‹ RabelaisChapitre 42 sur 89 · LE TIERS LIVRE · texte numérisé non relu

LE TIERS LIVRE

Tout le Tiers Livre , un des meilleurs de Rabelais , roule sur cette importante question: à savoir si Panurge se doit marier ou non et s'il sera exposé un jour à souffrir quant à la conduite de sa femme.

COMMENT PANURGE SE CONSEILLE A PANTAGRUEL POUR SAVOIR s’il SE DOIT MARIER

Pantagruel rien ne replicquant, continua Panurge, et dist avec un profond souspir : « Seigneur, vous avez ma deliberation entendue, qui est me marier, si, de malencontre, n’estoient tous les trous fermés, clous et bouclés: je vous supplie, par l’amour que si long temps m’avez porté, dictes m’en vostre ad vis.

— Puis, respondit Pantagruel qu’une fois en avez jetté le dez, et ainsi l’avez décrété et prins en ferme deliberation, plus parler n’en fault; reste seulement la mettre à execution. — Voire (1) mais, dist Panurge, je ne la voudrois exécuter sans vostre conseil et bon ad vis. — J’en suis, respondit Pantagruél, d’advis et le vous conseille.

— Mais, dist Panurge, si vous cognaissiez que mon meilleur fut, tel que je puis demeurer, sans entreprendre cas de nouvelleté, j’aimerois mieulx ne me marier poinct. — Poinct donc ne vous mariez, respondit Pantagruel. — Voire mais, dist Panurge, voudriez vous qu’ ainsi seulet je demeurasse toute ma vie, sans compaignie conjugale? Vous sçavez qu’il est escrit : V ce. soli! L’homme seul n’a jamais tel soûlas (2) qu’on voit entre gens mariés. — Mariez vous donc, de par Dieu, respondit Pantagruel.

— Mais si, dist Panurge, ma femme me faisoit coqu, comme vous sçavez qu’il en est grande année, ce seroit assez pour me faire trespasser hors les gonds de patience. J’aime bien les coqus, et me semblent gens de bien et les hante voluntiers ; mais, pour mourir, je ne le voudrois estre.

(1) Vraiment.

(2) Contentement.

C’est un poinct qui trop me poingt. — Poinct donc ne vous mariez, respondit Pantagruel, car la sentence de Seneque est véritable hors toute exception : Ce qu’à auitruy tu auras faict, sois certain qu’aultruy te fera. — Dictes vous, demanda Panurge, cela sans exception? — Sans exception, il le dit, respondit Pantagruel. — Ho ho, dist Panurge de par le petit diable, il entend en ce monde ou en l’aultre.

« Voire mais, puisque de femme ne me veux passer en plus qu’un aveugle de baston (car il fault que le virolet trotte, aultrement vivre ne sçaurois), n’est ce le mieulx que je m’associe quelque honneste et preude femme, qu’ainsi changer de jour en jour, avec continuel danger de quelque coup de baston, ou de la vérole pour le pire ? Car femme de bien onques ne me fut rien, et n’en desplaize à leurs mariz. — Mariez vous donc, de par Dieu, respondit Pantagruel.

— Mais si, dist Panurge, Dieu le vouloit, et advint que j’espousasse quelque femme de bien, et elle me battit, je serois plus que tiercelet de Job (1) si je n’enrageois pas tout vif. Car l’on m’a dict que ces tant femmes de bien ont communément mauvaise teste : aussi ont elles bon vinaigre en leur ménagé. Je l’aurois encore pire, et luy battrois tant et trestant sa petite oye (ce sont bras, jambes, teste, poulmon, foye et râtelle), tant luy deschiqueterois ses habillements à bastons rompus, que le grand diole (2) en attendroit l’ame damnée à la porte. De ces tabus je me passerois bien pour ceste année, et content serois n’y entrer poinct. — Poinct donc ne vous mariez, respondit Pantagruel.

— Voire, mais, dist Panurge, estant en estât tel que je suis, quitte, et non marié. Notez que je dis quitte, en la male heure. Car, estant fort endeté, mes créditeurs ne seroient que trop soigneux de ma paternité. Mais, quitte et non marié, je n’ay personne qui tant de moy se souciast, et amour tel me portast qu’on dit estre amour conjugal. Et, si par cas tombois en maladie, traicté ne sero*' qu’au rebours. Le sage dit: Là où n’est femme, j’entencu ^ere de familles et en mariage légitimé, le malade est en grand

(1) Plus que parfaite créature.

