et quant à la connoissance des faits de nature, je veux que tu te y adonnes curieusement, qu'il n'y ait mer, rivière, ny fontaine, dont tu ne connoisses les poissons, tous les oiseaux de l'air, tous les arbres, arbustes et frutices ^ des forests, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés au ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et Midy, rien ne te soit inconnu.
1. Verbales. — 2. Instruire. —3. Règles. lois. — 4. Raymond Lulle, alchimiste. — 5. Compares. — G. Arbrisseaux.
« Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes, et latins, sans contemner les thalmudistes' etcabalistes*, et, par fréquentes anatomies ^ acquiers toy parfaite connoissance de Tautre monde qui est Thomme. Et, par quelques heures du jour, commence à visiter les saintes lettres : premièrement, en grec, le Nouveau Testament, et Epistres des Apostres; et puis, en Hébrieu, le Vieux Testament. Somme *, que je voye un abysme de science : car dorénavant que tu deviens homme et te fais grand, il te faudra issir ^ de ceste tranquillité et repos d'estude, et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison, et nos amis secourir en tous leurs affaires contre les assauts des malfaisans. Et veux que de brief ® tu essayes combien tu as profité, ce que tu ne pourras mieux faire que tenant conclusions en tout savoir, publiquement, envers tous et contre tous, et hantant les gens lettrés qui sont tant à Paris comme ailleurs.
« Mais parce que, selon le sage Salomon, sapience n'entre point en âme malivole '', et science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il te convient servir, aimer, et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foy formée de charité estre à luy adjoint, en sorte que jamais n'en sois désemparé ^ par péché. Aye suspects les abus du monde; ne mets ton cœur à vanité, car ceste vie est
1. Ceux qui ont commenté le Talmud, recueil des lois et traditions juives. — 2. On appelle Cabale, la philosophie mystique et la science secrète des Hébreux. — 3. Dissections. — 4. En somme. — 5. Sortir. — 6. Bientôt. — 7. Malveillante, méchante. — 8. Renversé, séparé.
transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à tous tes prochains, et les aime comme toy mesme. Révère tes précepteurs; fuis les compagnies de gens esquels tu ne veux point ressembler, et les grâces que le Seigneur te a données, icelles ne reçois en vain. Et quand tu connoistras que tu auras tout le savoir de par delà acquis, retourne vers moy afin que je le voie et donne ma bénédiction devant que mourir. Mon fils, la paix et grâce de nostre Seigneur soit avec toy. Amen. »
Ces lettres reçues et vues, Pantagruel prit nouveau courage, et fut enflambé à profiter plus que jamais : en sorte que, le voyant estudier et profiter, eussiez dit que tel estoit son esprit entre les livres comme est le feu parmy les brandes, tant il l'avoit infatigable et strident.
C'est ici que nous voyons entrer en scène un nouveau personnage, Panurge, grâce auquel le récit prend aussitôt une allure boufïbnne qui contraste avec le ton des conseils de Gargantua. Panurge représente l'esprit, la ruse, l'effronterie. Il n'a aucun scrupule, ne respecte rien, et se propose avant tout de rire, et de faire rire, fût-ce à ses dépens. C'est là sans doute ce qui séduit en lui le grave Pantagruel, dont la profonde sagesse a besoin quelquefois d'être égayée.
Comment Pantagruel trouva Panurg-e lequel il aima toute sa vie.
