LE LION, LE RENAUD ET LA VIEILLE
« cul jusques au nombril; mesure quatre, mais bien cinq « empans et demy. C’est un coup de cognée ; je me doubte « que la playe soit vieille. Pourtant, afin que les mous- « ches n’y prennent, esmouche la bien fort, je t’en prie, « et dedans et dehors : tu as bonne queue et longue ; este mouche, mon amy, esmouche, je t’en supplie, et cepen- « dant je vais quérir de la mousse pour y mettre. Car « ainsi nous fault il secourir et aider l’un l’aultre, Dieu « le commande. Esmouche fort, ainsi, mon amy, esmouche « bien : car ceste playe veult estre esmouchée souvent, « aultrement la personne ne peut estre à son aise. Or « esmouche bien, mon petit compere, esmouche; Dieu t’a « bien pourveu de queue, tu l’as grande et grosse à l’ad- « venant, esmouche fort, et ne t’ennuye point. Un bon « esmoucheteur qui, en esmouchetant continuellement, es- « mouche de son mouschet, par mousches jamais esmouchë « ne sera. Esmouche, couillaud, esmouche, mon petit bedeau, « je n’arresteray guères. »
Puis va chercher force mousse, et quand il fut quelque peu loing, il s’escria, parlant au renard : « Esmouche bien « tous jours, compere, esmouche, et ne te fasche jamais de « bien esmoucher; par Dieu, mon petit compere, je te « feray estre à gages esmoucheteur de la reyne Marie ou « bien de don Pietro de Castille. Esmouche seulement, es- « mouche, et rien de plus. » Le pauvre renard esmouchait fort bien et deçà et de là, et dedans et dehors; mais la fausse vieille vesnoit et vessoit puant comme cent diables. Le pauvre renard estoit bien mal à son aise, car il ne sçavoit de quel costé se virer pour évader le parfum des vesses de la vieille; et, ainsi qu’il se tournoit, il vit que au derrière estoit encor es un aultre pertuis, non si grand que celuy qu’il esmouchoit, dont luy venoit ce vent tant puant et infect. Le lyon finablement retourne, portant de mousse plus que n’en tiendroient dix et huit balles, et commença en mettre dedans la playe, avec un baston qu’il apporta, et y en avoit ja bien mis seize balles et demie, et s’esbahyssoit : « Que diable ! ceste playe est parfonde : « il y entreroit de mousse plus de deux charretées ; et « bien... puis que Dieu le veut. » Et tousjours fourroit dedans; mais le renard l’ ad visa : « O compere lyon, mon
« amy, je te prie, ne mets icy toute la mousse, gardes en « quelque peu, car il y a encores icy dessous un aultre « petit pertuis, qui put comme cinq cens diables: j’en 6uis « empoisonné de l’odeur, tant il est punais. »