‹ RabelaisChapitre 62 sur 89 · COMMENT, LA TEMPESTB FINIE, PANURGE FAIT LE BON COMPAIGNON · texte numérisé non relu

COMMENT, LA TEMPESTB FINIE, PANURGE FAIT LE BON COMPAIGNON

« Ha, ha, s’escria Panurge, tout va bien. L’oraige est passée. Je vous prie, de grâce, que je descende le premier. Je vouldrois fort aller un peu à mes affaires. Vous aider ay je encores là. Baillez que je vrillonne ceste chorde. J’ai du couraige prou, voire. De peur bien peu. Baillez ça, mon amy. Non, non, pas maille de craincte. Vray est que cette vague decumane, laquelle donna de prore en pouppe, m’a un peu l’artere altéré. — Voile bas ! — C’est bien dict. Comment, vous ne faites rien, frère Jean? Est il bien temps de boire à ceste heure? Que sçavons nous si l’estaffier de sainct Martin nous brasse encores quelque nouvelle oraige? Vous iray je encores aider de là? Vertu guoy, je me repens bien, mais c’est à tard, que n’ay suivi la doctrine des bons philosophes, qui disent soy pourmener prés la mer, et naviguer prés la terre estre chose moult sceure et délectable, comme aller à pied quand Ton tient son cheval par la bride. Ha, ha, ha, par Dieu, tout va bien. Vous aideray je encores là ? Baillez ça, je feray bien cela, ou le diable y sera. »

COMMENT P4NTAGRUEL PASSA L’iSLE DE TAPINOIS ED LAQUELLE BEGNOIT QUARESMEPRENANT (2)

Les naufz du joyeux convoy refaictes et reparées, les victuailles refraichis, nos gens plus joyeux que de coustume, au jour subséquent fut voile faicte au serain et deli-

(1) Rameurs.

(2) Ce sont les catholiques.

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cieux Aguyon, en grande alaigresse. Sus le hault du jour fut, par Xenomanes, monstré de loing l’isle de Tapinois, en laquelle regnoit Quares méprenant, duquel Pantagruel avait autrefois ouy parler, et l’eut voluntiers veu en personne, ne fust que Xenomanes l’en descouragea, tant pour le grand destour du chemin que pour le maigre passetemps qu’il dist estre en toute l’isle et court du seigneur. « Vous y voirrez, disoit-il, pour tout potaige un grand avalleur de pois gris, un grand cacquerotier (1), un grand preneur de taulpes, un grand boteleur de foin, un demy géant à poil follet et double tonsure, extraict de Lanternois, bien grand lanternier, confalonnier des Icthyophages (2), dictateur de Moustardois, fouetteur de petits en fans, calcineur de cendres, pere et nourrisson des médecins, foisonnant en pardons, indulgences et stations : homme de bien, bon catholic et de grande dévotion. Il pleure les trois pars du jour. Jamais ne se trouve aux noces. Vray est que c’est le plus industrieux faiseur de lardoueres et brochettes qui soit en quarante royaumes. Il y a environ six ans que, passant par Tapinois, j’en emportay une grosse, et la donnay aux bouchiers de Quande. Hz les estimèrent beaucoup, et non sans cause. Je vous en monstreray à nostre retour deux attachées sus le grand portail. Les alimens desquels il se paist sont aubers salés, casquets, morrions salés, et salades salées. Dont quelquefois patit une lourde pissechaulde. Ses habillemens sont joyeux, tant en façon comme en couleur, car il porte gris et froid : rien davant et rien darrière, et les manches de mesmes.

— Vous me ferez plaisir, dist Pantagruel, si, comme m’avez exposé ses vestements, ses alimens, sa maniéré de faire, et ses passetemps, aussi m’exposez sa forme et corpulence en toutes ses parties. — Je t’en prie, couillette, dist frere Jean, car je l’ay trouvé dedans mon bréviaire: et s’ensuit après les f estes mobiles. — Voluntiers, respondit Xenomanes. Nous en oyrons par adventure plus amplement parler passans l’isle Farouche, en laquelle dominent les Andouilles farfelues, ses ennemies mortelles, contre lesquelles, il a guerre sempiternelle. Et ne fust l’aide du

(1) Enfonceur de caque de hareng (Moland).

(2) Mangeurs de poisson.

noble Mardigras, leur protecteur et bon voisin, ce grand lanternier Quaresmeprenant les eust ja piéça exterminées de leur manoir. — Sont elles, demandoit frere Jean, masles ou femelles, anges ou mortelles, femmes ou pucelles? — Elles sont, respondit Xenomanes, femelles en sexe, mortelles en condition : aucunes pucelles, autres non. — Je me donne au diable, dist frère Jean, si je ne suis pour elles. Quel desordre est ce en nature, faire guerre contre les femmes ? Retournons. Sacmentons ce grand vilain. — Combattre Quaresmeprenant, dist Panurge, de par tous les diables, je ne suis pas si fol et hardy ensemble. Quid juris, si nous trouvions enveloppés entre Andouilles et Quaresmeprenant, entre l’enclume et les marteaulx? Cancre. Oustez vous de là. Tirons oultre. Adieu, vous dis, Quaresmeprenant. Je vous recommande les Andouilles, et n’oubliez pas les Boudins. »

