COMMENT EPISTEMON FUT GUERI
Mais Panurge dist : « Enfans, ne pleurez goutte, il est encor es tout chault, je vous le guérir ay aussi sain qu’il fut jamais. »
Ce disant print la teste, et la tint sur sa braguette cbauldement, afin qu’elle ne print vent. Eustbenes et Carpalim portèrent le corps au lieu où ils avoient banqueté, non par espoir que jamais guérit, mais afin que Pantagruel le vist. Toutesfois, Panurge les reconfortoit, disant: « Si je ne le guerys, je veulx perdre la teste (qui est le gage d’un fol) ; laissez ces pleurs et me aidez. Adonc, nettoya très bien de beau vin blanc le col, et puis la teste, et y synapisa de pouldre de diamerdis, qu’il portoit tousjours en une de ses fasques (1) ; après les oignit de je ne sçay quel oignement : et les ajusta justement vene contre vene, nerf contre nerf, spondyle contre spondyle, afin qu’il ne fust torty colly, car telles gens il haissoit de mort. Ce faict, luy fit à l’entour quinze ou seize points d’aguîlle, afin qu’elle ne tombast de rechief ; puis mit à l’entour un peu d’un unguent qu’il appeloit resuscitatif.
Soudain Epistemon commença respirer, puis ouvrir les yeulx, puis baisler, puis esternuer, puis fit un gros pet de mesnage. Dont dist Panurge : « A ceste heure il est guery asseurement. » Et luy bailla à boire un verre d’un grand villain vin blanc, avec une roustie sucrée. En ceste façon fut Epistemon guery habilement, excepté qu’il fut enroué plus de trois semaines, et eut une toux seiche, dont il ne peult onques guérir, sinon à force de boire.
Et là commença à parler, disant qu’il avoit veu les diables, avoit parlé à Lucifer familièrement, et fait grand chere en enfer, et par les champs Elysées. Et asseuroit devant tous que les diables estoient bons compaignons. Au regard des damnés, il dist qu’il estoit bien marry de ce que Panurge l’ avoit si tost revocqué en vie : « Car je prenois, dist-il, un singulier passetemps à les voir. — Comment? dist Pantagruel. — L’on ne les traicte, dist Epistemon, si mal que vous penseriez : mais leur estât est changé en estrange façon. Car je vis Alexandre le Grand qui repetassoit de vieilles chausses, et ainsi gaignoit sa pauvre vie.
(1) Pochettes.
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Xerces crioit la moustarde.
Bomulus estoit saunier (1).
Numa, cloutier.
Tarquin, tacquin.
Piso, paisant.
Sylla, riveran (2).
Cyre estoit vacher.
Themistocles, verrier.
Epaminondas, myraillier (3).
Brute et Cassie, agrimenteurs (4).
Demosthenes, vigneron.
Cicéron, atizefeu.
Fabie, enfileur de patenostres.
Artaxerces, cordier.
Enéas, meunier.
Achilles, teigneux.
Agamemnon, lichecasse (5).
Ulysses, fauscheur.
Nestor, harpailleur (6).
Darie, cureur de retraictz.
An eus Martius, gallefretier (7).
Camillus, gallocher.
Marcellus, esgousseur de febves.
Drusus, trinquamelle (8).
Scipion Africain crioit la lÿe en un sabot.
Asdrubal estoit lanternier.
Hannibal, cocquassier (9).
Priam vendoit les vieux drapeaulx.
Lancelot du Lac estoit escorcheur de chevaux mors.
« Tous les chevaliers de la Table Bonde estoient pauvres gaignedeniers, tir ans la rame pour passer les rivières de Cocyte, Phlegeton, Styx, Acheron et Lethé, quand mes-
(1) Marchand de sel.
(2) Batelier.
(3) Miroitier.
(4) Arpenteur.
(5) Marmiton.
(6) Voleur.
(7) Goudronneur.
(8) Fanfaron.
(9) Cuisinier.
COMMENT ÉPISTEMON FUT GTJERI
sieurs les diables se veulent esbattre sur l’eau, comme sont les bastelieres de Lyon et gondoliers de Venise. Mais, pour chascune passade, ilz n’en ont qu’une nazarde, et, sus le soir, quelque morceau de pain chaumeny (1).
« Les douxe pers de France sont là et ne font rien que je aye veu, mais ilz gaignent leur vie à endurer force plameuses, chinquenaudes, alouettes et grans coups de poing sur les dents.
Trajan estoit pecheur de grenoilles.
Antonin, lacquais.
Commode, gayetier (2).
Pertinax, eschalleur de noix.
Luculle, grillotier (3).
Justinian, bimbelotier.
Hector estoit fripesaulce.
Paris estoit pauvre loqueteux.
Achilles, boteleur de foin.
Cambyses, mulletier.
Artaxes, escumeur de potz.
Néron estoit vielleux, et Fiérabras, son varlet; mais il luy faisoit mille maulx, et luy faisoit manger le pain bis, et boire vin poulsé; et luy mangeoit et beuvoit du meilleur.
Jules César et Pompée estoient goudronneurs de navires.
Valentin et Orson servoient aux estuves d’enfer, et estoient racletoretz (4).
Giglan et Gauvain estoient pauvres porchiers.
Geoffroy à la grand dent estoit allumetier.
Godefroy de Billon, dominotier.
Baudoin estoit manillier.
Don Pietro de Castille, porteur de rogatons
Morgant, brasseur de bière.
Tïuon de Bordeaux estoit relieux de tonneaulx.
Pyrrhus, souillart de cuisine (5).
(1) Moisi.
(2) Ouvrier en jais.
(3) Rôtisseur.
(4) Masseurs.
(5) Laveur de vaisselle.
Antioche estoit ramonneur de cheminées.
Romule estoit rataconneur de bobelins.
Octavian, ratisseur de papier.
Nerva, houssepaillier (1).
Le pape Jules, crieur de petits pâtés ; mais il ne portoit plus sa grande et bougrisque barbe.
Jean de Paris estoit gresseur de bottes.
Artus de Bretaigne, degresseur de bonnets.
Perceforest porteur de côtrets.
Boniface pape huitiesme estoit escumeur de marmites. Nicolas pape tiers estoit papetier.
Le pape Alexandre estoit preneur de ratz.
Le pape Sixte, gresseur de verole
— Comment ! dist Pantagruel, y a il des verolés de par de là?
— Certes, dist Epistemon, je n’en vis onques tant; il y en a plus de cent millions. Car croyez que ceux qui n’ont eu la verole en ce monde cy l’ont en l’autre.
— Cor Dieu, dist Panurge, j’en suis donc quitte. Car je y ai esté jusques au trou de -Gilbathar, et remply les bondes de Hercules, et ay abatu des plus mures !
Ogier le Dannois estoit fourbisseur de harnois.
Le roy Tigranes estoit recouvreur.
Galien Restaure, preneur de taulpes.
Les quatre filz Aymon, arracheurs de dents.
Le pape Calixte estoit barbier de maujoinct.
Le pape Urbain, croquelardon.
Melusine estoit souillarde de cuisine.
Matabrune, lavandière de buées Cléopatra, revenderesse d’oignons.
Helene, courratiere de chambrières (2).
Semiramis, espouilleresse de belistres.
Dido vendoit des mousserons.
Penthasilée estoit cressoniere.
Lucresse, hospitalière.
(1) Marmiton.
(2) Revendeuse.