COMMENT IL FUT INSTITUÉ PAU PONOCRATES
poinct advenoit, S6 tenoit sur ses pieds tant roidement qu’il s’abandonnoit es plus adventureux, en cas qu’ils le fissent mouvoir de la place, comme jadis faisoit Milon. A l’imitation duquel aussi tenoit une pomme de grenade en sa main et la donnoit à qui lui pourroit oster.
Le temps ainsi employé, lui frotté, nettoyé, et refraischy d’habillements, tout doucement s’en retournoient, et passans par quelques prés ou autres lieux herbus, visitaient les arbres et plantes, les conferens avec les livres des anciens qui en ont écrit, comme Théophraste, Dioscorides, Marin us, Pline, Nicander, Macer et Galien; et en emportoit leurs pleines mains au logis ; desquelles avoit la charge un jeune paige nommé Rhizotome, ensemble des marrochons, des pioches, cerfouettes, beches, tranches, et aultres instrumens requis à bien arborizer.
Eux arrivés au logis, cependant qu’on apretoit le souper, répétoient quelques passages de ce qu’ avoit esté lu, et s’assoyoient à table. Notez icy que son disner estoit sobre et frugal : car tant seulement mangeoit pour refréner les aboys de l’estomac; mais le souper estoit copieux et large. Car tant en prenoit qui lui estoit de besoing à soy entretenir et nourrir. Ce que est la vraye diete, prescrite par l’art de bonne et sure médecine, quoy qu’un tas de badaux médecins, harcelés en l’officine des Arabes, conseillent le contraire.
Durant iceluy repas estoit continuée la leçon du disner, tant que bon sembloit: le reste estoit consommé en bons propos, tous lettrés et utiles. Après grâces rendues, s’adonnoient à chanter musicalement, à jouer d’ instrumens harmonieux, ou de ces petits passetemps qu’on faict es chartes, es dés et guobelets : et là demeuroient faisans grand chere, s’esbaudissans aucunesfois jusques à l’heure de dormir ; quelquefois alloient visiter les compagnies des gens- lettrés, ou de gens qui eussent vu pays estranges.
En pleine nuit, avant que soy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus descouvert voir la face du ciel ; et la notaient les comètes si aucunes estoient (1) les figures, situations, aspects, oppositions et conjonctions des astres.
(1) S’il y en avait.
Puis, avec son précepteur, recapituloit briefvement, à la mode des Pythagoriques, tout ce qu’il avoit lu, vu, su, faict et entendu, au decours de toute la journée Si (1) prioient Dieu le créateur en l’adorant, et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense : et, lui rendans grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clemence pour tout l’advenir. Ce faict, entroient en leur repos
COMMENT GARGANTUA EMPLOYOIT LE TEMPS, QUAND l’AIR ESTOIT PLUVIEUX
S’il advenoit que l’air fut pluvieux et intemperé, tout le temps davant disner estoit employé comme de coustume, excepté qu’il faisoit allumer un beau et clair feu pour corriger l’intempérie de l’air. Mais, après disner, en lieu des exercitations, ils demouroient en la maison, et par maniéré d’apotherapie (2), s’esbatoient à boteler du foin, à fendre et scier du bois, et à battre les gerbes en la grange. Puis estudioient en l’art de peincture et sculpture; ou revocquoient (3) en usage l’antique jeu des taies (4), ainsi qu’en a écrit Leonicus, et comme y joue nostre bon amy Lascaris.
En y jouant, recoloient les passaiges des auteurs anciens auxquelz est faicte mention ou prise quelque métaphore sur iceluy jeu. Semblablement, ou alloient voir comment on tiroit les métaux, ou comment on fondoit l’artillerie; ou alloient voir les lapidaires, orfèvres et tailleurs de pierreries ; ou les alchymistes et monnoyeurs ; ou les haultelissiers, les tissotiers, les veloutiers, les horologiers, miralliers, imprimeurs, organistes, taincturiers, et aultres telles sortes d’ouvriers, et, par tout donnans le vin, apprenoient et consider oient l’industrie et invention des mestiers.
Alloient ouir les leçons publiques, les actes solennelz,
(1) Puis.
(2) Délassement.
(3) Rappeler.
(4) Osselets.