‹ RabelaisChapitre 1 sur 89 · I. — L’Homme · texte numérisé non relu

I. — L’Homme

C’est en Touraine , à C binon , « ville insigne , ville noble , ?;iZZe antique , voire 'première ville du monde », gne n«gni£ Ze yZns grand des maîtres railleurs , François Rabelais. En 1490 ? en 1495 ? on ne sait trop et sur ce point important on n'a fait encore que des conjectures. On l'avait dit fils d'un apothicaire : un petit fait a démontré qu'il n'en saurait être ainsi . A la Faculté de Montpellier , où nous le trouverons par la suite , les fils de maîtres médecins ou de maîtres apothicaires ne payaient point de droit d'inscription ; or, l'on a retrouvé dans les archives le reçu de la consignation faite par Rabelais. La seconde tradition , qui le dit fils d'un aubergiste , est plus admissible, d'autant que la légende a conservé l'enseigne du cabaret que tenait son père, A la

Lamproie. Il eut des frères dont nous ne savons rien. Quant à lui , destiné à Vétat ecclésiastique , il fut mis en 'pension dans les environs , à V abbaye de Seuillé. Plus tard il devint novice au couvent de la Baumette près d' Angers, où il connut Geoffroy d'Estissac et les frères du Bellay qui devaient jouer un rôle si important dans l'histoire et la littérature du xvie siècle.

En 1508, il arriva chez les Cordeliers de Fontenay-le- Comte et y gravit tous les degrés du sacerdoce: il reçut la prêtrise vers 1520.

Nous possédons une preuve patente de son séjour à F Ôntenay-le-C ômte. C'est un acte d'achat de propriété et parmi les signatures de douze cordeliers figure celle de Rabelais , ce qui prouve qu' alors il n'était déjà plus un simple moinaïllon.

On n'était guère adonné à l'étude dans ce couvent et un moine savant était chose monstrueuse , l'ordre tirant gloire - de son ignorance. La tolérance non plus n'y était point pratiquée. Soixante-dix ans auparavant, un moine prêcheur, Philippe Bertin y avait été brûlé vif comme fauteur d'hérésie. Il est peu probable que Rabelais, lors des premières années de son séjour, malgré son vif désir d'apprendre, ait eu le loisir et la possibilité d'étudier. Ce fut probablement après avoir reçu la prêtrise que, devenu plus libre, il put se plonger dans le grec et Vhêbreu. La connaissance de ces deux langues lui fut facilitée par Pierre Lamy, autre moine savant de F ôntenay-le-C ômte. Bientôt, grâce à lui, il entre en relations avec Guillaume Budé, célèbre helléniste et André Tiraqueau, juge, auteur d'un livre sur la question, alors fort débattue, du m,érite des femmes, tous deux protégés par le jeune évêque Geoffroy d'Estissac.

Tiraqueau ne ménage pas son admiration pour la science de Rabelais que, dans une lettre, il désigne comme « un homme d'une habileté consommée dans les langues latine et grecque et dans toutes les sciences au delà de ce qu'on attendrait de son âge et en dehors des habitudes de son ordre ». Ces sciences, c'étaient le droit romain et la médecine.

Ce moine décidément en savait trop au regard de ses frères qui ne connaissaient que le latin de leur bréviaire.

NOTICE

Savoir le' grec « sentait de loin V hérésie » ; tout le moyen âge V avait ignoré se contentant de la dédaigneuse formule , Graecum est, non legitur. Une 'perquisition eut lieu dans la cellule des deux moines et les livres furent confisqués. Pierre Lamy se réfugia à Bâle , auprès d'Erasme et Rabelais chez son protecteur Geoffroy d' Estissacy Vévéque de Maillezais. Par lui il obtint , en 1524, un induit du pape Clément Vil , V autorisant à passer de l'ordre des Cor délier dans celui de Saint-Benoît.

Ces faits nous montrent donc en Rabelais un homme de savoir et de travail , ce qui permet de rejeter dans le domaine de la légende les farces d'un goût douteux qu'on lui attribue avec tant de facilité. Le rôle de Panurge concorde assez mal avec ce que nous savons de la dignité de sa vie : disons une fois pour toutes que si lui-même a pratiqué le pantégruélisme qui est « certain mépris des choses fortuites » et que s'il a envisagé avec gaîté les avatars dont sa vie abonde , rien ne pêrmet d'en faire le joyeux curé de Meudon cher au peuple , ni l'ivrogne « de la panse du quel naquit une vigne », calomnie gratuite de Ronsard.

Il est probable que Rabelais mît à profit le temps qu'il resta auprès de Geoffroy d'Estissac, en poussant plus

avant ses nouvelles études de botanique et de médecine , pour lesquelles il se passionnait. Cette soif de savoir le détermina même , au bout d'un temps assez court , à quitter cette résidence aimable , où il ne trouvait pas les

éléments propres à satisfaire sa curiosité intellectuelle.

La renommée dont jouissait la Faculté de Médecine de Montpellier lui fit quitter l'ordre et l'habit de Saint-Benoît pour prendre celui de prêtre séculier. Il passe par Paris

et arrive à Lyon. A quelle date précise , on ne sait.