Un jour Pantagruel, se pourmenant hors de la ville, vers l'abbaye Saint Anthoine, devisant et philosophant avec ses gens et aucuns escholiers, rencontra un
homme beau de stature et élégant en tous linéamens du corps, mais pitoyablement navré ' en divers lieux, et tant mal en ordre qu'il sembloit estre escliappé aux chiens, ou mieux ressembloit un cueilleurde pommes du pays du Perche. De tant loing que le vit Pantagruel, il dit aux assistans : « Voyez vous cest homme, qui vient par le chemin du pont Charenton? Par ma foy, il n'est pauvre que par fortune : car je vous assure que, à sa physionomie, Nature Ta produit de riche et noble lignée : mais les adventures des gens curieux Font réduit en telle pénurie et indigence. »
Et, ainsi qu'il fut au droit d'entre eux, il luy demanda : « Mon amy, je vous prie qu'un peu veuillez icy arrester, et me respondre à ce que vous demanderay, et vous ne vous en repentirez point; car j'ay affection * très grande de vous donner aide à mon pouvoir, en la calamité où je vous voy, car vous me faites grand pitié. Pourtant ^, mon amy, dites moy, qui estes vous? dont* venez vous? où allez vous? que quérez vous? et quel est vostre nom? »
Panurge, quoique mourant, de faim, répond aux questions qu'on lui adresse par treize petits discours, en treize langues, dont trois sont probablement de l'invention de Rabelais. Les autres sont l'allemand, l'italien, l'anglais, le basque, le hollandais, l'espagnol, le vieux danois, l'hébreu, le grec et le latin. Une telle érudition ne peut que lui gagner décidément les bonnes grâces de Pantagruel.
« Dea ^, mon amy, dit Pantagruel, ne savez vous parler françois?
1. Blessé. — 2. Désir. — 3. C'est pourquoi. — 4. D'où. — S. Dà.
— Si fais 1res bien, seigneur, rcspondit le compagnon. Dieu mercy, c'est ma langue naturelle et maternelle, car je suis né et ay esté nourry jeune au jardin de France : ce est Touraine.
— Donc, dit Pantagruel, racontez nous quel es: vostre nom, et dont ' vous venez : car, 'par ma foy, je vous ai ja pris en amour si grand que, si vous condescendez à mon vouloir, vous ne bougerez jamais de ma compagnie, et vous et moy ferons un nouveau pair d'amitié, telle que fut entre Enée et Achates.
— Seigneur, dit le compagnon, mon vray et propre nom de baptesme est Panurge, et à présent viens de Turquie, où je fus mené prisonnier lorsqu'on alla à Mélelin - en la maie heure. Et volontiers vous raconterois mes fortunes, qui sont plus merveilleuses que celles d'Ulysses, mais, puisqu'il vousplaist me retenir avec vous (et j'accepte volontiers roflVe, protestant jamais ne vous laisser, et allissiez vous à IdusIcs diables), nous aurons, en autre temps plus commode, assez loisir d'en raconter. Car, pour ceste heure, j'ay nécessité bien urgente de repaistre : dents aguës, ventre vide, gorge sèche, appétit strident, tout y est délibéré. Si me voulez mettre en œuvre, ce sera basme ^ de me voir briber *, pour Dieu, donnez y ordre. »
Lors commanda Pantagruel qu'on le menast en sou logis, et qu'on luy apportast force vivres. Ce que fut fait, et mangea très bien à ce soir, et s'en alla coucher
1. D'où. — 2. A Mylilène. 11 s'agit de la petite croisade de li)02. — 3. Baume. — 4. Manger, dévorer.
en chapon ', et dormit jusques au lendemain heure de disner, en sorte qu'il ne fit que trois pas et un saut du lit à table.
Rabelais fait plus d'une fois, dans son ouvrage, la satire des gens de justice. Il condamne la longueur des procès, les amas de paperasses qui s'accumulent, le commentaire souvent puéril et ridicule des lois, les chicanes et les subtilités qui au bout de quelques mois rendent incompréhensible la cause la plus simple au début. Dans le second livre, il oppose à toutes les niaiseries juridiques le bon sens de Pantagruel.
Comment Pantagruel équitablement jugea d'une
controverse merveilleusement obscure et
difficile si justement que son jugement
fut dit fort admirable.
Pantagruel, bien records * des lettres et admonitions ' de son père, voulut un jour essayer son savoir. De fait, par tous les carrefours de la ville, mit conclusions en nombre de neuf mille sept cens soixante et quatre, en tout savoir, touchant en icelles les plus fors doutes qui fussent en toutes sciences. Et premièrement, en la rue du Feurre *, tint contre tous les régens, artiens ^ et orateurs. Puis, en Sorbonne, tint contre tous les théologiens, par l'espace de six
l. De bonne heure. — 2. Se souvenant bien. — 3. Conseils, avertissements. — 4. Rue du Fouarre, où se faisaient les cours de philosophie. — 5. Maîtres ou écoliers de la Faculté des Arts.
semaines, depuis le matin quatre heures jusques à six du soir : excepté deux heures d'intervalle pour repaistre et prendre sa réfection.
