DU BON PANTAGRUEL
Le quatrième livre est la dernière partie authentique de l'ouvrage de Rabelais. Rabelais mourut en 1553. Neuf ans après sa mort parut un fragment du cinquième livre, qui deux ans après fut publié en entier, sous sa forme définitive. Mais ce livre est-il bien de Rabelais? Il est certain que plusieurs passages ne peuvent être de lui : il est fait allusion, par exemple, à un ouvrage de Scaliger postérieur à la mort de Rabelais. Mais dans d'autres son génie est bien reconnaissable, et l'on ne peut guère les attribuer qu'à lui. Il faut donc admettre que son manuscrit a été arrangé ou plutôt défiguré. Mais comme, dans les livres authentiques, il s'en faut que tout soit excellent, la médiocrité de tel ou tel chapitre ne prouve pas qu'il ne soit pas de Rabelais. Il est impossible de faire la part de l'auteur du Gargantua et de son pe-u scrupuleux éditeur.
Après avoir visité l'Ile Sonnante, l'île des Ferrements, l'ile de Cassade, Pantagruel arrive au Guichet habité par Grippeminaud, archiduc des Chats-Fourrés.
La satire des Chats-Fourrés est le passage le plus violent et le plus remarquable du livre. Rabelais avait plusieurs
fois déjà altaqué les gens de justice, mais jamais avec cette colère. On a cru souvent trouver dans l'amertume et le ressentiment qu"il témoigne dans cet épisode une preuve contre l'authenticité du livre. Mais certaines persécutions avaient bien pu changer son humeur et donner plus d'âpreté à ses écrits.
Comment nous passasmes le Guicliet habité par Grippeminaud, archiduc des Chats-Fourrés,
De là passasmes Condemnation, qui est une autre isle toute déserte. Passasmes aussi le Guichet, auquel lieu Pantagruel ne voulut descendre, et fit très bien : car nous y fusmes faits prisonniers et arrestés de fait parle commandement de Grippe-Minaud, archiduc dus Chats-Fourrés.
Les Chats-Fourrés sont bestes moult horribles : ils mangent les petits enfans et paissent sus des pierres de marbre *. Advisez, buveurs s'ils ne devroient bien estre camus. Ils ont le poil de la peau non hors sortant, mais au dedans caché *, et portent pour leur symbole et devise, tous et chascun d'eux, une gibecière ouverte, mais non tous en une manière : car aucuns la portent attachée au col en escharpe, autres sur la bedaine, autres sur le costé, et le tout par raison et mystère.
Ont aussi les gryphes tant fortes, longues et assérées que rien ne leur eschappe depuis qu'une fois l'ont
1. Allusion à la Table de Marbre du Palais. — 2. Allusion aux robes doublées d'hermine.
mis entre leurs serres. Et se couvrent les testes, aucuns de bonnets à quatre gouttières, autres de bonnets à revers, autres de mortiers, autres de caparassons mortifiés *.
Entrans en leur tapinaudière, nous fut dit par un gueux de Fhostière ^ auquel avions donné demy tcston : « Gens de bien, Dieu vous doint de léans ^ bien tost en santé sortir : considérez bien le minois de ces vaillans piliers, arboutans ^ de justice grippeminaudière; et notez que si vivez encore six olympiades et l'âge de deux chiens, vous verrez ces Chats- Fourrés seigneurs de toute l'Europe, et possesseurs pacifiques de tout le bien et domaine qui est en icelle, si en leurs hoirs ^, par divine punition, soudain ne dépérissoit le bien et revenu par eux injustement acquis. Tenez le d'un gueux de bien.
« Parmi eux règne la Sexte-Essence ", moyennant laquelle ils p;rippent ^ tout et dévorent tout : ils bruslent, escartèlent, décapitent, meurtrissent ^ emprisonnent, ruinent et minent tout, sans discrétion de bien et de mal. Car parmi eux vice est vertu appelée, meschanceté est bonté surnommée, trahison a nom de féauté, larcin est dit libéralité : pillerie est leur devise, et, par eux faite, est trouvée bonne de tous humains : exceptez moy les hérétiques; et le tout font avec souveraine et irréfragable autorité.
« Pour signe de mon pronostic, adviserez que léans sont les mangeoires au dessus des râteliers. De ce
1. En forme de mortiers. — 2. Gueux mendiant de porte en porte. — 3. De là. — 4. Arcs-boutants. — 5. Héritiers. ~ 6. ['encore plus subtile que la Quinte essence. — 1. Saisissent. — 8. Mettent à mort.
quelque jour vous souvienne. Et si jamais pestes au monde, famines, guerres, vorages \ cataclismes, conflagrations ^, malheurs adviennent, ne les référez ^ aux conjonctions des planètes maléfiques *, aux abus de la cour romaine ou tyrannie des Roys et Princes terriens, à l'imposture des caphars, hérétiques, faux prophètes, à la malignité des usuriers, faux monnoyeurs, rogneurs de testons^, ny à l'ignorance, impudence, imprudence des médecins, chirurgiens, apothicaires : attribuez le tout à Fénorme, indicible, incroyable, inestimable meschanceté laquelle est continuellement forgée et exercée en Tofficine des Chats-Fourrés, et n'est au monde connue non plus que la Caballe ® des Juifs.
« Pourtant ' n'est elle détestée, corrigée et punie, comme seroit de raison. Mais si elle est quelque jour mise en évidence et manifestée au peuple, il n'est et ne fut orateur tant éloquent qui par son art le retinst, ne loy tant rigoureuse et draconique^qui par crainte de peine le gardast, ne magistrat tant puissant qui par force l'empeschast de les faire tous vifs là dedans leur raboul'.ère ^ félonnement brusler. Leurs enfans propres Chats-Fourrillons et autres parents les auroient en horreur et abomination.
