‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 39 sur 80 · DU BON PANTAGRUEL · texte numérisé non relu

DU BON PANTAGRUEL

Dans le prologue du troisième livre, Rabelais raconte avec une verve prodigieuse l'anecdote bien connue de Diogène roulant son tonneau. Au milieu des Corinthiens affairés, travaillant à mettre leur ville en état de résister à Philippe, Diogène se met tout à coup à tourner et agiter un tonneau avec activité. « Ce que voyant, quelqu'un de ses amis lui demanda quelle cause le mouvoit à son corps, son esprit, son tonneau ainsi tourmenter? Auquel respondit le philosophe qu'à autre office n'estant pour la république occupé, il en ceste façon son tonneau tempestoit, pour, entre ce peuple tant fervent et occupé, n'estre vu seul cessateur et ocieux *. j> Rabelais compare son rôle à celui de Diogène.

Je pareillement, quoique sois hors d'effroy, ne suis toutes fois hors d'esnioy, de moy voyant n'estre fait aucun prix digne d'œuvre ^ et considérant par tout ce très noble royaume de France, deçà, delà les

1. Désœuvré et oisif. — 2. Latinisme : Voyant qu'on ne fait aucun cas de moi, qu'on ne me croit capable de rien.

monts, un chascuu aujourd'huy soy instantement exercer et travailler, part à la fortification de sa patrie, et la défendre, part au repoussement des ennemis et les offendre '.

Par donques n'estre adscrit ^ et en rang mis des nostres en partie offensive, qui me ont estimé trop imbécile ^ et impotent : de l'autre, qui est défensive, n'estre employé aucunement, fust ce portant hotte, cachant crotte, ployant rotte *, ou cassant motte, tout m'estoit indifférent : ay imputé à honte plus que médiocre estre vu spectateur ocieux ^ de tant vaillans, disers, et chevalereux personnages, qui, en vue et spectacle de toute Europe, jouent ceste insigne fable et tragique comédie; ne me esvertuer de moy mesme, et non y consommer ce rien, mon tout, qui me restoit.

Pris ce choix et élection, ay pensé ne faire exercice inutile et importun, si je remuois mon tonneau diogénique, qui seul m'est resté du naufrage fait par le passé au phare de Malencontre. A ce triballement de tonneau, que ferayje, en vostre avis? Attendez un peu que je hume quelque trait de ceste bouteille : c'est mon vray et seul Hélicon, c'est ma fontaine caballine ^ : c'est mon unique enthousiasme . Icy buvant je délibère, je discours, je résous et conclus. Après l'épilogue, je ris, j'escris, je compose, je bois. Ennius buvant escrivoit, escrivant buvoit. iEschylus (si à Plutarque foy avez m Symposiacis)^ buvoit composant, buvant composoit. Homère jamais n'escrività

1. Attaquer. — 2. Inscrit. — 3. Faible. — 4. Tordant des liens de fagots. — 5. Oisif. — 6. Hippocrène.

jeun. Caton jamais n'escrivit que après boire : afin que ne me dites ainsi vivre sans exemple des bien loués et mieux prisés '.

Puis donc que telle est ou ma sort ou ma destinée (car à chascun n'est oultroyé - entrer et habiter Corinthe) ma délibération est servir et es uns et es autres : tant s'en faut que je reste cessaleur ^ et inutile. Envers les vastadours \ pionniers et rempareurs, je feray ce que firent Neptune et Apollo en Troie sous Laomédon, ce que fit Renaud de Monlauban sur ses derniers jours : je serviray les massons, je mettray bouillir pour les massons, et, le past ^ terminé, au son de ma musette, mesureray la musarderie des musards. Ainsi fonda, bastit et édifia Amphion sonnant de sa lyre la grande et célèbre cité de Thèbes.

Envers les guerroyans je vais de nouveau percer mon tonneau, et de la traite ^ leur tirer, du cru de nos passe temps épicénaires \ un galant tiercin, et consécutivement un joyeux quart * de sentences pantagruéliques. Par moy licite vous sera les appeler diogéniques. Et me auront (puisque compagnon ne peux estre), pour architriclin ^ loyal, refraischissant à mon petit pouvoir leur retour des alarmes, et laudateur '°, je dis infatigable, de leurs prouesses et glorieux faits d'armes.