(2) Diable.

SŒUR FESSUE

estrif (1). J’en ay veu claire expérience en papes, légats, cardinaux, evesques, abbés, prieurs, prestres et moines. Or là jamais ne m’auriez. — Mariez vous donc, de par Dieu, respondit Pantagruel.

— Mais si, dist Panurge, estant malade et impotent au devoir de mariage, ma femme, impatiente de ma langueur, à aultruy s’abandonnoit, et non seulement ne me secourust au besoing, mais aussi se mocquast de ma calamité, et (que pis est) me derobast, comme j’ay veu souvent advenir, ce seroit pour m’achever de peindre et courir les champs en pourpoinct. — Poinct donc ne vous mariez, respondit Pantagruel.

— Voire mais, dist Panurge, je n’aurois jamais autrement filz ne filles légitimés, auxquels j’eusse espoir mon nom et armes perpétuer ; esquelz je puisse laisser mes héritages et acquestz (j’en feray de beaux un de ces matins, n’en doubtez, et d’abondant seray grand retireur de rentes) ; avec lesquelz je me puisse esbaudir, quand d’ailleurs serois meshaigné (2), comme je voy journellement votre tant bénin et débonnaire pere faire avec vous, et font tous gens de bien en leur sérail et privé. Car quitte estant, marié non estant, estant par accident fasché, au lieu de me consoler, advis m’est que de mon mal riez. — Mariez vous donc, de par Dieu, » respondit Pantagruel.

SŒUR FESSUE

Ne pouvant tirer une réponse de Pantagruel, dont les conseils « ressemblent à la chanson du Ricochet », Panurge, perplexe, se décide à explorer le destin « par sorts virgilianes », c'est-à-dire en raisonnant sur des vers de Virgile pris au hasard, puis par songes.

La sibylle de Panzourt, interrogée , n'ayant pas elle non plus donné de réponse suffisante, Panurge va consulter un muet de naissance.

Nous détachons de ce chapitre le petit conte rabelaisien de sœur Fessue.

(1) Peine.

(2) Affligé.

« Vous sçavez comment, à Brignoles, quand la nonnain sœur Fessue fut par le jeune briffaut dam Royddimet engroissée, et, la groisse (1) conue, appellée par l’abbesse en chapitre, et arguée (2) de inceste, elle s’excusoit, allegant que ce n’avoit esté de son consentement, ce a voit esté par violence, et par la force du frer Royddimet. L’abbesse répliquant, et disant : « Meschante, c’etoit au dortoir, pour- « quoy ne criois tu à la force? Nous eussions couru à ton « aide. » Respondit qu’elle n’osoit crier au dortoir, pour ce qu’au dortoir y a silence sempiternelle. « Mais, dist « l’abbesse, meschante que tu es, pourquoy ne faisois tu « signe à tes voisines de chambre? — Je, respondit la Fes- « sue, leurs faisois signes du cul tant que pouvois, mais « personne ne me secourut. — Mais, demanda l’abbesse, « meschante, pourquoy incontinent ne me le vins tu dire, « et l’accuser régulièrement? Ainsi eusse je faict, si le cas « me fut advenu, pour demonstrer mon innocence. — « Pource, respondit la Fessue, que, craignant demeurer en « péché et estât de damnation, de peur que ne fusse de « mort soudaine provenue, je me confes3ay à luy, avant « qu’il ne departist de la chambre ; et il me bailla en peni- « tence de non le dire ne déceler à personne. Trop énorme .( eust esté le péché, révéler sa confession, et trop detes- « table davant Dieu et les anges. Par adventure, eust ce « esté cause que le feu du ciel eust ars (3) toute l’abbaye, « et toutes fussions tombées en abisme avec Dathan et « Abiron. »

COMMENT PANURGE PREND CONSEIL D’UN VIEIL POETE FRANÇOIS NOMMÉ RAMINAGROBIS

Sur l’heure fut par eux chemin pris, et, arrivans au lcgis poëticque, trouvèrent le bon vieillard en agonie, avec maintien joyeux, face ouverte, et regard lumineux.

Panurge, le saluant, luy mit au doigt medical de la main gauche, en pur don, un anneau d’or, en la pâlie duquel

(1) Grossesse.

(2) Accusée,

(3) Brûlé.

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