‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 51 sur 80 · Abcès. — 2. Lutrin. — 3. Arrangeait. — 4. Voisins · texte numérisé non relu

Abcès. — 2. Lutrin. — 3. Arrangeait. — 4. Voisins

« Il n'estoit tué pourceau en tout le voisinage dont il n'eust de la bastille * et des boudins. Et estoit presque tous les jours de banquet, de festin, de nopces, de commérage -, de relevailles, et en la taverne : pour faire quelque appointement entendez. Car jamais n'appointoit les parties qu'il ne les fist boire ensemble par symbole de réconciliation, d'accord parfait, et de nouvelle joie.

« Il eut un tils nommé Tenot Dendin, grand bardeau ^ et galant homme, ainsi m'aist * Dieu, lequel semblablement voulut s'entremettre d'appointer les plaidoyans. Et se nommoit en ses titres : l'appointeur des procès. En cestuy négoce, tant estoit actif et vigilant que incontinent qu'il sentoit et entendoit par pays estre mu procès ou débat, il se iugéroit d'appointer les parties. Mais en tel affaire il fut tant malheureux que jamais n'appointa différent quelconque, tant petit fust il que sauriez dire. En lieu de les appointer, il les irritoit et aigrissoit davantage. Vous savez, messieurs, que

Sermo datur cunctis, animi sapientia paucis ^.

« Et disoient les taverniers de Semerve que, sous luy, en un an, ils n'avoient tant vendu de vin d'appoinctation (ainsi nommoient ils le bon vin de Legugé), comme ils faisoient sous son père en demie heure.

« Advint qu'il s'en plaignit à son père, et référoit * les causes de ce meshaing "^ en la perversité des

1. Andouilles, etc. — 2. Baptême. — 3. Garçon. — 4. Aille. — 5. La parole est donnée à tous, la sagesse à peu. — 6. Allribuait. — 7. Chagrin, malheur.

hommes de son temps, franchement luy objectant que si, au temps jadis, le monde eust esté ainsi pervers, plaidoyart, délravé ', et inappointable, il, son père, n'eust acquis l'honneur et titre d'Appointeur tant irréfragable comme il avoit. En quoy faisoit Tenot contre le droit, par lequel est es enfans défendu reprocher leurs propres pères.

« Il faut, respondit Dendin, faire autrement, Dendin mon fils. Ce n'est là que gist le lièvre. Tu n'appointes jamais les différens. Pourquoy? Tu les prends dès le commencement, estans encore verds et cruds. Je les appointe tous. Pourquoy? Je les prends sur leur fin, bien mûrs et digérés. Ne sais tu qu'on dit en proverbe commun : heureux estre le médecin qui est appelé sus la déclinalion ^ de la maladie, La maladie, de soy, critiquoit ^ et tendoit à fin, encores que le méd&cin n'y survint. Mes plaidoyeurs semblablement de soy mesmes déclinoient au dernier but de plaidoierie : car leurs bourses estoient vides; de soy cessoient poursuivre et solliciter : plus d'aubert n'estoit en fouillouse * pour solliciter et poursuivre. Manquoit seulement quelqu'un qui fust comme paranymphe ^ et médiateur, qui premier parlast d'appointement, pour soy sauver l'une et l'autre partie de ceste pernicieuse honte, qu'on eust dit : « Cestuy cy premier s'est rendu ; il a premier parlé d'appointement. Il a esté las le premier : il n'avoit le meilleur droit : il sentoil que le bast le blessoit. »

« Là, Dendin, je me trouve à propos comme lard

1. Hors d'enlraves. — 2. Déclin. — 3. Était dans une crise, après laquelle elle devait diminuer. — 4. Plus d'argent n'était en poche. — 5. Celui qui conduisait le marié.

en pois. C'est mon heur. C'est mon gain. C'est ma bonne fortune. Et te dis, Dendin mon fils joly, que par ceste méthode je pourrois paix mettre, ou trêves pour le moins, entre le grand Roy et les Vénitiens, entre l'Empereur et les Suisses, entre les Anglois et les Escossois, entre le pape et les Ferrarois. Iray je plus loin? Ce m'aist Dieu *, entre le Turc et le Sophy, entre les Tartares et les Moscovites. Entends bien : je les prendrois sus l'instant que les uns et les autres seroient las de guerroyer, qu'ils auroient vidé leurs coffres, expulsé les bourses de leurs sujets, vendu leur domaine, hypothéqué leurs terres, consumé leurs vivres et munilions. Là, de par Dieu, ou de par sa mère, force forcée leur est respirer, et leurs félonnies modérer. »

Comment naissent les procès et comment ils viennent à perfection.

