COMMENT GARGANTUA NAQUIT
je ne le dis de bon cœur, et, pour ma parole, n’en faites ni pys ni moins. Mais j’auray prou d’affaires aujourd’huy, si Dieu ne me aide, et tout par vostrè membre, que vous fussiez bien aise !
— Couraige, couraige ! dist il ; ne vous souciez au reste, et laissez faire aux quatre bœuf de devant. Je m’en vais boire encores quelque veguade (1). Si ce pendant vous survenoit quelque mal, je me tiendray prés (non loin) : huschant en paulme (2), je me rendray à vous. »
Peu de temps après elle commença à soupirer, lamenter et crier. Soudain vinrent à tas sages femmes de tous costés. Et, la tastans par le bas, trouvèrent quelques pellauderies (3) assez de mauvais goût, et pensoient que ce fust Tentant; mais c’estoit le fondement qui luy escappoit, à la mollification du droit intestin, lequel vous appelez le boyau cullier, par trop avoir mangé des tripes, comme avons déclaré cy dessus.
Dont une horde vieille de la compagnie, laquelle avoit réputation d’estre grande medicine, et là estoit venue de Brisepaille, d’auprès Sainct Genou, devant soixante ans, luy fit un restinctif si horrible que tous ses larrys (4) tant furent oppilés et reserrés qu’à grand peine avec les dents vous les eussiez élargis, qui est chose bien horrible à penser, mesmement que le diable, à la messe de sainct Martin, escrivant le caquet de deux gualoises (5), à belles dents alongea son parchemin.
Par cet inconvénient furent au dessus relaschés les cotylédons de la matrice, par lesquelz sursaulta l’enfant, et entra en la veine creuse ; et gravant (6) par le diaphragme jusques au-dessus des épaules, où ladite veine se part en deux, prit son chemin à gauche, et sortit par l’oreille senestre. Soudain qu’il fut né, ne cria, comme les aultres en fans : Mies, mies, mies ; mais, à haulte voix, s’escnoit : « A boire, à boire, à boire ! » comme invitant tout le
(1) Boire encore quelques coups.
(2) Crier en se servant de la main comme porte-voix.
(3) Peau.
(4) Membranes.
(5) Filles.
(6) Montant.
monde à boire, si bien qu’il fut ouy de tout le pays de Beusse et de Bibarois.
Je me doute que vous ne croyez assurément ceste étrange nativité. Si ne le croyez, je ne m’en soucie, mais un homme de bien, un homme de bon sens croit tous jours ce qu’on luy dit, et qu’il trouve par escrit. Ne dit Salomon, Proverbiorum xiv: Inno cens crédit omni verbo, etc.? et sainct Paul, prim. Corinthior. xm: Charitas omnia crédit? Pourquoy ne le croiriez vous? Pour ce, dictes vous, qu’il n’y a nulle apparence. Je vous dis que, pour ceste seule cause, vous le devez croire, en foy parfaicte. Car les sorbonistes disent que foy est argument des choses de nulle apparence.
Est-ce contre notre loy, notre foy, contre raison, contre la sainte Escrit ure? De ma part, je ne trouve rien escrit es Bibles sainctes qui soit contre cela. Mais si le vouloir de Dieu tel eut esté, diriez vous qu’il ne l’eut pu faire? Ha, pour grâce, n’emburelucoquez ,(1) jamais vos esprits de ces vaines pensées. Car je vous dis que à Dieu rien n’est impossible. Et, s’il vouloit, les femmes auroient dorénavant ainsi leurs enfants par l’oreille.
Bacchns ne fut-il pas engendré par la cuisse de Jupiter?
Rocquetaillade naquit-il pas du talon de sa mère?
Crocquemouche, de la pantoufle de sa nourrice?
Minerve nasquit-elle pas du cerveau par l’oreille de Jupiter ?
Adonis, par l’escorce d’un arbre de mirrhe?
Castor et Pollux, de la coque d’un œuf pont et esclos par Léda ?
Mais vous seriez bien davantage ébahis et étonnés si je vous exposois présentement tout le chapitre de Pline, auquel il est parlé des enfantements étranges et contre nature. Et toutesfois je ne suis point menteur tant assuré comme il a esté. Lisez le septième de sa Naturelle Histoire , chap. m, et ne m’en tabustez plus l’entendement.