PANURGE PREND CONSEIL DE RAMINAGROBIS
estoit un saphyr orientai, beau et ample; puis, à l’imitation de Socrates, luy offrit un beau coq blanc, lequel, incontinent posé sur son lict, la teste) elevée, en grande alaigresse, secoua son pennaige, puis chanta en bien hault ton. Cela faict, Panurge le requist courtoisement dire et exposer son jugement sus le doubte du mariage prétendu.
Le bon vieillard commanda luy estre apporté ancre, plume et papier. Le tout fut promptement livré. Adonc escrivit ce que s’ensuit :
Prenez la, ne la prenez pas.
Si vous la prenez, c’est bien faict.
Si ne la prenez en effect,
Ce sera œuvre par compas
Galloppez, mais allez le pas.
Reculiez, entrez y de faict.
Prenez la, ne...
Jeûnez, prenez double repas,
Defaictes ce qu’estoit refaict.
Refaictes ce qu’estoit defaict.
Souhaitez luy vie et trespas.
Prenez la, ne...
Puis leurs bailla en main, et leurs dist : « Allez, enfans, en la garde du grand Dieu des cieulx, et plus de cestuy affaire ne d’aultre que soit ne m’inquietez. J’ay, ce jourd’huy, qui est le dernier et de mai et de moy, hors ma maison, à grande fatigue et difficulté, chassé un tas de villaines, immondes et pestilentes bestes, noires guarres (1), fauves, blanches, cendrées, grivolées (2), lesquelles laisser ne me vouloient à mon aise mourir, et, par fraudulentes poinctures (3), gruppemens (4) harpiacques, importunités frélonnicques, toutes forgées en l’officine de ne sçay quelle insatiabilité, me evoquoient (5) du doux pensement onquel je acquiesçais (6), contemplant, voyant et
(1) Bizarre.
(2) Tacheté.
(3) Piqûre.
(4) Chercher à happer.
(5) Détourner.
(6) S’abandonner.
ja touchant et goustant le bien et félicité que le bon Dieu a préparé à ses fideles et eslus, en l’aultre vie et estât d’immortalité.
« Déclinez de leur voye, ne soyez à elles semblables, plus ne me molestez, et me laissez en silence, je vous supplie. »
COMMENT PANURGE PATROCINE A l’ OR DRE DES FRATRES MENDIANS
Issant de la chambre de Raminagrobis, Panurge comme tout effrayé dist : « Je croy, par la vertu Dieu, qu’il est heretique, ou je me donne au diable. Il mesdit des bons peres mendians cordeliers et jacobins, qui sont les deux hemispheres de la christienté, et par la gyrognomonyque circumbilivagination desquelz, comme par deux filopendules coelivages, tout l’autonomatic matagrabolisme de l'Eglise romaine, quand elle se sent emburelucoquée d’aucun baragouinage d’erreur ou d’heresie, homocentricalement se trémoussé (1). Mais que par tous les diables luy ont faict les pauvres diables de capussins, et minimes? Ne sont-ils assez meshaignés (2), les pauvres diables? Ne sontassez enfumés et perfumés de misere et de calamité, les pauvres haires, extraicts de ichthyophagie (3). Est il, frere Jean, par ta foy, en estât de salvation? Il s’en va, par Dieu, damné comme une serpe à trente mille hottées de diables. Mesdire de ces bons et vaillans pilliers d’église ! Appelez vous cela fureur poétique? Je ne m’en peux contenter : il peche villainement, il blasphémé contre la religion. J’en suis fort scandalisé. — Je, dist frere Jean, ne m’en soucie d’un bouton. Ils mesdisent de tout le monde; si tout le monde mesdit d’eux, je n’y prétends aucun inter est. Voyons ce qu’il a escrit. »
Panurge lut attentivement l’escriture du bon vieillard,
(1) Voici l’explication de cette phrase d’après Moland : Par le circulaire tournoiement desquels, comme par deux contrepoids célestes, tout l’allégorique mécanisme de l’église romaine, quand elle se?sent tourmentée d’aucun malaise d’erreur ou d’hérésie, se trémousse autour du même centre. »
(2) Importunés.
(3) Extraits de la contrée des mangeurs de poisson.