‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 45 sur 80 · Le devança · texte numérisé non relu

Le devança

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conception. Les Cycnes, qui sont oiseaux sacrés à Apollo, ne chantent jamais, sinon quand ils approchent de leur mort : mesmement * en Meander, fleuve de Phrygie, de mode que chant de Cycne est présage certain de la mort prochaine, et ne meurt que préalablement n'ait chanté. Semblablement, les poètes, qui sont en protection de Apollo, approchans de leur mort, ordinairement deviennent prophètes, et chantent par Apolline inspiration, vaticinans ^ des choses futures.

J ay d'advantage ^ souvent ouï dire que tout homme vieux, décrépit, et près de sa fin, facilement divine * des cas advenir. Et me souvient que Aristophanes, en quelque comédie, appelle les gens vieux Sibylles. Car, comme nous, estant sur le môle, et de loin voyans les mariniers etvoyagiers dedans leurs naufs* en haute mer, seulement en silence les considérons, et bien prions pour leur prospère abordement : mais, lorsqu'ils approchent du havre, et par paroles et par gestes les saluons et congratulons de ce que à port de sauveté sont avec nous arrivés, aussi les Anges, les Héros, les bons Démons (selon la doctrine des Platoniques), voyans les humains prochains de mort, comme de port très sûr et salutaire, port de repos et tranquillité, hors les troubles et sollicitudes terriennes, les saluent, les consolent, parlent avec eux, et jà commencent leur communiquer art de divination.

« Je ne vous allégueray exemples antiques, de Isaac, de Jacob, de Patroclus envers Hector, de

1. Surtout. — 2. Prophétisant. — 3. De plus. — 4. Propliélise. — 5. Navires.

Hector envers Achilles, de Polymnestor envers Agamemnon et Heciiba, du Rhodien célél)ré par Posidonius, de Calanus Indian envers Alexandre le Grand, de Orodes envers Mezentius, et autres : seulement vous veux ramentevoir ' le docte et preux chevalier Guillaume du Bellay, seigneur jadis de Langey, lequel, au mont de Tarare, mourut le 10 de janvier, l'an de son âge le climatère^ et de notre supputation l'an 1543, en compte romanique^. Les trois et quatre heures avant son décès il employa en paroles vigoureuses, en sens tranquille et serein nous prédisant ce que, depuis, part avons vu, part attendons advenir. Combien que ' pour lors nous semblassent ces prophéties aucunement abhorrantes ^ et estranges, par ne nous apparoistre cause ne signe aucun présent pronostic de ce qu'il prédisoit.

« Nous avons icy, près la Villaumère, un homme et vieux, et poète, c'est Raminagrobis. J'ai entendu qu'il est en l'article et dernier moment de son décès : transportez vous vers luy et oyez son chant. Pourra estre que de luy aurez ce que prétendez, et par lui ApoUo vostre doute dissoudra.

— Je le veux, respondit Panurge. Allons y, Epistémon, de ce pas, de peur que mort ne le prévienne. Yeux tu venir, frère Jean?

— Je le veux, respondit frère Jean, bien volontiers, pour l'amour de toy. Car je t'aime du bon du foie.

1. Rappeler. — 2. Année climatérique, c'esl-à-dire multiple de 1 ou de 9. — 3. Compte du calendrier romain, faisant commencer l'année an {"janvier, et non à Pâques. — 4. Quoique — 5. Invraisemblables.

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Panurge , Epistémon , et frère Jean « arrivans au logis poétique, trouvèrent le bon vieillard en agonie, avec maintien joyeux, face ouverte, et regard lumineux. » Raminaerobis écrit les vers suivants :

Prenez la, ne la prenez pas.

Si vous la prenez, c'est bien fait.

Si ne la prenez en effet, Ce sera œuvré par compas,

Et la pièce, qui est un rondeau, continue avec les mêmes contradictions. Panurge et ses amis n'en sont pas beaucoup plus avancés. Aussi avant de porter cette réponse à Pantagruel, Epistémon conseille-t-il à Panurge d'aller consulter Her Trippa, qui « par art de astrologie, géomantie, chiromantie, métopomantie, et autres de pareille farine prédit toutes choses futures. »

Les prédictions d'Her Trippa s'accordent avec les interprétations de Pantagruel, et Panurge accable d'injures le magicien.

