FRÈRE JEAN CONSEILLE PANURGE
peu, branslant de tête, et aucunement mal aisé de sa personne. Sus ses vieux jours, il espousa la fille du bailli f Concordat, jeune, belle, f risque, galante, advenante, gratieuse par trop envers ses voisins et serviteurs. Dont advint, en succession de quelques hebdomades (1), qu’il en devint jaloux comme un tigre • et entra en soubson qu’elle se faisoit tabourer les fesses d’ailleurs. Pour à laquelle chose obvier, luy faisoit tout plein de beaux contes touchant les désolations advenues par adultéré : luy lisoit souvent la légende des prudes femmes ; la preschoit de pudicité ; luy fit un livre des louanges de fidelité conjugale, détestant fort et ferme la meschanceté des ribauldes mariées; et luy donna un beau carcan (2) tout couvert de saphyrs orientaux. Ce non obstant, il la voyoit tant délibérée et de bonne chere avec ses voisins que de plus en plus croissoit sa jalousie.
« Une nuit entre les aultres, estant avec elle couché en telles passions, songea qu’il parloit au diable, et qu’il lui contoit ses doléances. Le diable le recon for toit, et luy mit un anneau au maitre doigt, disant : « Je te donne cestuy « anneau; tandis que l’auras au doigt, ta femme ne sera « d’aultruy charnellement conue sans ton su et consente tement. — Grand mercy, dist Hans Carvel, monsieur le « diable. Je renie Mahomet, si jamais on me l’oste du « doigt. » Le diable disparut. Hans Carvel, tout joyeux, s’esveilla, et trouva qu’il avoit le doigt au comment a nom de sa femme. Je oubliois à conter comment sa femme, le sentant, reculoit le cul arriéré comme disant : Ouy, nenny, ce n’est pas ce qu’il fault mettre; et lors sembloit à Hans Carvel qu’on luy voulust desrober son anneau. N’est ce remede infaillible? A cestuy exemple, fais, si me crois, que continuellement tu ayes l’anneau de ta femme au doigt. »
Icy fut fin et du propos et du chemin.
(1) Semaines.
(2) Collier.
COMMENT IbCNDIBILIS DECLAIRE COQUAGE ESTRE NATURELLEMENT DES APPENAGES DU MARIAGE
« Reste, dist Panurge continuant, un petit poinct à vuider. Vous avez autrefois vu, on confanon (1) de Rome, S. P. Q. R. (2) Si Peu Que Rien. Seray je poinct coqu? — Havre de grâce ! s’écria Rondibilis, que me demandez vous? Si serez coqu? Mon amy, je suis marié; vous le serez par cy après. Mais escrivez ce mot en vostre cervelle, avec un style de fer, que tout homme marié est en dangier d’estre coqu. Coqüage est natuiellement des appenages de mariage. L’ombre plus naturellement ne suit le corps que coqüage suit les gens mariés. Et, quand vous oirez dire de quelqu’un ces trois motz : Il est marié, si vous dictes : Il est donc, ou a esté, ou sera, ou peut estre coqu, vous ne serez dict imperit (3) architexte de conséquences naturelles.
— Hypocondres de tous les diables ! s’escria Panurge, que me dictes vous? — Mon amy, respondit Rondibilis, Hippocrates, allant un jour de Lango en Polystylo visiter Democritus le philosophe, écrivit unes lettres à Dionys son antique amy, par les quelles le prioit que, pendant son absence, il conduisit sa femme chez ses père et mère, lesquels estoient gens honorables et bien famés, ne voulant qu’elle seule demourast en son mesnage. Ce néanmoins qu’il veillast sur elle soigneusement, et espiat quelle part elle auroit avec sa mere, et quels gens la visiteroient chez ses parens. Non (escri voit-il) que je me defie de sa vertu et pudicité, laquelle par le passé m’a esté explorée et conue, mais elle est femme. Voylà tout. Mon amy, le naturel des femmes nous est figuré par la lune, et en aultres choses, et en ce3te qu’elles se mussent (4), elles se contraignent, et dissimulent en la vue et absence de leurs maris. Iceux absens, elles prennent leur advantage, se donnent du bon temps, vaguent, trottent, déposent leur hypocrisie, et se declaireut, comme la lur.e, en conjonction du soleil, n’apparoist on ciel, ne en terre; mais en son opposition, estant au
(1) Bannière.
(2) La devise romaine était Senatus populusque romanus. Rabelais en donne une plaisante interprétation.
(3) Ignorant.
(4) Cacher.