Pour voir qui était dedans. — 2. Jetaient
Le prisonnier apprend à Pantagruel que l'armée ennemie se compose de près de trois cent mille hommes, commandés par Anarche, roi des Dipsodes. Dans cette armée se trouvent trois cents géants, presque aussi grands que Pantagruel. Leur armure est de pierre de taille. Leur chef Loup Garou, au moins aussi grand que Pantagruel, « est tout armé d'enclumes cyclopiques. »
Comment Pantagruel eut victoire bien estrangement des Dipsodes et des Géans.
Après tous ces propos, Pantagruel appela leur prisonnier, et le renvoya, disant : « Va t'en à ton roy en son camp, et lui dis nouvelles de ce que tu as vu, et qu'il se délibère de me festoyer demain sur le midy : car incontinent que mes gallères seront venues, qui sera de matin au plus tard, je luy prouveray par dix huit cens mille combattans et sept mille géans tous plus grands que tu ne me vois, qu'il a fait follement et contre raison d'assaillir ainsi mon pays. » En quoy feignoit Pantagruel avoir armée en mer.
Mais le prisonnier respondit qu'il se rendoit son esclave, et qu'il estoit content de jamais ne retourner à ses gens, ains * plustost combattre avec Pantagruel contre eux, et pour Dieu qu'ainsi le permist.
A quoy Pantagruel ne voulut consentir. Ains luy commanda qu'il partist de là briefvement - et s'en allast ainsi qu'il avoit dit; et lui bailla une boite pleine de euphorbe ^ et de grains de coccognide *,
^. Mais.— 2. Vite, promptement. — 3. Poudre très irritante qui fait éternuer. — 4. Ou poivre de montagne.
confits en eau ardente *, en forme de composte ^, luy commandant la porter à son roy et luy dire que, s'il en pouvoit manger une once sans boire, qu'il pourroit à luy résister sans peur.
Adonc le prisonnier le supplia à jointes mains que, à rheure de la bataille, il eust de luy pitié. Dont luy dit Pantagruel : « Après que tu auras le tout annoncé à ton roy, mets tout ton espoir en Dieu, et il ne te délaissera point. Car, de moy ^, encores que soye puissant, comme tu peux voir, et aye gens infinis en armes, toutefois je n'espère en ma force ny en mon industrie; mais toute ma fiance* est en Dieu mon protecteur, lequel jamais ne délaisse ceux qui en luy ont mis leur espoir et pensée.
Ce fait, le prisonnier luy requit que, touchant sa rançon, il luy voulust faire party raisonnable. A quoy respondit Pantagruel que sa fin ^ n'estoit de piller ny arançonner les humains, mais de les enrichir et reformer en liberté totale. « Va t'en, dit il, en la paix du Dieu vivant, et ne suis jamais mauvaise compagnie, que malheur ne t'advienne. »
Le prisonnier parti, Pantagruel dit à ses gens : « Enfans, j'ai donné à entendre à ce prisonnier que nous avons armée sur mer, ensemble ^ que nous ne leur donnerons l'assaut que jusques à demain sus le midy; à celle fin que eux, doutans la grande venue de gens, ceste nuit se occupent à mettre en ordre et remparer : mais cependant mon intention est que
l. Eau-de-vie. — 2. Compote, marmelade. — 3. Quant à moi. — 4. Confiance. — 5. Son but. — 6. Et en même temps.
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nous chargeons sur eux environ l'heure du premier somme. »
Laissons icy Pantagruel avec ses aposloles ', et parlons du roy Anarche et de son armée.
Quand donc le prisonnier fut arrivé, il se transporta vers le roy, et luy conta comment estoit venu un grand géant, nommé Pantagruel, qui avoit desconfit et fait rostir cruellement tous les six cens cinquante et neuf chevaliers, et luy seul estoit sauvé pour en porter les nouvelles. Davantage - avoit cliarge dudit géant de luy dire qu'il luy apprestat au lendemain sur le midy à disner, car il se délibéroit de l'envahir à ladite heure.