Et à ce assistèrent la plupart des seigneurs de la cour : maistres des requestes, présidens, conseillers, les gens des comptes, secrétaires, advocats et autres : ensemble les eschevins de ladite ville, avec les médecins et canonistes '.
Et notez que d'iceux la plupart prirent bien le frein aux dents : mais, nonobstant leurs ergots et fallaces -, il les fit tous quinaulx ^ et leur monstra visiblement qu'ils n'estoient que veaux engiponnés *.
Dont tout le monde commença à bruire et parler de son savoir si merveilleux, jusques es bonnes femmes lavandières, courratières ^ rostissières, ganivetières '^, et autres, lesquelles, quand il passoit par les rues, disoient : C'est luy. A quoy il prenoit plaisir, comme Démoslhène, prince des orateurs grecs, faisoit quand de luy dit une vieille acropie, le monstrant au doigt : C'est cesluy là.
Or, en ceste saison, estoit un gros procès pendant en la cour entre deux gros seigneurs. Desquels la controverse estoit si haute et difficile en droit que la cour de Parlement n'y entendoit que le haut Allemand. Dont, par le commandement du roy, furent assemblés quatre les plus savans et les plus gras de tous les Parlemens de France, ensemble le grand Conseil, et tous les principaux régens des Univer-
1. Savants en droit ecclésiastique. — 2. Raisonnements et ruses. — 3. Les réduisit à ne plus savoir que répondre. — 4. Enjuponnés, portant la robe. — 5. Revendeuses. — 6. Marchandes de couteaux, de canifs.
sites, non seulement de France, mais aussi d'Angleterre et Italie. Ainsi assemblés par l'espace de quarante et six semaines, n'y avoient su mordre, ny entendre le cas au net, pour le mettre en droit en façon quelconque.
Mais un d'entre eux, nommé Du Douhet, le plus savant, le plus expert et prudent de tous les autres, un jour qu'ils estoient tous philogrobolisés * du cerveau, leur dit : « Messieurs, jà long temps a que sommes icy sans rien faire que despendre *, et ne pouvons trouver fond ny rive en ceste matière ; et tant plus y estudions, tant moins y entendons, qui nous est grand honte et charge de conscience, et à mon advis que nous n'en sortirons que à déshonneur, car nous ne faisons que ravasser ^ en nos consultations. Mais voicy que j'ai ad visé : vous avez bien ouy parler de ce grand personnage nommé maistre Pantagruel, lequel on a connu estre savant dessus la capacité du temps de maintenant, es grandes disputations qu'il a tenues contre tous publiquement. Je suis d'opinion que nous l'appelons et conférons de cest affaire avec luy, car jamais homme n'en viendra à bout si cestuy là n'en vient. »
A quoy volontiers consentirent tous ces conseillers et docteurs. De fait l'envoyèrent quérir sur l'heure, et le prièrent vouloir le pi'ocès canabasser et grabeler * à point, et leur en faire le rapport tel que de bon luy sembleroit en vraye science légale; et luy livrèrent les sacs et pantarques ^ entre ses
1. Étourdis, embrouillés. — 2. DéDenser, — 3. Dire des niaiseries. — 4. Examiner avec soin et débrouiller. — b. Papiers.
mains, qui faisoient presque le faix de quatre gros asnes.
Mais Pantagruel leur dit : « Messieurs, les deux seigneurs qui ont ce procès entre eux sont ils encore vivans? »
A quoy luy fut respondu que ouy.
