‹ RabelaisChapitre 73 sur 89 · APOLOGUE DU HOUSSIN ET DE L ANE · texte numérisé non relu

APOLOGUE DU HOUSSIN ET DE L ANE

ï ç’a esté outrecuidance à moy : remede n’y a que d’escam- « per d’icy, je dis plus tost que ne sont cuictes asperges. » Et l’asne au trot, à pets, à bonds, à ruades, au gallot, à petarradea.

« La bergere, voyant l’asne desloger, dist au pallefrenier qu’il estoit sien, et pria qu’il fust bien traité, autrement elle vouloit partir, sans plus avant d’entrer. Lors commanda le pallef renier que plus tost les chevaux n’eussent de huit jours avoine que l’asne n’en eust tout son saoul. Le pis fut de le révoquer, car les garçons l’avoient beau flatter, et l’ appeler : « Truunc, truunc, baudet, ça. — « Je n’y vais pas, disoit l’asne, je suis honteux. » Plus amiablement l’appeloient, plus rudement s’escarmouchoit il, et à saults et à petarrades. Ils y fussent encores, ne fust la bergere qui les advertit crier avoine hault en l’air en l’appelant; ce qui fut fait. Soudain l’asne tourna visage, disant: « Avoine, bien, adveniat; non la fourche; « je ne dis: qui ne dit, passe sans flux. » Ainsi à eux se rendit, chantant mélodieusement, comme vous sçavez que fait bon ouir la voix et musique de ces bestes Arcadiques.

« Arrivé qu’il fut, on le mena en Testable prés du grand cheval, fut frotté, torchonné, estrillé, litiere fraiche jusqu’au ventre, plein râtelier de foin, pleine mangeoire d’avoine, laquelle, quand les garçons d’estable cribloient, il leur chauvoit (1) des oreilles, leur signifiant qu’il ne la mangeroit que trop sans cribler, et que tant d’honneur ne luy appartenoit..

« Quand ils eurent bien repeu, le cheval interrogeoit l’asne, disant : « Et puis, pauvre baudet, et comment « t’en va? Que te semble de ce traitement? Encore n’y « voulois tu pas venir. Qu’en dis tu? — Par la figue, « respondit l’asne, laquelle un de nos ancestres mangeant, « mourut Philemon à force de rire, voicy basme, monsieur « le roussin. Mais quoy, ce n’est que demie chere. Bau- « douinez vous rien céans, vous autres messieurs les che- « vaux ? — Quel baudouinage me dis tu, baudet ? deman- « doit le cheval; tes males avivres (2), baudet, me prends « tu pour un asne? — Ha, ha, respondit l’asne, je suis un

(1) Remuer.

(2) Par l’inflammation de tes glandes...

« peu dur pour apprendre le langage courtisan des che- « vaux. Je demande: Roussinez vous point céans, vous « autres, messieurs les roussins ? — Parle bas, baudet, dist « le cheval, car si les garçons t’entendent, à grands coups <r de fourche ils te pelauderont si dru qu’il ne te prendra « volonté de baudouiner. Nous n’osons céans seulement « roidir le bout, voire fust ce pour uriner, de peur des « coups : du reste aises comme roys. — Par l’aube du « bas que je porte, dist l’asne, je te renonce, et dis fy de « ta litière, fy de ton foin, et fy de ton avoine: vive les « chardons des champs, puisqu’à plaisir on y roussine; « manger moins, et tous jours roussiner son coup est ma « devise: de ce nous autres faisons foin et pitance. O « monsieur le roussin, mon amy, si tu nous avois veu en « foires quand nous tenons nostre chapitre provincial, com- « ment nous baudouinons à gogo pendant que nos mais- « tresses vendent leurs oisons et poussins ! » Telle fut leur départie. J’ay dit. »

A tant se teut Panurge, et plus mot ne sonnoit. Pantagruel i’admonestoit conclure le propos. Mais Aeditue respondit : « A bon entendeur ne fault qu’une parole. J’entends très bien ce que par cest apologue de l’asne et du cheval voudriez dire et inferer, mais vous estes honteux. Sachez qu’icy n’y a rien pour vous; n’en parlez plus. — Si ay je, dist Panurge, n’agueres icy veu une abbegesse à blanc plumage, laquelle mieux vaudroit chevaucher que mener en main. Et si les autres sont dames oiseaux, elle me sembleroit dame oiselle. Je dis cointe et jolie, bien valant un péché ou deux. Dieu me le pardoint, partant je n'y pensois point en mal : le mal que j’y pense me puisse soudain advenir ! »

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