Puis luy bailla ceste boite où estoient les confitures. Mais, tout soudain qu'il en eut avalé une cuillerée, il lui vint un tel eschauffement de gorge avec ulcération de la luette, que la langue luy pela. Et, pour remède qu'on luy fist, ne trouva allégement quelconque sinon de boire sans rémission : car, incontinent qu'il ostoit le gobelet de la bouche, la langue luy brusloit. Par ainsi, l'on ne faisoit que luy entonner vin en gorge avec un embut. Ce que voyans ses capitaines, baschals et gens de garde, goustèrent desdites drogues, pour esprouver si elles estoient tant altératives; mais il leur en prit comme à leur roy. Et tous se mirent si bien à flaconner que le bruit vint par tout le camp comment le prisonnier estoit de retour, et qu'ils dévoient avoir au lendemain l'assaut, et que à ce jà se préparoit le roy et les capitaines, ensemble les gens de garde, et ce par boire à tire
l. Apôtres, ici compagno?is. — 2. De plus.
larigot. Parquoy un chascun de l'armée commença à martiner',cliopiner, et trinquer de mesmes. Somme, ils burent tant et tant qu'ils s'endormirent comme pores sans ordre parmy le camp.
Or maintenant retournons au bon Pantagruel : et racontons comment il se porta en cest afTaire. Partant du lieu du trophée, prit le masL de leur navire en sa main comme un bourdon, et mit dedans la hune deux cens trente et sept poinçons de vin blanc d'Anjou, du reste de Rouen, et attacha à sa ceinture la barque toute pleine de sel aussi aisément comme les Lansquenettes portent leurs petits panerots ^. Et ainsi se mit en chemin, avec ses compagnons. Quand il fut près du camp des ennemis, Panurge luy dit : « Seigneur, voulez vous bien faire? Dévalez ^ ce vin blanc d'Anjou de la hune et buvons icy à la bretesque *. »
A quoy condescendit volontiers Pantagruel, et burent si net qu'il n'y demeura une seule goutte des deux cens trente et sept poinçons, excepté une ferrière ^ de cuir bouilli de Tours que Panurge emplit pour soy, car il l'appeloit son vade mecum, et quelques meschantes baissières * pour le vinaigre.
Ce fait, Pantagruel dit à Carpalin : « Allez en la ville, gravant ^ comme un rat contre la muraille, comme bien savez faire, et leur dites qu'à l'heure présente ils sortent et donnent sur les ennemis, tant roidement qu'ils pourront, et, ce dit, descendez, prenant une torche allumée avec laquelle vous mettrez le feu dedans toutes les tentes et pavillons du camp; et,
1. Boire, comme on le faisait la veille de la Saint-Martin, pour goùler le vin nouveau. — 2. Paniers. — 3. Descendez.-— 4. A la brelonne. — 5. Flacon. — 6. Lie. — 1. Grimpant.
ce fait, vous crierez tant que vous pourrez de vostre grosse voix, qui est plus espouvantable que n'estoit celle de Stentor, qui fut ouy par sur tout le bruit de la bataille des Troyans, et partez dudit camp.
— Voire mais, dit Carpalim, ne seroit ce pas bon que j'enclouasse toute leur artillerie?
— Non, non, dit Pantagruel, mais bien mettez le feu en leurs pouldres. »
A quoy obtempérant, Carpalim partit soudain, et fit comme avoit esté décrété par Pantagruel, et sortirent de la ville tous les combattans qui y estoient. Et lorsqu'il eut mis le feu par les tentes et pavillons, passoit légièrement par sur eux ' sans qu'ils en sentissent rien, tant ils ronfloient et dormoient profondément. Il vint au lieu où estoit l'artillerie, et mit le feu en leurs munitions : mais ce fut le dangier : le feu fut si soudain qu'il cuida embraser le pauvre Carpalim. Mais il départit si roidement qu'un carreau ^ d'arbaleste ne va plus tost.
Quand il fut hors des tranchées, il s'escria si espouvantablement qu'il sembloit que tous les diables fussent deschainés. Auquel son s'esveillèrent les ennemis : mais savez vous comment? Aussi estourdis que le premier son de matines.
Cependant Pantagruel commença à semer le sel qu'il avoit en sa barque, et, parce qu'ils dormoient la gueule baye et ouverte, il leur en remplit tout le gousier, tant que ces pauvres hères toussissoient comme renards, crians : c Ha Pantagruel, Pantagruel, tan tu nous chauffes le tison 1 »