‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 68 sur 80 · Écrevisses. — 2. En haut. — 3. Avenante · texte numérisé non relu

Écrevisses. — 2. En haut. — 3. Avenante

disant que ainsi avoir les pieds et teste sphériques, et ainsi cheminer circulairement en rouant estoit la forme compétente * et parfaite allure retirante ^ à quelque portion de divinité : par laquelle les deux et toutes choses éternelles sont ainsi contournées. Avoir les pieds en Fair, la teste en bas estoit imitation du créateur de Tunivers : vu que les cheveux sont en l'homme comme racines, les jambes comme rameaux. Car les arbres plus commodément sont en terre fichées sur leurs racines que ne seroient sur leurs rameaux; par ceste démonstration alléguant que trop mieux plus aptement estoient ses enfaus comme une arbre droite, que ceux de Physis, lesquels estoient comme une arbre renversée. Quant est des bras et des mains, prouvoit que plus raisonsonnablement estoient tournés vers les espaules, parce que ceste partie du corps ne devoit estre sans défenses : attendu que le devant estoit compétentement ^ muny par les dents, desquelles la personne peut non seulement user en maschant, sans l'aide des mains, mais aussi soy défendre contre les choses nuisantes. Ainsi, par le témoignage et astipulation * des bestes brutes, tiroit tous les fols et insensés en sa sentence, et estoit en admiration à toutes gens escervelés et desgarnis de bon jugement et sens commun.

Pantagruel descend en l'île Farouche. C'est le séjour des Andouilles, dont Quaresmeprenant est le plus terrible

1. Convenable. — 2, Se rapprochant. — 3. Convenablement. — 4. Caution.

ennemi. Deux jours après, il arrive en l'ile de Ruach, dont les habitants ne se nourrissent que de vent. Il s'arrête dans l'île des Papcfigues, dans l'ile des Papimanes. En passant dans les régions de la mer Glaciale, il entend diverses paroles dégelées. Il arrive enfin dans l'île de Messer Gaster ou l'Estomac, le premier maistre es arts du monde, l'auteur de toutes les inventions dont profite l'humanité.

Comment Pantagruel descendit on manoir de

messere Gaster, premier maistre es arts

du monde.

En iceluy jour, Pantagruel descendit en une isle admirable entre toutes autres, tant à cause de l'assiette que du gouverneur d'icelle. Elle de tous costés, pour le commencement, estoit scabreuse, pierreuse, montueuse, infertile, mal plaisante à l'œil, très difficile aux pieds, et peu moins inaccessible que le mont du Dauphiné *, ainsi dit, pource qu'il est en forme d'un potiron, et, de toute mémoire, personne surmonter ne l'a pu, fors Doyac, conducteur de l'artillerie du Roy Charles huictiesme; lequel, avec engins mirifiques, y monta, et au dessus trouva un vieil bélier. G'esloit à deviner qui là transporté l'avoit. Aucuns * le dirent, estant jeune agnelet, par quelque aigle, ou duc chal-huant là ravy, s'estre entre les buissons sauvé.

Surmontans la difficulté de l'entrée à peine bien grande, et non sans suer, trouvasmes le dessus du mont tant plaisant, tant fertile, tant salubre et déli-

1. Le mont Aiguille, autrefois appelé Montafjne inaccessible — 2. Quelques-uns.

cieux, que je pcnsois cslre le vray jardin qI Paradis terrestre : de la situation duquel tant disputent et labourent * les bons théologiens. Mais Pantagruel nous affirmoit là estre le manoir de Arête (c'est Vertus) par Hésiode descrit, sans toutesfois préjudice de plus saine opinion.

Le gouverneur d'icelle estoit messere Gaster, premier maistre es ars de ce monde. Si croyez que le feu soit le grand maistre des ars, comme escrit Cicéron, vous errez et vous faites tort. Car Cicéron ne le crut oncques. Si croyez que Mercure soit le grand maistre des ars, comme jadis croyoient nos antiques Druides, vous fourvoyez grandement. La sentence du satirique ^ est vraie, qui dit messere Gaster estre de tous ars le maistre. Avec iceluy pacifiquement résidoit la bonne dame Penie ^, autrement dite SoulTreté, mère des neuf Muses : de laquelle jadis en compagnie de Porus, seigneur de Abondance, nous naquit Amour, le noble enfant médiateur du ciel et de la terre, comme atteste Platon in Symposio *. A ce chevalereux Roy force nous fut faire révérence, jurer obéissance, et honneur porter : car il est impérieux, rigoureux, rond, dur, difficile, inflectible. A luy on ne peut rien faire croire, rien remonstrer, rien persuader. 11 ne oyt ^ point. Et, comme les ^Egyptiens disoient Harpocras, Dieu de silence, en grec nommé Sigalion, estre astomé, c'est à dire sans bouche, ainsi Gaster sans oreilles fut créé : comme, en Candie, le simulachre de Jupiter estoit sans oreilles. 11 ne parle que