Comment Pantagruel fait assemblée d'un théologien, d'un médecin, d'un légiste et d'un ptiilosophe, pour la perplexité de Panurge.

Arrivés au palais, comptèrent à Pantagruel ie discours de leur voyage, et luy monstrèrent le dicté de Raminagrobis. Pantagruel, l'avoir lu et relu, dit :

« Encores n'ay je vu response que plus me plaise. Il veut dire sommairement qu'en l'entreprise de mariage chascun doit estre arbitre de ses propres pensées et de soy mesmes conseil prendre. Telle a tousjours esté mon opinion : et autant vous en dis la première fois que m'en parlastes. Mais vous en mocquiez tacitement, il m'en souvient; et connois que

philautie ' et amour de soy vous déçoit. Faisons autrement. Voicy quoy :

« Tout ce que sommes et qu'avons consiste en trois choses : en l'ame, on ^ corps, es biens. A la conservation de chascun des trois respectivement sont aujourd'huy destinées trois manières de gens : les liiéologicns à l'ame, les médecins au corps, les jurisconsultes aux biens. Je suis d'avis que dimanche nous ayons ici à disner un théologien, un médecin, et un jurisconsulte. Avec eux ensemble nous conférerons de vostre perplexité.

— Par saint Picault, respondit Panurge, nous ne ferons rien qui vaille : je le voy desja bien. Et voyez comment le monde est vistempenardé ". Nous baillons en garde nos âmes aux théologiens, lesquels pour la plus part sont hérétiques; nos corps es médecins, qui tous abhorrent les médicamens, jamais ne prennent médecine; et nos biens es advocats, qui n'ont jamais procès ensemble.

— Vous parlez en courtisan, dit Pantagruel. Mais le premier point je nie, voyant l'occupation principale, voire unique et totale des bons théologiens, estre emploitée par faits, par dits, par escrits, à extirper les erreurs et hérésies (tant s'en faut qu'ils en soient entachés) et planter profondément es cœurs humains la vraie et vive foy catholique. Le second je loue, voyant les bons médecins donner tel ordre à la partie prophylactice * et conservatrice de santé en leur endroit, qu'ils n'ont besoin de la thérapeulice et

i. Amour-propre. — 2. En le. — 3. Mal bàli. — 4. Préscrvalive.

curative par médicamens. Le tiers ' je concède, voyant les bons advocats tant distraits en leurs patrocinations ^ et responses du droit d'autruy qu'ils n'ont temps ne loisir d'entendre à leur propre. Pourtant ^ dimanche prochain, ayons pour théologien nostre père Hippothadée, pour médecin nostre maistre Rondibilis, pour légiste nostre amy Bridoye. Encores suis je d'avis que nous entrons en la tétrade * pythagorique, et pour soubrequart ^ ayons nostre féal le philosophe Trouillogan, attendu mesmement ^ que le philosophe parfait, et tel qu'est Trouillogan, respond assertivement '' de tous doutes proposés. Carpalim , donnez ordre que les ayons tous quatre dimanche prochain à disner.

Déjà le théologien et le médecin ont donné leur avis sans éclaircir les doutes de Panurge. Ponocrate raconte ranecdote des religieuses de Fonthevrault. Puis c'est le tour du philosophe Trouillogan. Mais Trouillogan est un philosophe pyrrhonien. Il doute de tout, n'afïlrme rien, et personne, naturellement, n'est moins capable que lui de tirer Panurge de son indécision.

Comment les femmes ordinairement appètent choses défendues.

J'ay ouy conter que le pape Jean XXII, passant un jour par Fonthevrault, fut requit par l'Abbesse et mères discrètes leur concéder un induit * moyennant lequel se pussent confesser les unes es autres. « Il

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