‹ Rabelais, ChirurgienChapitre 1 sur 4 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Qd. LEMERRE, Libraire-Editem Passage Choiseul, 27-31

A M . F ara b eu f , professeur agrégé et chef des travaux anatomiques de la faculté de médecine de Paris.

e ne .suis ni médecin ni chirurgien. ni meme en état de devenir l’un nu l’autre, puisque la Sorbonne, en me refusant • les baies de laurier .(id est, ut traditur, signurn baccalaureatûs) m’a fermé les écoles dont elle tient la clef et les carrières dont elle défend l’accès. Je dois donc me montrer circonspect dans mes assertions en ce qui touche à la doctrine. Et

peut-être eusse-je dû me taire tout a fait si l’intérêt du livre que j’ai entrepris sur Rabelais ne m’eût commandé de parler et de provoquer l’enquête des savants sur les points difficiles où m'entraîne un sujet aussi vaste.

En matière d’histoire, les faits n' appartiennent pas à des catégories d'hommes privilégiés : ils sont, comme la terre elle-même , au premier occupant. Et puisque le hasard de l’étude, — servi par Rabelais plus que par tout autre, — m’a égaré sur des terres peu explorées, la crainte d'avoir mal vu certaines choses ne saurait retarder le devoir de dire celles que j’ai bien vues.

Vous ave{ encouragé d’un sourire — ironique sans doute — une curiosité vive pour les leçons d’architecture humaine que vous expose^ avec une méthode si large, et pour les pratiques d'anatomie où vous mette i cette main d'acier qu’on pourrait croire fabriquée par Charrière, tant la trempe en est souple et forte. Vous m’ave \ donné ainsi le remords d'avoir manqué une vocation pour une science qui est la source de toute philosophie.

Dans cette étude comparative entre divers modes d’opérations et de traitement séparés par un intervalle de trois siècles et demi, j’ai essayé d’ appliquer les principes que vous professe \ sur la nécessité d 'une langue scientifique où se retrouve la clarté originelle de la langue française. M. le prosecteur Poirier — un élève dont vous êtes aussi fier qu’il l'est de son maître — a été témoin des efforts que j'ai faits pour ne rien avancer de contraire à votre enseignement, en me condamnant à des spectacles macabres où les lettrés ne fréquentent guère.

Ce n'est point par caprice que je vous demande la permission d'associer votre nom à celui de Rabelais. Le rapprochement s'impose entre l'homme par qui notre École d'anatomie chirurgicale est sans rivale au monde, en dépit de l’Allemagne, et le grand ancêtre qui fut, avec Rondelet et avant Vésale, le père de l'anatomie dans les amphithéâtres du Midi. Grâce â votre enseignement, nous ne sommes ni précédés ni dépassés par nos voisins dans le domaine de

la pratique chirurgicale. Rabelais, parlant par la bouche de Gargantua , nourrissait la meme ambition que vous : « Par fréquentes anatomies , acquiers-toi la parfaite connaissance de Vaultre monde qui est l'homme. » Et ce n’est pas sans orgueil pour notre génie national, si souvent méconnu par scs propres historiens , que je relisais, hier encore, dans le traité de Ponderibus, cette solennelle affirmation du vieux Rondelet, professeur à Montpellier :

« La partie qui enseigne la nature du corps humain étant la première qui se soit offerte à mes investigations, je l'ai vue si négligée par les anciens que, pour l'anatomie, j’estime être le premier qui, dans cette Université, ait poursuivi la dissection des muscles avec soin et exactitude. Je jugeai alors nécessaire de publier sur-le-champ un livre qui traitât de l'autopsie, et je l'eusse fait si Vcsale, dont on ne proclamera jamais trop la louange dans cette branche, n'eût suffisamment répondu à mon désir ; pas au point cependant d’anéantir le ferme espoir que

j’ai d'y avoir contribué dignement par ma méthode 1 1 ). *

Accepte " donc. Maitre , l’hommage de ce petit travail, et puissiez-vous, par cet exemple, inspirer aux romanciers, qui parlent constamment de médecine , l’idée d’en apprendre au moins ce qu'il faut pour cesser d’être ridicules.