« C'est pourquoy, dit Bridoye continuant, comme vous autres messieurs, je temporise attendant la maturité du procès et sa perfection en tous membres : ce sont escritures et sacs. Un procès, à sa naissance première, me semble, comme à vous autres messieurs, informe et imparfait. Comme un ours naissant n'a pieds ne mains, peau, poil, ne teste ; ce n'est qu'une pièce de chair rude et informe. L'ourse à force de lécher, la met en perfection des membres. Ainsi voy je, comme vous autres messieurs, naislre les procès à leurs commencemens informes et sans

1 Dieu m'aide!

membres. Ils n'ont qu'une pièce ou deux : c'est pour lors une laide bestc. Mais lorsqu'ils sont bien entassés, enchâssés, et ensachés, on les peut vraiment dire niembrus et formés.

« Comme vous autres messieurs, semblablement les sergens, huissiers, appariteurs, chicaneurs, commissaires, avocats, enquesteurs, tabellions, notaires, greffiers, et juges pédanées *, suçant bien fort et continuellement les bourses des parties, engendrent à leurs procès teste, pieds, gryphes, bec, dents, mains, veines, artères, nerfs, muscles, humeurs : ce sont les sacs. Ainsi rendent le procès parfait, galant, et bien formé.

« La vraie étymologie de procès est en ce qu'il doit avoir en ses prochats - prou ^ sacs.

— Voire mais, demandoit Trinquamelle, mon amy, comment procédez vous en action criminelle, la partie coupable prise flagrante crimine'! *

— Gomme vous autres messieurs, respondit Bridoye, je laisse et commande au demandeur dormir bien fort pour l'entrée du procès : puis davant moy convenir ^, me apportant bonne et juridique attestation de son dormir. Cestuy acte engendre quelque autre membre; de cestuy là naist un autre, comme maille à maille est fait le aubergeon ^ Enfin, je trouve le procès bien par information formé et parfait en ses membres. Adoncques je retourne à mes dez. Et n'est par moy telle interpolation sans raison faite, et expérience notable. »

4. Juges inférieurs. — 2. Poursuites. — 3. Beaucoup de. — 4. En flagrant délit. — 5. Se présenter. — 6. Cotte de mailles.

Comment Pantagruel excuse Bridoye sus les jugemens faits au sort des dez.

Atant * se tut Bridoye. Trinquamelle luy commanda issir - hors la chambre du parquet. Ce que fut fait. Alors dit à Pantagruel : « Raison veut, prince très auguste, non par l'obligation seulement en laquelle vous tenez, par infinis biensfaits, cestuy parlement et tout le marquisat de Myrelingues, mais aussi par le bon sens, discret jugement, et admirable doctrine, que le grand Dieu, dateur ^ de tous biens, a en vous posé, que vous présentons la décision de ceste matière tant nouvelle, tant paradoxe et estrange, de Bridoye, qui, vous présent, voyant, et entendant, a confessé juger au sort des dez. Si vous prions que en veuillez sententier comme vous semblera juridique et équitable. »

A ce respondit Pantagruel : « Messieurs, mon estât n'est en profession de décider procès, comme bien savez. Mais puisque vous pîaist me faire tant d'honneur, en lieu de faire office de juge, je tiendray lieu de suppliant. En Bridoye, je reconnois plusieurs qualités, par lesquelles me sembleroit pardon du cas advenu mériter. Premièrement, vieillesse; secondement simplesse, esquelles deux vous entendez trop mieux quelle facilité de pardon et excuse de mesfait, nos droits et nos lois oultroient. Tiercement, je reconnois un autre cas pareillement en nos droits déduit à la faveur de Bridoye : c'est que ceste unique faute doit estre abolie, exlaincte, et absorbée en la mer

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