« De quoy diable donc, dit il, servent tant de fatrasseries de papiers et copies que me baillez? N'est ce le mieux cuir par leur vive voix leur débat, que lire ces babouineries icy, qui ne sont que tromperies, cautèles ' diaboliques de Cépola ^ et subversions de droit? Car je suis sur que vous et tous ceux par les mains desquels a passé le procès y avez machiné ce que avez pu, pro et contra; et, au cas que leur controverse estoit patente et facile à juger, vous l'avez obscurcie par sottes et desraisonnables opinions de Accurse, Balde, Bartole, de Castro, de Imola, Hippolytus, Panorme, Bertachin, Alexandre, Curtius ^, et ces autres vieux mastins, qui jamais n'entendirent la moindre loy des Pandectes *, et n'estoient que gros veaux de disme, ignorans de tout ce qu'est nécessaire à l'intelligence des lois. Car (comme il est tout certain), ils n'avoient connoissauce de langue ny grecque ny latine, mais seulement de gothique et barbare. Et toutefois les lois sont premièrement prises des Grecs, comme vous avez le tesmoignagede Ulpian ^, et toutes les lois sont pleines de
l. Ruses. — 2. Auteur d'un traité de subtilités juridiques. — 3. Jurisconsultes plus ou moins célèbres. Les trois premiers surtout étaient souvent invoqués comme autorités au temps de Rabelais. ^ 4. Recueil des lois romaines. — 5. Jurisconsulte romain.
sentences et mots grecs. Et secondement sont rédigées en latin, le plus élégant et orné qui soit en toute la langue latine, et n'en excepterois volontiers ny Salluste, ny Varron, ny Çicéron, ny Sénèque, ny Tite Live, ny Quintiiian. Gomment donc eussent pu entendre ces vieux resveurs le texte des lois, qui jamais ne virent bon livre de langue latine? comme manifestement appert ' à leur stile, qui est stile de ramoneur de cheminée, ou de cuisinier et marmiteux : non de jurisconsulte.
« Davantage, vu que les lois sont extirpées du milieu de philosophie morale et naturelle, comment l'entendront ces fols, qui ont, par Dieu, moins estudié en philosophie que ma mule? Au regard des lettres de humanité, et connoissance des antiquités et histoire, ils en estoient chargés comme un crapault de plumes, dont toutesfois les droits sont tous pleins, et sans ce ne peuvent estre entendus, comme quelque jour le monstreray plus apertement' par escrit.
« Par ce, si voulez que je connoisse de ce procès, premièrement faites moy brusler tous ces papiers; et secondement faites moy venir les deux gentilshommes personnellement devant moy, et, quand je les auray ouys, je vous en diray mon opinion sans fiction ny dissimulation quelconque. »
A quoy aucuns ^ d'entre eux conlredisoient, comme vous savez que, en toutes compagnies, il y a plus de fols que de sages, et la plus grande partie surmonte toujours la meilleure, ainsi que dit Tite Live parlant des Carthaginiens. Mais ledit Du Douhet tint au con-
l. Apparaît. — 2. Plus clairement. — 3. Quelques-uns.
Iraire virilement contendant ' que Pantagruel avoit l.ien dit, que ces registres, enquestes, répliques, reproches, salvations * et autres telles diableries, n'estoient que subversions de droit et allongement de procès, et que le diable les emporteroit tous s'ils ne procédoient autrement, selon équité évangélique et philosophique. Somme, tous les papiers furent liruslés, et les deux gentilshommes personnellement convoqués. Lors Pantagruel leur dit :
« Estes vous ceux qui avez ce grand différent ensemble?
— Ouy, dirent ils, monsieur.
— Lequel de vous est demandeur?
— C'est moy, dit l'un.
— Or, mon amy, contez moy de point en point vostre affaire, selon la vérité, car par le corps bieu, si vous en mentez d'un mot, je vous osteray la teste de dessus les espaules, et vous monstreray que en justice et jugement l'on ne doit dire que vérité : par ce, donnez vous garde de adjouter ny diminuer au narré de vostre cas. Dites. »
Ghacim des deux seigneurs prononce un plaidoyer incompréliensible dans lequel certains commentateurs ont bien inutilement cherché des allusions aux événements du temps. Après avoir lu ces deux discours extravagants, on ne s'étonne plus que les juges n'aient rien compris à l'affaire. Pantagruel, après réflexion, prononce la sentence en termes au moins aussi obscurs.
Laquelle sentence prononcée, les deux parties départirent, toutes deux contentes de l'arrest, qui fut