1. Travaillent. — 2. Perse. — 3. Pauvreté. — 4. Dans le Banquet, dialcgije. — 5, Entend.

par signes : mais à ses signes tout le monde obéit plus soudain que aux édits des Préteurs et mandemens des Roys. En ses sommations, delay aucun, ne demeure aucune il ne admet. Vous dites que, au rugissement du lion, toutes bestes loin à Fentour frémissent, tant (savoir est) que estre peut sa voix ouïe. Il est escrit. Il est vray. Je l'ay vu. Je vous certifie que, au mandement de messere Gaster, tout le ciel tremble, toute la terre bransle. Son mandement est nommé : faire le faut, sans délay, ou mourir.

Le pilote nous racontoit comment un jour, à l'exemple des membres conspirans contre le Ventre, ainsi que descrit ^Esope, tout le royaume des Somates ' contre luy conspira et conjura soy soubstraire de son obéissance. Mais bien tost s'en sentit, s'en repentit, et retourna en son service en toute humilité. Autrement tous de maie famine périssoient. En quelques compagnies qu'il soit, discepter - ne faut de supériorité et préférence : tousjours va davant, y fussent Roys, Empereurs, voire certes le Pape. Et au concile de Basle, le premier alla, quoy qu'on vous die que ledit concile fut séditieux, à cause des contentions et ambitions des lieux premiers ^ Pour le servir tout le monde est empesché *, tout le monde labeure. Aussi pour récompense il fait ce bien au monde qu'il luy invente toutes ars, toutes machines, tous mestiers, tous engins et subtilités. Mesmes es animans brutaux il apprend ars déniées de nature. Les corbeaux, les gays, les papegays % les

1. Corps, membres. — 2. Disputer. — 3. Premières places. — i. Occupé. — 5. Perroquets.

estourneaux il rend poètes; les pies il fait poétrides, et leur apprend langage humain, proférer, parler, chanter. Et tout pour la trippe.

Les aigles, gerfaulx, faulcons, sacres, laniers, austours, esparviers, émerillons, oiseaux aguars \ pérégrins, essors, rapineux, sauvages il domestique et apprivoise de telle façon que, les abandonnans en pleine liberté du ciel quand bon luy semble, tant haut qu'il voudra, tant que luy plaist, les tient suspens, errans, volans, planans, le muguetans -, luy faisans la cour au dessus des nues : puis soudain les fait du ciel en terre fondre. Et tout pour la trippe.

Les éléphans, les lions, les rhinocérotes, les ours, les chevaux, les chiens, il fait danser, baller, voltiger, combattre, nager, soy cacher, apporter ce qu'il veut, prendre ce qu'il veut. Et tout pour la trippe. Les poissons, tant de mer comme d'eau doulce, baleines et monstres marins, sortir il fait du bas abisme. Les loups jette hors des bois, les ours hors des rochers, les renards hors les tesnières ^ les serpens lance hors la terre. Et tout pour la trippe. Brief, est tant énorme que, en sa rage, il mange tous bestes et gens, comme fut vu entre les Vascons, lors que Q. Métellus, les assiégeoit par les guerres Sertorianes; entre les Sagontins assiégés par Annibal, entre les Juifs assiégés par les Romains : six cens autres, et tout pour la trippe.

Quand Penie, sa régente, se met en voie, la part qu'elle va, tous parlemens sont clos, tous édits

i. En fauconnerie, oiseaux qui n'ont pas été pris au nid et sont plus difficiles adresser. — 2. Courtisant. — 3. Tanières.

muts *, toutes ordonnances vaines. A ioy aucune n'est sujette, de toutes est exempte. Chascun la refuit en tous endroits, plus tost se exposans es naufrages de mer, plus tost eslisans par feu, par mons, par goulphres passer, que d'icelle estre appréhendés.

