COMMENT UN PETIT DIABLE FUT TROMPÉ PAR UN LABOUREUR DE PAPEFIGUIÉRE
En la chapelle entrés, et prenans de l’eau beniste, apperceusmes dedans le benoistier un homme vestu d’estoles, et tout dedans l’eau caché, comme un canard au plonge, excepté un peu du nez pour respirer. Autour de luy estoient trois prebstres bien ras et tonsurés, lisans le gri-
(1) Puits-Herbaux, moine de Fontevrault, ennemi de Rabelais.
(2) Cette opposition de Physis, la Nature, avec Antiphysis, l’antinature, a fourni à Rabelais l’occasion d’une de ses plus violentes sorties contre tous les ordres religieux catholiques ou protestants, dont une des occupations est d’aller contre la nature.
LE PETIT DIABLE DE PAPEFIGUlÈBE 91
moyre, et conjurans les diables. Pantagruel trouva le cas estrange, et, demandant quels jeus c’estoient qu’ils jouoient là, fut adverty que depuis trois ans passés avoit en l’isle régné une pestilence tant horrible que pour la moitié et plus le pays estoit resté desert, et les terres sans possesseurs. Passée la pestilence, cestuy homme caché dedans le benoistier aroit (1) un champ grand et restile (2), et le semoit de touzelle (3) en un jour et heure qu’un petit diable (lequel encores ne sçavoit ne tonner ne gresler, fors seulement le persil et les choux, encores aussi ne sçavoit lire ne escrire) avoit de Lucifer impetré (4) venir en ceste isle des Papefigues, se recréer et esbattre, en laquelle les diables a voient familiarité grande avec les hommes et femmes, et souvent y alloient passer temps.
Ce diable, arrivé au lieu, s’adressa au laboureur, et luy demanda qu’il faisoit. Le pauvre' homme luy respondit qu’il semoit celuy champ de touzelle pour soy aider à vivre l’an suivant. « Voire mais, dist le diable, ce champ n’est pas tien, il est à moy, et m’appartient. Car depuis l’heure et le temps qu’au Pape vous liste sla figue, tout ce pays nous fut adjugé, proscript et abandonné. Bled semer toutesfois n’est mon estât. Pourtant je te laisse le champ; mais c’est en condition que nous partirons le profit. — Je le veulx, respondit le laboureur. — J’entends, 'dist le diable, que du profit advenant nous ferons deux lots. L’un sera ce que croistra sus terre, l’autre ce qu’en terre sera couvert. Le choix m’appartient, car je suis diable extraict de noble et antique race: tu n’es qu’un villain. Je choisis ce que sera en terre, tu auras le dessus. En quel temps sera la cueillette? — A my juillet, respondit le laboureur. — Or, dist le diable, je ne fauldray m’y trouver. Fais au reste comme est le debvoir : travaille, villain, travaille. Je vais tenter du gaillard péché de luxure les nobles nonnains de Pettesec, les cagotz et briffaulx aussi De leurs vouloirs je suis plus qu’asceuré. Au joindre sera le combat. »
La my juillet venue, le diable se représenta au lieu,
(1) Labourer.
(2) Qui rapporte tous les ans.
(B) Blé.
(4) Obtenir.
accompaigné d’un escadron de petits diableteaux de chœur. Là rencontrant le laboureur, luy dist : « Et puis, viflain, comment t’es tu porté depuis ma départie? Faire icy convient nos partages. — C’est, respondit le laboureur, raison. » Lors commença le laboureur avec ses gens seyer (1) le bled. Les petits diables de mesme tiroient le chaulme de terre. Le laboureur battit son bled en l’aire, le ventit, le mit en poches, le porta au marché pour vendre. Les diableteaux firent de mesmes, et au marché prés du laboureur, pour leur chaulme vendre, s’assirent. Le laboureur vendit très bien son bled, et de l’argent emplit un vieulx demy brodequin, lequel il portoit à sa ceincture. Les diables ne vendirent rien : ains au contraire les païsans en plein marché se mocquoient d’eux.
Le marché clous, dist le diable au laboureur. « Villain, tu m’as à ceste fois trompé, à l’aultre ne me tromperas. — Monsieur le diable, respondit le laboureur, comment vous aurois je trompé, qui premier avez choisy? Vray est qu’on cestuy choix me pensiez tromper, espérant rien hors de terre ne issir pour ma part, et dessous trouver tout entier le grain que j’avois semé, pour d’iceluy tenter les gens souffreteux, cagotz, ou avares, et par tentation les faire en vos lacs tresbucher. Mais vous estes bien jeune au mestier. Le grain que voyez en terre est mort et corrompu, la corruption d’iceluy a esté génération de l’auitre que m’avez veu vendre. Ainsi choississiez vous le pire. C’est pourquoy estes maudict en l’Evangile. — Laissons, dist le diable, ce propos. De quoy ceste année sequente pourras tu nostre champ semer? — Pour profit, respondit le laboureur, de bon mesnagier, il conviendroit le semer de raves. — Or, dist le diable, tu es villain de bien : seme raves à force, je les garderay de la tempeste, et ne gresleray poinct dessus. Mais, entends bien, je retiens pour mon partage ce que sera dessus terre, tu auras le dessous. Travaille, villain, travaille. Je vais tenter les heretiques, ce sont âmes friandes en carbonnade (2) : monsieur Lucifer a sa cholicque, ce luy sera une guorge-chaude. »
(1) Couper.
(2) Viande grillée.