Tribunal ecclésiastique. — 2. Tout à fait
au milieu du parquet assis, et pour toutes raisons et excuses rien plus ne respondant, sinon qu'il estoit vieux devenu, et qu'il navoit la vue tant bonne comme de coustume, alléguant plusieurs misères et calamités que vieillesse apporte avec soy. Pourtant ' ne connoissoit il tant distinctement les points des dez comme avoit fait par le passé ! Don t pouvoit estre, qu'en la façon que Isaac, vieux et mal voyant, prit Jacob pour Esaii, ainsi à la décision du procès dont estoit question, il auroit pris un quatre pour un cinq, notamment référant* que lors il avoit usé de ses petits dez. Et que, par disposition de droit, les imperfections de Nature ne doivent être imputées à crime. Et qui autrement feroit non l'homme accuseroit, mais Nature. « Quels dez, demandoit Trinquamelle, grand Président d'icelle court, mon amy, entendez vous?
— Les dez, respondit Bridoye, des jugemens. Desquels dez vous autres messieurs ordinairement usez en ceste vostre cour souveraine, aussi font tous autres juges en décision des procès.
— Et comment, demandoit Trinquamelle, faites vous, mon amy?
— Je, respondit Bridoye, respondray briefvement. Je fays comme vous autres messieurs, et comme est Tusance de judicature, à laquelle nos droits commandent tousjours déférer. Ayant bien vu, revu, lu, relu, paperasse et feuilleté les complaintes, adjournemens, comparitions, commissions, informations, avant procédés, productions, allégations, intendits ', contredits, requestes, enquestes, répliques, dupliques, tri-
1. C'est ])oiirquoi. — 2. Rapportant. — 3. Acte par lequel on prétend s'appuyer sur telle ou telle loi.
pliques ', escrilures, reproches, griefs, salvations ^ recolemenls, confrontations, acarations ^ libelles, apostoles *, lettres royaux, compulsoires, déclinatoires, anticipatoires, évocations, envois, renvois, conclusions, fins de non procédés, appointemens, reliefs, confessions, exploits, et autres telles dragées et espisseries d'une part et d'autre, comme doit faire le bon juge, je pose sus le bout de ma table, en mon cabinet, tous les sacs du défenseur, et luy livre chance premièrement, comme vous autres messieurs. Cela fait, je pose les sacs du demandeur, comme vous autres messieurs, sus l'autre bout, visum visu. Pareillement et quant et quant je luy livre chance.
— Mais, demandoit Trinquamelle, mon amy, à quoy connoissez vous l'obscurité des droits prétendus parles parties plaidoyantes?
— Gomme vous autres messieurs, respondit Bridoye : savoir est quand il y a beaucoup de sacs d'une part et de l'autre. Et lors je use de mes petits dez, comme vous autres messieurs, suivant la loy. J'ai d'autres gros dez, bien beaux et harmonieux, desquels je use, comme vous autres messieurs, quand la matière est plus liquide, c'est à dire quand moins y a de sacs.
— Cela fait, demandoit Trinquamelle, comment sententiez vous, mon amy?
— Comme vous autres messieurs, respondit Bridoye : pour celuyje donne sentence duquel la chance
1. Seconde et troisième répliques. — 2. Réserves. — 3. Confrontation des criminels et des témoins. — 4. Lettres par lesquelles le juge renvoyait l'alTaire à une juridiction supérieure.
livrée par le sort du dez judiciaire, Iribunian, prélorial, premier advient. Ainsi commandent nos droits: Qui prlor est in iempore, potior est in jure *.
Comment Bridoye expose les causes pourquoy
il visitoit les procès qu'il décidoit
par le sort des dez.
— Voire mais, demandoil Trinquamelle, mon amy, puisque par sort et jet des dez vous faites vos jugemens, pourquoy ne livrez vous ceste chance le jour et heure propre que les parties controverses comparent par devant vous, sans autre délay?De quoyvous servent les escritures et autres procédures contenues dedans les sacs?
