‹ RabelaisChapitre 72 sur 89 · APOLOGUE DU ROUSSIN ET DE L’ANE · texte numérisé non relu

APOLOGUE DU ROUSSIN ET DE L’ANE

et ceste sédition qu’un d’iceux ne fust tollu de vie, et la pluralité reduicte en unité. »

Puis demandasmes qui mouvoit ces oiseaux ainsi sans cesse chanter. Aeditue nous respondit que c’estoient les cloches pendantes au dessus de leurs cages. Puis nous dist: « Voulez vous que présentement je fasse chanter ces Monagaux que voyez là bardocuculés d’une chausse d’hypocras, comme une alouette sauvage? — De grâce, » respondismes nous. Lors sonna une cloche six coups seulement, et Monagaux d’accourir, et Monagaux de chanter. « Et si, dist Panurge, je sonnois ceste cloche, ferois je pareillement chanter ceux icy qui ont le pennage à couleur de haran soret? — Pareillement, » respondit Aeditue.

Panurge sonna, et soudain accoururent ces oiseaux enfumés, et chantoient ensemblement ; mais ils avoient les voix rauques et malplaisantes. Aussi nous remonstra Aeditue qu’ils ne vi voient que de poisson, comme les hérons et cormorans du monde, et que c’estoit une quinte espece de cagaux imprimés nouvellement. Adjousta davantage qu’il a voit eu advertissement par Kobert Valbringue, qui par là, nagueres, estoit passé en revenant du pays d’Afrique, que bientost y devoit avoler une sexte espece, lesquels il nommoit Capucingaux, plus tristes, plus maniaques et plus fascheux qu’ espece qui fust en toute l’isle. « Afrique, dist Pantagruel, est coustumiere tousjours choses produire nouvelles et monstrueuses. »

COMMENT PANURGE RACONTE A MAISTRE AEDITUE L’APOLOGUE DU ROUSSIN ET DE l’aSNÏ

Au soir, Panurge dist à Aeditue: « Seigneur, ne vous desplaise, si je vous raconte une histoire joyeuse, laquelle advint au pays de Chastelleraudois depuis vingt et trois lunes. Le pallefrenier d’un gentilhomme au mois d’avril pourmenoit à un matin ses grands chevaux parmy les guerests : là rencontra une gaye bergere, laquelle

A l’ombre d’un buissonnet Ses brebiettes gardoit,

ensemble un asne et quelques chevres. Devisant avec elle, luy persuada monter derrière luy en croupe, visiter son escurie, et là faire un tronçon de bonne cbere à la rustique. Durant leur propos et demeure, le cheval s’adressa à l’asne et luy dist en l’oreille (car les bestes parlèrent toute icelle année en divers lieux) : « Pauvre et chétif bau- « det, j’ay de toy pitié et compassion. Tu travailles jour- « nellement beaucoup, je l’apperçoy à l’usure de ton bas- « cul : c’est bien faict, puisque Dieu t’a créé pour le ser- « vice des humains. Tu es baudet de bien. Mais n’estre « autrement torchonné, estrillé, phaleré et alimenté que je « te voy, cela me semble un peu tyrannique, et hors les « metes (1) de raison. Tu es tout herissoné, tout hallebrené « (2), tout lanterné, et ne manges icy que joncs, espines « et durs chardons. C’est pourquoy je te semonds, bauaet,

« ton petit pas avec moy venir, et voir comment nous « autres, que nature a produits pour la guerre, sommes « traités et nourris. Ce ne sera sans toy ressentir de mon « ordinaire. — Vrayement, respondit l’asne, j’iray bien vo- « Ion tiers, monsieur le cheval. — Il y a, dist le roussin,

« bien monsieur le roussin pour toy, baudet. — Pardon - « nez moy, respondit l’asne, monsieur le roussin ; ainsi « sommes en nostre langage incorrects et mal apprins, j « nous autres villageois et rustiques. A propos, je vous '< obéi ray volontiers et de loing vous suivray, de peur des « coups (j’en ay la peau tout contrepointée), puisque vous « plaist me faire tant de bien et d’honneur. »

« La bergere montée, l’asne suivoit le cheval, en ferme deliberation de bien repaistre advenant au logis. Le pallefrenier l’apperceut, et commanda aux garçons d’estable le traiter à la fourche, et l’esrener (3) à coups de baston. L’asne, entendant ce propos, se recommanda au Dieu Neptune, et commençoit à escamper du lieu à grande erre, pensant en soy mesme, et syllogisant : « Il dit bien : aussi « n’est ce mon estât de suivre les cours des gros seigneurs;

« nature ne m’a produit que pour l’aide des pauvres gens.

« Æsope m’en avoit bien advertv par un sien apologue;

(1) Bornes.

(2) Echiné.

(3) Ereinter.

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