« Cas estrange : Quaresmeprenant travailloit rien ne faisant, rien ne faisoit travaillant. Corybantioit (1) dormant, dormoit corybantiant, les œilz ouvers comme font les lievres de Champaigne, craignant quelque camisade ü’Andouilles, ses antiques ennemies. Rioit en mordant, mordoit en riant. Rien ne mangeoit jeusnant, jeusnoit rien ne mangeant. Grignotoit par soubçon, beuvoit par imagination. Se baignoit dessus les haults clochers, se seichoit dedans les estangs et rivières. Peschoit en l’air, et y prenoit escrevisses decumanes (2). Chassoit on profond de la mer, et y trouvoil ibices, stamboucqs (3) et chamois. De toutes corneilles prinses en tapinois, ordinairement poschoit les œilz. Rien ne craignoit que son ombre, et le cry des gras chevreaulx. Battoit certains jours le pavé. Se jouoit es cordes des ceincts (4). De son poing faisoit un maillet. Escrivoit sus parchemin velu, avec son gros gallimart, prognostications et almanachz.

— Voylà le gallant, dist frere Jean. C’est mon homme. C’est celuy que je cherche. Je luy vais mander un cartel.

— Voylà, dist Pantagruel, une estrange et monstrueuse

(1) Dormir les yeux ouverts.

(2) Grandes.

(3i Bouquetin.

(4) Cloches.

COMMENT PANTAGRUEL PASSA L’iLE DE TAPINOIS 89

membreure d’homme, si homme le doibs nommer. Vous me réduisez en mémoire la forme et contenance de Amodunt et Discordance.

— Quelle forme, demanda frere Jean, avoient ilz ? J© n’en ouy jamais parler. Dieu me le pardoint.

— Je vous en diray, respondit Pantagruel, ce que j’en ay leu parmy les apologues antiques. Physis (c’est nature) en sa première portée enfanta Beaulté et Harmonie sans copulation charnelle, comme de soy mesmes est grandement fécondé et fertile. Antiphysie, laquelle de tout temps est partie adverse de nature, incontinent eut envie sus cestuy tant beau et honorable enfantement : et au rebours, enfanta Amodunt et Discordance par copulation de Tellumon (1). Ilz avoient la teste spherique et ronde entièrement, comme un ballon : non doucement comprimée des deux coustés, comme est la forme humaine. Les oreilles avoient hault enlevées, grandes comme oreilles d’asne; les ceilz hors la teste, fichés sur des os semblables aux talons, sans soucilles (2), durs comme sont ceux des cancres (3)~; les pieds ronds comme pelottes; les bras et mains tournés en arriéré vers les espaules. Et cheminoient sur leurs testes, continuellement faisant la roue, cul sus teste, les pieds contremont. Et (comme vous sçavez que es singesses semblent leurs petits singes plus beaux que chose du monde) Antiphysie louoit et s’efforçoit prouver que la forme de ses enfans plus belle estoit et advenante que des enfans de Physis : disant que ainsi avoir les pieds et teste sphériques, et ainsi cheminer circulairement en rouant, estoit la forme competante et perfaicte alleure retirante à quelque portion de divinité : par laquelle les cieulx et toutes choses éternelles sont ainsi contournées. Avoir les pieds en l’air, la teste en bas, estoit imitation du créateur de l’univers : veu que les cheveulx sont en l’homme comme racines, les jambes comme rameaux. Car les arbres plus commodément sont en terre fichées sus leurs racines que ne seroient sus leurs rameaux. Par ceste démonstration alléguant que trop mieulx et plus apte-

(1) La terre.

(2) Sourcils.

(3) Ecrevisses.

ment estoient ses en fans comme une arbre droite, que ceux de Physis, lesquelz estoient comme une arbre renversée. Quant est des bras et des mains, prouvoit que plus raisonnablement estoient tournés vers les espaules, parce que ceste partie du corps ne devoit estre sans défenses : attendu que le devant estoit competentement muny par les dents, desquelles la personne peut, non seulement user en maschant, sans l’aide des mains, mais aussy soy defendre contre les choses nuisantes. Ainsi, par le tesmoignage et astipulation des bestes brutes, tiroit tous les folz et insensés en sa sentence, et estoit en admiration à toutes gens escervelés, et desguarniz de bon jugement et sens commun. Depuis elle engendra les matagotz, cagotz et papelars ; les miracles pistolets; les demoniacles Calvins, imposteurs de Geneve; les enraigés Putherbes (1), Briffaulx, Caphars, Chattemittes, Cannibales, et aultres monstres difformes et contrefaicts en despit de nature (2). »

Le voyage se continue ; par une visite au pays de Chaînage habité par les Andouilles , 'par une descente en Vile de Ruach, c' est-à-dire la cour et celle des Pape figues protestants.

Rabelais a fait du Diable de Papefiguiére un de ses contes les plus délicieux.

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