1. Ces habitudes ne sont pas plus réelles chez Rabelais que chez les personnages qu'il cite. — 2. Octroyé. — 3. Désœuvré. — 4. En langue provençale, manœuvre qui gâche le mortier ou aplanit le terrain. — 5. Repas. — 6. Mise en perce. — 1. De table. — 8. Une troisième et une quatrième partie. — 9. Maitre d'hôtel. — 10. Celui qui loue.

Nous avons vu, à la fin du second livre, Pantagruel conquérir sans peine le pays des Dipsodes. Il y transporte « une colonie de Utopiens en nombre de 9 876 543 210 hommes, sans les femmes et les petits enfants ». Il veut que les Utopiens inspirent à ses nouveaux sujets l'affection qu'ils ont pour lui. D'ailleurs sa bonté lui gagne vite les Dipsodes, qui regrettent seulement de n'avoir pas connu plus tôt sa renommée. La douceur est en effet le meilleur moyen de conserver les pays conquis.

Noterez donc ici, buveurs, que la manière d'entretenir et retenir pays nouvellement conquestés n'est (comme a esté l'opinion erronée de certains esprits tyranniques, à leur dam et déshonneur) les peuples pillant, forçant, angariant *, ruinant, mat vexant, et régissant avec verges de fer, bref les peuples mangeant et dévorant, en la façon que Homère appelle le roy inique Démovore, c'est à dire mangeur de peuple. Je ne vous allégueray à ce propos les histoires antiques : seulement vous révoqueray en récordation - de ce qu'en ont vu vos pères et vous mesmes, si trop jeunes n'estes. Comme enfant nouvellement né, les faut allaiter, bercer, esjouir. Comme arbre nouvellement plantée, les faut appuyer, assurer, défendre de toutes vimères ', injures et calamités. Comme personne sauvé de longue et forte maladie, et venant à convalescence, les faut choyer, espargner, restaurer. De sorte qu'ils conçoivent en soy ceste opinion, n'estre au monde Roy ne Prince que moins voulsissent ' ennemy, plus optassent ^ amy.

Ainsi Osiris le grand roy des Égyptiens toute la

1. Tourmentant. — 2. Rappellerai en souvenir. — 3. Accidents. — 4. Voulussent. — 5. Souhaitassent.

terre conquesta : non tant à force d'armes que par soulagement des angaries \ enseignement de bien et salubrement vivre, lois commodes, gracieuseté et bienfaits. Pourtant^ du monde fut il surnommé Evergctes (c'est à dire bienfaiteur) par le commandement de Jupiter. De fait Hésiode, en sa Hirrarchie ^, colloque les bons Démons (appelez les si vous voulez Anges ou Génies) comme moyens'' et médiateurs des Dieux et hommes : supérieurs des hommes, inférieurs des Dieux. Et pour ce que par leurs mains nous adviennent les richesses et biens du ciel, et sont continuellement envers nous bienfaisans, tousjours du mal nous préservent, les dit estre en office de Roys, comme bien tousjours faire, jamais mal, estant acte uniquement royal.

Ainsi fut empereur de l'univers Alexandre Macédon. Ainsi fut par Hercules tout le continent possédé, les humains soulageant des monstres, oppressions, exactions et tyrannies, en bon traitement les gouvernant, en équité et justice les maintenant, en bénigne police et lois convenantes à l'assiette des contrées les instituant; suppléant à ce que défailloit, ce que abondoit avaluant^, et pardonnant tout le passé, avecoubliance sempiternelle de toutes les offenses précédentes, comme estoit la amnestie des Athéniens, lorsque furent, par la prouesse et industrie de Thrasybulus les tyrans exterminés, depuis en Rome exposée par Cicéron, et renouvelée sous l'empereur Aurélian,

Ce sont les philtres, iynges ^ et attraits d'amour

1. Tourments. — 2. C'est pourquoi. — • 3. La Théogonie. — 4. Intermédiaires. — 5. Retranchant. — 6. Breuvage ayant une vertu magique.

mcyennans lequels pacifiquement on retient ce que péniblement on avoit conquesté. Et plus en heur * ne peut le conquérant régner, soit Roy, soit Prince ou philosophe, que faisant justice à vertu - succéder. Sa vertu est apparue en la victoire et conquesté : sa justice apparoistra en ce que, par la volonté et bonne afTection du peuple donnera lois, publiera édits, establira religions, fera droit à un chascun : comme de Octavian Auguste dit le noble poète Maro :

11, qui estoit victeur ^, par le vouloir Des gens vaincus, faisoit ses lois valoir.