Mais ce qui est absolument certain , c'est qu'il fût immatriculé à la Faculté de Montpellier , le 17 septembre 1530. On a même établi que , n'ayant pas dans sa poche un écu d'or , prix exigé , au moment où ïl s'inscrivit , il donna un acompte de 3 livres et rapporta le soir même l'argent nécessaire pour parfaire la somme .

La légende a embelli son arrivée dans cette ville: on s'est plu à raconter que Rabelais , entrant dans la salle où se discutait une thèse de botanique , frappé de l'ignorance du

candidat , aurait, pris la parole à sa place et fait un tel étalage d'érudition qu'on l'aurait proclamé docteur sur-le-champ .

Tout ceci doit être réduit à la faveur qu'obtint le nouvel inscrit de passer son baccalauréat de médecin au bout de deux mois et demi , au lieu des trois années de cours exigées. Il avait déjà su, d'ailleurs, se signaler à l'attention de ses maîtres. Car, suivant la coutume qui voulait que les étudiants fissent devant leurs professeurs des cours publics, il avait, s' appuyant sur un manuscrit grec en sa possession, rectifié certaines erreurs contenues dans les Aphorismes d' Hippocrate en latin . Le texte ainsi corrigé fut, par ses soins, publié ensuite chez le fameux éditeur Sébastien Gryphe, de Lyon.

Notons un voyage qu'il fit à H y ères, on ne sait au juste en quelle année, et un autre à Narbonne en 1531, en vue de la pratique médicale, exigée de tout bachelier de médecine d'après les statuts.

L'année suivante, il revient à Lyon, où il obtient le titre de médecin de l'hôpital du Rhône, aux appointements de 40 livres par an.

Alors commence vraiment sa vie littéraire.

En dehors des Aphorismes d' Hippocrate et de V Ars parva de Galien, il rédige la Pantagrueline Prognostication, parodie des prédictions sur l'année nouvelle qui remplissaient les almanachs. Rabelais en publiera pendant dix-sept ans. En même temps il donne son fameux roman de Gargantua et Pantagruel. Nous parlerons plus loin de la question si controversée de leur publication.

Rabelais, on l'a déjà vu, avait une existence fort vagabonde et soit curiosité, soit esprit de mobilité, toute sa vie se passe à courir de ville en ville et de pays en pays. Aussi ne faut-il point s'étonner de le voir quitter Lyon, où certainement il devait s'être fait une situation enviable et comme auteur et comme médecin, pour suivre l'évêque de Paris, Jean du Bellay, dans un voyage à Rome. Celuici allait plaider la cause d'Henri Vlll d' Angleterre qui, répudiant Jeanne d' Aragon, désirait une nouvelle union avec Anne de Boleyn; il fallait obtenir du pape la rupture du mariage et empêcher, chose grave pour la politique de François Ier, une rupture de V Angleterre avec Rome. Du

NOTICE

Bellay ne réussit 'pas dans sa mission : rappelé par le roi , il revint en France et Rabelais retourna à Lyon.

Il n'y fut pas plus sédentaire ; il s'absenta encore , alla , suppose-t-on , à Grenoble , mais quand il revint , les recteurs de V hôpital, irrités contre ce médecin si peu assidu à son poste , le remplacèrent. Rabelais fut rayé de l'hôpital du Rhône , le 5 mars 1534.

L'année suivante , /ean du Bellay , ayant été élevé au cardinalat , se rendit une seconde fois à Rome , emmenant avec lui Rabelais. C'est l'époque où Charles-Quint devant le consistoire tenu par le pape prononça un insolent discours contre François Px , discours que du Bellay se hâta d'aller répéter au roi. Quant à Rabelais , il s'occupe d' archéologie, continuant les fouilles entreprises lors du premier voyage , se lie avec Philibert de Lorme , le fameux architecte du Louvre, fréquente des Grecs et des Levantins possesseurs de manuscrits précieux, étudie l'arabe avec l'évéque de Caramith, et envoie en France des graines rares. En même temps, désirant régulariser sa situation, il obtient du pape absolution pleine et entière et le droit de reprendre l'habit de Saint-Benoît. Enfin il revint à Paris où l'avait précédé du Bellay. Nous le voyons en 1537, avec Budé et Clément Marot, assister à un banquet donné à Bolet pour fêter une grâce obtenue à la suite d'une mauvaise affaire que celuici avait eue à Lyon.

Enfin il revient à Montpellier, passe sa licence en avril 1537, et, en mai, est reçu docteur ; il professe dès lors à la Faculté, non en qualité de professeur royal, mais en qualité de professeur ordinaire. Comme toujours, nous voyons son génie incessamment en éveil et passionné pour les sciences et les nouveautés. C'est ainsi que les registres de Montpellier portent le reçu d'un écu d'or que Rabelais obtint pour avoir fait une leçon d'anatomie ; bien avant Vésale, il disséqua en effet sur un cadavre, ainsi que nous l'apprend une poésie de Bolet , dans laquelle un pendu se félicite d'avoir servi après sa mort à l'instruction générale. TJn document nous dit aussi qu'il « se rendait de bon matin sur la place, vêtu de sa robe de chambre, se mêlait aux ouvriers venus sur la place pour se louer, les provoquait avec des quolibets et des plaisanteries pour leur

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