« C'est pourquoy, ainsi comme Hannibal eut de son père Hamilcar, sous solennelle et religieuse adju-
1. Gouiïres. — 2. Incendies. — 3. Atlribucz. — 4. ."Malfaisantes. — o. Pièces de monnaie ainsi nommées parce qu'elles portaient l'effigie, la teste du souverain. — 6. Science mystérieuse des Hébreux. — 7. C'est pourquoi. — 8. Draconienne, sévère comme les lois de Dracon. — 9. Trou creusé par les lapins.
ration, commandement de persécuter les Romains, tant qu'il vivroit, ainsi ay je de feu mon père injonction icy hors demeurer, attendant que là dedans tombe la foudre du ciel, et en cendre les réduise comme autres Titans profanes et Théomaches ' : puis que les humains tant et tant sont des corps endurcis que le mal parmy eux advenu, advenant, et à venir, ne recordent ^ ne sentent, ne prévoient : ou, le sentans, n'osent, ne veulent, ne peuvent les exterminer.
— Qu'est cela? dit Panurge. Ha, non, non, je n'y vais pas, par Dieu, retournons. Retournons, dis je, de par Dieu :
Ce noble gueux m'a plus fort estonné Que si du ciel en automne eust tonné.
« Retournans trouvasmes la porte fermée; et nous fat dit que là facilement on y entroit, comme en Âverne. A issir ^ restoit la difficulté, et que ne sortirions hors, en manière que ce fust, sans bulletin et descharge de l'assistance : par ceste seule raison qu'on ne s'en va pas des foires comme du marché, et qu'avions les pieds pouldreux.
« Le pis fut quand passasmes le Guichet. Car nous fusmes présentés, pour avoir nostre bulletin et descharge, devant un monstre, le plus hideux que jamais fust descrit. On le nommoit Grippe-Minaud. Je ne vous le saurois mieux comparer qu'à Chimère, ou à Sphinx, ou à Cerbérus, ou bien au simulacre d'Osiris, ainsi que le fîguroient les Égyptiens par
1. Combattant contre les dieux. — 2. Ne se rappellent. — 3. Sortir.
trois testes ensemble jointes : savoir est d'un lion rugiant, chien flattant, et d'un loup baislant ', entortillées d'un dragon soy mordant la queue, et de rayons scintillans à l'entour.
« Lesmains avoit pleines de sang,lesgryphescomnîc de harpie, le museau à bec de corbin, les dents d'un sanglier quadrannier *, les yeux flamboyans comme une gueule d'enfer, tout couvert de mortiers entrelacés de pilons : seulement apparoissoien t les gryphes.
« Le siège d'iceluy et de tous les collatéraux chats garaniers * estoit d'un long râtelier tout neuf, au dessus duquel, par forme de revers, instablées estoient mangeoires fort amples et belles, selon l'advertissement du gueux, A l'endroit du siège principal estoit l'image d'une vieille femme, tenant en main dextre un fourreau de faucille, en senestre une balance, et portant besicles au nez. Les coupes de la balance estoient de deux gibecières veloutées, l'une pleine de billon et pendante, l'autre vide et longue eslevée au dessus du trébuchet. Et suis d'opinion que c'estoit
portrait de justice grippeminaudière, bien abhorrente * de l'institution des antiques Thébains : qui érigeoient les statues de leurs dicastes et juges après leur mort en or, en argent, en marbre, selon leur mérite, toutes sans mains.
« Quand fusmes devant luy présentés, ne say quelle sorte de gens, tous vestus de gibecières et de sacs, à grands lambeaux d'escritures, nous firent sur une sellette asseoir. Panurge disoit : « Gallefretiers^ mes
1. Baillant. — 2. De quatre ans. — 3. Chats de garenne, chats sauvages. — 4. DilTérente. — 5. Gueux.
amis, je ne suis que trop bien ainsi debout : aussi bien elle est trop basse pour homme qui a chausses neuves et court pourpoint.
— Assoyez vous là, respondirent ils, et que plus on ne vous le die. La terre présentement s'ouvrira pour tous vifs vous engloutir, si faillez à bien respondre. »
Grippeminaud parait fort mal disposé pour les voyageurs. Ses propos sont peu rassurants : « Or çà, encores n'advint depuis trois cens ans en çà, or çà, que personne eschappast de céans sans y laisser du poil, or çà, ou de la peau pour le plus souvent, or çà. »
Panurge devine une énigme proposée par Grippeminaud, et, ce qui vaut mieux, jette au milieu de la salle une grosse bourse de cuir pleine d'écus au soleil. C'était ce que réclamait la perpétuelle exclamation de Grippeminaud : or çà, or çà.
Au son de la bourse, commencèrent tous les Chats- Fourrés jouer des gryphes comme si fussent violons desmanchés. Et tous s'escrièrent à haute voix, disans : « Ce sont les espices : le procès fut bien bon, bien friant, et bien espicé. Ils sont gens de bien.
— C'est or, dit Panurge; je dis escus au soleil.
— La cour, dit Grippe-Minaud, l'entend : or bien, or bien, or bien. Allez enfans, or bien, et passez outre : or bien, nous ne sommes tant diables, or bien, que sommes noirs, or bien, or bien, or bien. »
Issans ' du Guichet, fusmes conduits jusques au port par certains griplions de montagne ^ Avant entrer en nos navires fusmes par iceux advertis que