C'est pourquoy Homère, en son Iliade, les bons princes et grands roys appelle Cosmêtoras laôn, c'est à dire ornateurs des peuples : telle estoit la considération de Numa Pompilius, Roy second des Romains, juste, politique et philosophe, quand il ordonna au Dieu Terme, le jour de sa feste, qu'on nommoit Terminales, rien n'estre sacrifié qui eust pris mort : nous enseignant que les termes, frontières et annexes des royaumes convient en paix, amitié, débonnaireté garder et régir, sans ses mains souiller de sang et pillerie. Qui autrement fait, non seulement perdra l'acquis, mais aussi pâtira ce scandale et opprobre, qu'on le estimera mal et à tort avoir acquis : par ceste conséquence que l'acquest luy est entre mains expiré. Car les choses mal acquises mal dépérissent. Et ores qu'il * en eust toute sa vie pacifique jouissance, si toutes fois l'acquest dépérit en ses

1. Bonheur. — 2. Courage. — 3. Vainqueur. — 4. Quand bien même.

FAITS ET DITS DÉROÏQUES DU BON PANTAGRUEL i8T

hoirs*, pareil sera le scandale sur le défunt, et sa mémoire en malédiction, comme de conquérant inique. Car vous dites en proverbe commun : Des choses mal acquises le tiers hoir ne jouira.

Comment Panurg-e fut fait chastelain de Sal-

migondin en Dipsodie et mangeoit

son bled en herbe.

Donnant Pantagruel ordre au gouvernement de toute Dipsodie, assigna la chastellenie de Salmigondin à Panurge, valant par chascun an 6 789 106 789 Royaux ^ en deniers certains, non compris l'incertain revenu des Hannetons et Cacquerolles '\ montant bon an mal an de 2 433 768 à 2 -433 769 moutons * à la grand laine. Quelquefois revenoità 1 234 534 321 seraphs^, quand estoit bonne année de cacquerolles, et hannetons de requeste ^. Mais ce n'estoit tous les ans.

Et se gouverna si bien et prudentement monsieur le nouveau chastelain qu'en moins de quatorze jours il dilapida le revenu certain et incertain de sa chastellenie pour trois ans. Non proprement dilapida, comme vous pourriez dire, en fondations de monastères, érections de temples, bastimens de collèges et hospitaux, ou jetant son lard aux chiens. Mais des-

1. Héritiers. — 2. Monnaie d'or frappée sous Philippe le Bel et valant onze sous parisis. — 3. Colimaçons. — 4. Monnaie d'or. C'est par plaisanterie que Rabelais ajoute : à la grand laine. — 5. Monnaie d'or d'Egypte. — 6. Quand les hannetons étaient recherchés, demandés.

pendit * en mille petits banquets et festins joyeux, ouvers à tous venans, mesmement - tous bons compagnons. Abattant bois, bruslant les grosses souches pour la vente des cendres, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son bled en herbe.

Pantagruel, adverty de Taffaire, n'en fut en soy aucunement indigné, fasché, ne marry. Je vous ay jà dit, et encore redis que c'estoit le meilleur petit et grand bonhommet qui oncques ceignit espée. Toutes choses prenoit en bonne partie, tout acte interprétoit à bien. Jamais ne se tourmentoit, jamais ne se scandalisoit. Aussi eust il esté bien forissu ^ du déifique manoir de raison, si autrement se fust contristé ou altéré. Car tous les biens que le ciel couvre et que la terre contient en toutes ses dimensions : hauteur, profondité, longitude et latitude, ne sont dignes d'esmouvoir nos affections et troubler nos sens et esprits.

Seulement tira Panurge à part, et doucettement luy remonstra que, si ainsi vouloit vivre et n'estre autrement mesnager, impossible seroit, ou pour le moins bien difficile, le faire jamais riche. « Riche, respondit Panurge, aviez vous là fermé vostre pensée? Avie.z vous en soin pris me faire riche en ce monde. Pensez vivre joyeux, de par li bon Dieu et li bons homs. Autre soin, autre soucy ne soit reçu au sacrosaint domicile de vostre céleste cerveau. La sérénité d'iceluy jamais ne soit troublée par nues quelconques de pensement passementé de meshaing* et fascherie.

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