— Comme à vous autres messieurs, respondit Bridoye, elles me servent de trois choses exquises, requises, et authentiques. Premièrement, pour la forme, en l'omission de laquelle ce qu'on a fait n'est valable. D'avantage -, vous savez trop mieux que souvent, en procédures judiciaires, les formalités détruisent les matérialités ou substances. Car, forma muiala, viutatur substantia ^.
« Secondement, comme à vous autres messieurs, me servent d'exercice honeste et salutaire. Feu M. Othoman Vadare, grand médecin, comme vous diriez, m'a dit maintes fois que faute d'exercitation corporelle est cause unique de peu de santé et briefveté de vie de vous autres messieurs et tous officiers
1. Celui qui est le premier en date est le meilleur en droit. — 2. De plus. — 3. La forme changée, la substance est changée.
de justice. Pourtant *, sont, comme à vous autres messieurs, à nous consécutivement, concédés certains jeux d'exercice honeste et récréatif. De fait, un jour, en l'an 1489, ayant quelque affaire bursal * en la Chambre de messieurs les généraulx ^, et y entrant par permission pécuniaire * de l'huissier, comme vous autres messieurs savez que pecuniae obediunt omnia ^, je les trouvay tous jouans à la mousche ®, par exercice salubre avant le past ^, ou après : il m'est indifférent, pourvu que hicnot^, que le jeu de lamousche est honeste, salubre, antique, et légal. Et pour lors estoit de mousche M. Tielman Picquet, il m'en souvient, et rioit de ce que messieurs de ladite chambre gastoient tous leurs bonnets à force de luy dauber les espaules : les disoit ce nonobstant n'estre de ce degast de bonnets excusables au retour du palais envers leurs femmes. Or, re&olutorie loquendo ^, je dirois, comme vous autres messieurs, qu'il n'est exercice tel, ne plus aromatisant en ce monde palatin *°, que vider sacs, feuilleter papiers, coter cahiers, emplir paniers, et visiter procès.
Tiercement, comme vous autres messieurs, je considère que le temps mûrit toutes choses : par temps toutes choses viennent en évidence; le temps est père de vérité. C'est pourquoy, comme vous autres messieurs, je sursoie, délaye et diffère le jugement, afin que le procès bien ventilé ", grabelé **, et
1. C'est pourquoi. — 2. D'argent. — 3. Magistrats de la cour des aides. — 4. Obtenue à prix d'argent. — 5. Tout obéit à l'argent. — 6. Jeu où l'on frappe sur un des joueurs. — ". Repas. — 8. En abrégé : hic notctis, que vous remarquiez ici. — 9. En j)arlant d'une façon décisive. — 10. Du Palais. — H. Épluché, nettoyé. — 12. Examiné.
débattu vienne par succession de temps à sa maturité, et le, sort par après advenant soit plus doucettement porté des parties condemnées. Le jugeant crud, vert, et au commencement, danger seroit de l'inconvénient que disent les médecins advenir quand on perce un aposteme ' avant qu'il soit mûr, quand on purge du cœur humain quelque humeur nuisant avant sa concoction. Nature, davantage, nous instruit cueillir et manger les fruits quand ils sont mûrs, rien ne faire qu'en toute malurilé.
Comment Bridoye narre l'histoire de l'appointeur de procès,
« Il me souvient à ce propos, dit Bridoye continuant, que, au temps que j'estudiois à Poitiers en droit, estoit à Semerve un nommé Perrin Dendin, homme honorable, bon laboureur, bien chantant au letrain ~, homme de crédit, et âgé autant que le plus de vous autres messieurs. Cestuy homme de bien appointoit ^ plus de procès qu'il n'en estoit vidé en tout le palais de Poitiers, en l'auditoire de Montmorillon, en la halle de Parthenay le Vieux : ce qui le faisoit vénérable en tout le voisinage. De Chauvigny, Nouaillé, Groutelles, Aisgne, Legugé, Lamotte, Lusignan, Vivonne, Mezeaulx, Estables, et lieux confins *, tous les débats, procès, et différens, estoient par son devis vidés comme par juge souverain, quoique juge ne fust, mais homme de bien.