MŒURS ET CONDITIONS DE PANURGE
messe. Mais, quand ce fust Vite missa est, que le pauvre frater voulut se desvestir son aulbe, il emporta ensemble et habit, et chemise, qui estoient bien cousuz ensemble; et se rebrassa jusques aux espaules, monstrant son callibistris à tout le monde, qui n’estoit pas petit sans doubte. Et le frater tous jours tiroit; mais tant plus se descouvroit il, jusques à ce qu’un de Messieurs de la court dist : « Et quoy, ce beau pere nous veult il icy faire l’offrande et baiser son cul? le feu Sainct Antoine le baise! » Dès lors fut ordonné que les pauvres beaux peres ne se despouilleroient plus devant le monde, mais en leur sacristie, mesmement (1) en presence des femmes : car ce leur seroit occasion du péché d’envie.
Et le monde demandoit pourquoy est ce que ces fratres a voient la couille si longue. Ledict Panurge solut très bien le problesme, disant : « Ce qui fait les oreilles des asnes si grandes, c’est parce que leurs meres ne leur mettoient point de béguin en la teste : comme dit U Alliaco en ses Suppositions. A pareille raison, ce qui fait la couille des pauvres beaux peres si longue, c’est qu’ilz ne portent point de chausses foncées, et leur pauvre membre s’estend en liberté à brfde avallée, et leur va ainsi triballant sur les genoux, comme font les patenostres aux femmes. Mais la cause pourquoy ils l’avoient gros à l’equipolent, c’est qu’en ce triballement les humeurs du corps descendent audict membre : car, selon les légistes, agitation et motion continuelle est cause d’attraction.
Item, il avoit une aultre poche pleine de alun de plume, dont il jettoit dedans le dos des femmes qu’il voyoit les plus acrestées (2), et les faisoit despouiller devant tout Te monde; les aultres danser comme jau (3) sus breze, ou bille sur tabour; les aultres courir les rues, et luy après couroit, et, à celles qui se despouilloient il mettoit sa cappe sur le dos, comme homme courtois et gracieux.
Item, en une aultre, il avoit une petite guedoufle (4) pleine de vieille huille, et, quand il trouvoit ou femme
(1) Particulièrement.
(2) Pimpantes.
(3) Coq.
(4) Bouteille.
ou homme qui eust quelque belle robe, il leur engraissoit et gastoit tous les plus beaux endroits, sous le semblant de les toucher et dire : « Voicy de bon drap, voicy bon satin, bon tafetas, madame; Dieu vous doint ce que vostre noble cœur desire : vous avez robe neufve, nouvel amy ; Dieu vous y maintienne ! » Ce disant, leur mettoit la main sur le collet, ensemble le male tache y demouroit perpétuellement,
Si énormément engravée En l’âme, en corps, et renommée,
Que le diable ne l’eust ostée.
Puis à la fin leur disoit : « Madame, donnez vous garde de tomber, car il y a icy un grand et salle trou devant vous. » En une aultre, il a voit .tout plein de euphorbe pulvérisé bien subtilement, et là dedans mettoit un mouschenez beau et bien ouvré, qu’il avoit desrobé à la belle lingere du Palais, en luy ostant un poul dessus son sein, lequel toustesfois il y avoit mis. Et, quand il se trouvoit en compaignie de quelques bonnes dames, il leur mettoit sus le propos de lingerie, et leur mettoit la main au sein, demandant : « Et cet ouvrage, est il de Flandres, ou de Haynault? » Et puis tiroit son mouschenez, disant: « Tenez, tenez, voyez en cy de l’ouvraige; elle est de Foutignan ou de Foutarabie. » Et le secouoit bien fort à leurs nez, et les fesoit esternuer quatre heures sans repos. Cependant il petoit comme un roussin, et les femmes se rioient, luy disans: « Comment, vous petez, Panurge? — Non fais, disoit-il, madame; mais je accorde au contrepoint de la musique que vous sonnez du nez. »
En T aultre, un daviet (1), un pellican (2), un crochet, et quelques aultres ferremens, dont il n’y avoit porte nv coffre qu’il ne crochetast.
En l’ aultre, tout plein de petits gobelets, dont il jouoit fort artificiellement : car il avoit les doigts faicts à la main comme Minerve, ou Arachné, et avoit aultrefois crié
(1) Pince.
(2) Instrument de dentiste