MŒURS ET CONDITIONS DE PANURGE
comme porcs, puis s’enfuyoient de l’aultre costé : car, en moins de deux jours, il sceut toutes les rues, ruelles et traverses de Paris, comme son Deus det .
A l’aultre fois faisoit, en quelque belle place, par où ledict guet debvoit passer, une trainée de poudre de canon, et, à l’heure que passoit, mettoit le feu dedans, et puis prenoit son passe temps à voir la bonne grâce qu’ils avoient en fuyant, pensans que le feu Sainct Antoine ies tint aux jambes.
Et, au regard des pauvres maistres es ars et théologiens, il les persecutoit sur tous aultres. Quand il rencontroit quelqu’un d’entre eux par la rue, jamais ne failloit de leur faire quelque mal, maintenant leur mettant un estronc dedans leurs chaperons à bourlet, maintenant leur attachant de petites queues de renard ou des oreilles de lièvres par derrière, ou quelque aultre mal.
Un jour, que l’on avoit assigné à tous les théologiens de se trouver en Sorbone pour grabeler (1) les articles de la foy, il fit une tartre bourdonnoise, composée de force de ails, de galbanum, de assa fœtida , de castoreum, d’estroncs tous chaux, et la destrempit en sanie de bosses chancreuses ; et, de fort bon matin, en gressa et oignit théologal ement tout le treillis de Sorbone, en sorte que le diable n’y eust pas duré. Et tous ces bonnes gens rendoient là leurs gorges devant tout le monde, comme s’ils eussent escorché le renard, et en mourut dix ou douze de peste, quatorze en furent ladres (2), dix et huit en furent pouacres (3), et plus de vingt et sept en eurent la verole; mais il ne s’en soucioit mie.
Et portoit ordinairement un fouet sous sa robe, duquel il fouettoit sans rémission les pages qu’il trouvoit portans du vin à leurs maistres, pour les avanger d’aller.
En son saye avoit plus de vingt et six petites bougettes et fasques (4), toujours pleines, l’une d’un petit d’eau de plomb, et d’un petit Cousteau affilé comme une aiguille
(1) Examiner.
(2) Lépreux.
(3) Plein d’ulcères»
(4) Pochettes.
de peletier, dont il eoupoit les bourses; l’aultre, de aigrest (1) qu’il jettoit aux yeulx de ceux qu’il trouvoit ; l’ aultre, de glaterons empennés (2) de petites plumes d’oisons, ou de chappons, qu’il jettoit sur les robes et bonnets • des bonnes gens et souvent leur en faisoit de belles cornes, qu’ilz portoient par toute la ville, aucunes fois toute leur vie
En l’aultre, un tas de cornetz tous pleins de pulces et de poux, qu’il empruntait des guenaux de Sainct Innocent, et les jettoit, avec belles petites cannes ou plumes dont on escrit, sur les collets des plus sucrées damoiselles qu’il trouvoit, et mesmement en l’eglise : car jamais ne se mettoit au cœur au haut, mais toujours demouroit en la nef entre les femmes, tant à la messe, à vespres, comme au sermon.
En l’autre, force provision de haims (3) et claveaux (4), dont il accouploit souvent les hommes et les femmes, en compaignies où ils estoient serrés, et mesmement celles qui portoient robes de tafetas armoisy ; et, à l’heure qu’elles se vouloient départir, elles rompaient toutes leurs robes.
En l’aultre, un fouzil (5) garny d’esmorche, d’allumettes, de pierre à feu, et tout aultre appareil à ce requis.
En l’autre, deux ou troys mirouers ardens dont il faisoit enrager aucunes fois les hommes et les femmes, et leur faisoit perdre contenance à l’eglise : car il disoit qu’il n’y avoit qu’un antistrophe entre Femme Folle à la Messe et Femme Molle à la Fesse.
En l’ aultre, avoit provision de fil et d’aiguilles, dont il faisoit mille petites diableries.
Une fois, à l’issue du palais, à la grand salle, lorsqu’un cordelier disoit la messe de Messieurs, il luy aida à soy habiller et revestir ; mais en l’accoustrant, il luy cousit l’aulbe avec sa robe et chemise, et puis se retira quand Messieurs de la court vindrent s’asseoir pour ouir icelle
(1) Verjus...
(2) Grateron (plante, garni de).
(3) Hameçons.
(4) Clous recourbés.
(5) Briquet.