A la cour de messere Gaster séjournent les Engastrimyllies ou Ventriloques, et les Gastrolâtres, qui se font de leur ventre une idole. Ceux qui prendraient trop au sérieux l'éloge que Rabelais fait si souvent des bons vins et des bons morceaux, se feraient de lui une idée plus juste après avoir lu les pages suivantes :

Les Gastrolâtres, d'un autre costé, se tenoient serrés par troupes et par bandes, joyeux, mignars, douillets aucuns -, autres tristes, graves, sévères, rechignes : tous ocieux '■', rien ne faisans, point ne travaillans, poids et charge inutile de la terre, comme dit Hésiode, craignans (selon qu'on pouvoit juger) le ventre oflenser et emmaigrir. Au reste, masqués, déguisés, et vestus tant estrangement que c'estoit belle chose. Vous dites, et est escrit par plusieurs sages et antiques philosophes, que l'industrie de nature appert * merveilleuse en Tesbattement qu'elle semble avoir pris formant les coquilles de mer : tant y voit on de variété, tant de figures, tant de couleurs, tant de traits et formes non imitables par art. Je vous assure qu'en la vesture ^ de ces gastrolâtres coquillons, ne vismes moins de diversité et de déguisement.

1. Muets. — 2. Quelques-uns. — 3. Oisifa. — 4. Apparaît. — 5. Vêtement.

Ils tous tenoient Gaster pour leur grand dieu, le adoroient comme dieu, luy sacrifioient comme à leur dieu omnipotent, ne reconuoissoient autre dieu que luy, le servoient, aimoient sus toutes choses, honoroient comme leur dieu. Vous eussiez dit que proprement d'eux avoit le saint Envoyé * escrit : « Plusieurs sont desquels souvent je vous ay parlé (encore présentement je le vous dis les larmes à Fœil), ennemis de la croix du Christ; desquels mort sera la consommation, desquels ventre est le dieu. » Pantagruel les comparoit au cyclope Polyphemus, lequel Euripide fait parler comme s'ensuit : « Je ne sacrifie que à moy (aux dieux point) et à cestuy mon Ventre, le plus grand de tous les dieux. »

Comment Gaster inventa les moyens d'avoir et conserver grain.

Ces diables gaslrolatres retirés, Pantagruel fut attentif à l'estude de Gaster, le noble maistre des ars. Vous savez que, par institution de nature, Pain, avec ses apennaiges ^, luy a esté pour provision adjugé à aliment, adjointe ceste bénédiction du cie que, pour pain trouver et garder, rien ne luy défaudroit 2. Dès le commencement, il inventa l'art fabrile ', et agriculture, pour cultiver la terre, tendant à fin qu'elle luy produisist grain. Il inventa l'art

1. L'apôtre saint Paul. — 2. Apanages. — 3. Manquerait. — 4. Du forgeron.

FAITS ET DITS HÉROÏQUES DU iNOHLE PANTAGRUEL 317

militaire et armes, pour grain défendre, médecine et astrologie, avecques les mathématiques nécessaires j)our grain en saulveté par plusieurs siècles garder et mettre hors les calamités de luir, dégast desbestes brutes, larrecin des brigans. 11 inventa les moulins à eau, à vent, à bras, à autres mille engins, pour grain rnouldre et réduire en farine; le levain, pour fermenter la paste, le sel pour luy donner saveur (car il eut ceste connoissance, que chose au monde plus les humains ne rendoit à maladies sujets que de pain non fermenté, non salé user); le feu pour le cuire, les horloges et cadrans pour entendre le temps de la cuicte de Pain, créature de Grain.

Est advenu que Grain en un pays défailloit ' : il inventa art et moyen de le tirer d'une contrée en autre. Il, par invention grande, mesla deux espèces de animans, asnes et jumens pour production d'une tierce, laquelle nous appelons mulets, bestes plus puissantes, moins délicates, plus durables au labeur que les autres. Il inventa chariots et charrettes, pour l)lus commodément le tirer. Si la mer ou rivières ont empesché la traite, il inventa basteaux, galères et navires (chose de laquelle se sont les élémens esbahis), pour outre mer, outre tleuves et rivières naviger, et, de nations barbares, inconnues, et de loing séparées, grain porter et transporter.

Est advenu, depuis certaines années, que, la terre cultivant -, il n'a eu pluie à propos et en saison, par défaut de laquelle Grain restoit en terre, mort et perdu. Certaines années, la pluie a esté excessive, et

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