DE L’ADOLESCENCE DE GARGANTUA
Gargantua, depuis les trois jusques à cinq ans, fut nourry et institué en toute discipline convenente, par le commandement de son père; et celuy temps passa comme les petits enfants du pays, c’est à savoir : à boire, manger et dormir ; à manger, dormir et boire ; à dormir, boire et manger.
Tous jours se vaultroit par les fanges, se mascaroit (5) le nez, se chaffourroit (6) le visage, éculoit ses souliers, bayait souvent aux mouches, et couroit voluntiers après les parpaillons, desquelz son père tenoit l’empire. Il pissoit sus ses souliers, il chioit en sa chemise, il se mouchoit à ses manches, il morvoit dedans sa soupe, et patrouilloit par tout lieu, et buvoit en sa pantoufle, et se frottoit ordinairement le ventre d’un panier. Ses dents aiguisoit d’un sabot, ses mains lavoit de potaige, se pégnoit d’un gobelet, s’asséyait entre deux selles le cul à terre, se couvroit d’un sac mouillé, beuvoit en mangeant sa soupe, mangeoit sa fouace (7) sans pain, mordoit en riant, rioit en mordant, souvent crachoit au bassin, petoit de graisse, pissoit contre le soleil, se cachoit en l’eau pour la pluye, battoit à froid, songeoit creux, faisoit le succré, escorchoit le renard (8), disoit le patenostre du cinge (9),
(1) Bouchon.
(2) -Se bercer.
(3) Remuer doucement la tête.
(4) C’est promener ses doigts comme lorsqu’on joue du violon par exemple.
(5) Barbouiller.
(6) Egratigner.
(7) Gâteau.
(8) Vomir.
(9) Murmurer.