ij « Cum autem prima sese offerrel mihi ca pars, qua’ naturam corporis humani docet, exagitanda : vidi id ab antiquis tam negligenter factum, ut quantum ad anatomcn pertinet, me primum fuisse in hac Academia existimem, qui myotomen diligenter pervestigaverit et exacte. Quod dum faciebam, librum, qui autopsia.1 responderet, evulgare necessarium duxi illico. Fecissemque, ni Vessalius, nunquam in ea parte satis laudandus, desyderium meum aliquantum explevisset : non ita tamen quin etiam multum superesset spei meam in ea methodum non fore

gregariam » De Ponderibus, sire de justa

quant itate et proport ione medicamentorum. (Lugduni, i56o, in-8. Epître dédicatoire au savant évêque de Montpellier, Guillaume Pelissier. i

uoiqle des hommes competents aient consacré divers travaux à Rabelais, médecin (je n’aurai pas l'outrecuidance d’en médire), le rôle qu’il a joué dans la médecine de la Renaissance n'est pas encore tixé. Ceux-ci ont vu dans Rabelais le médecin préoccupé principalement des questions d'hygiène et de la guérison des maladies par les simples : ceux-là, le théoricien dressé parla philosophie rationaliste au bon combat contre les empiriques de l'école arabe; les derniers enfin, faisant cause commune avec la majo-

rite des commentateurs, ont je ne sais quelle tendance à le représenter comme le Fracastor français, uniquement voué à la cure de ces malades tant précieux qu'il associe dans ses préfaces à ces tant illustres beuveurs. Je ne partage entièrement aucun de ces avis Je garde quantité d’observations pour d’autres études qui se fondront, lors de la rédaction définitive, dans l’ensemble de mon livre, et qui généralement montreront Rabelais s’avançant vers la médecine opératoire jusque sur les confins de la chirurgie.

Jem’cn tiens pour le moment aux conclusions qui naissent de mes recherches actuelles : elles accusent chez lui des préférences marquées pour certaines opérations qui ne vont point sans une connaissance profonde de notre construction physique, et, d'ailleurs, il est impossible de n’étre pas frappé de l’air quasiment anatomique que respirent Gargantua et Pantagruel , voire le bon moine Jean des Entomeures... j'allais dire des Anatomeures. Mais, décidé à laisser de côté tout ce qui est hors de mon sujet, je veux examiner deux points qui en ressor-

lent formellement : Rabelais réduisant les fractures du fémur à l'aide du glossocomion, et opérant les plaies pénétrantes de l’abdomen par le syringotomc.

Cette narticularité fut révélée en i858, sinon au monde savant, du moins à un petit cercle de curieux, par le Bulletin du Bibliophile deTechener, qui annonçait, sous le n° 58a, l’exemplaire d’un opuscule dont la description importe à la bibliographie. Cet exemplaire, qui avait pour titre: Quatriesme livre de thérapeutique ou méthode curative de Cl. Galien , prince des médecins, auquel est singulièrement tr aidée la cure des ulcérés, translaté par Philiatros (Lyon, Fr. Juste, 1 3 37, in- 1 6, petits caractères semigothiques , était accompagné du Cinquiesmc livre (Lyon, chez Pierre de Sainte-Lucie, dict le Prince, sans date, in- 16 goth. et du Sixicsme (sans lieu ni date, in- 16 goth. avec rubriques marginales). Et à la fin de ce dernier se trouvaient deux gravures sur bois représentant « des instruments utiles pou contenir les membres fracturés, un glottotomon de l'invention de M* François Rabe-

lais , docteur en medecine, et un syringoloine 1 ). » Quoique le Bulletin du Bibliophile insistât sur l'intérêt de cet exemplaire (les traductions françaises de Galien sont devenues très rares, en quoi elles ont subi le sort des ouvrages usuels, les livres de cuisine entre autres), l'article, si curieux cependant pour l’histoire de la médecine et pour celle de Rabelais, ne piqua pas trop au vif les amateurs et fut vendu à un prix relativement modéré. On en demandait soixante francs.

11 est au moins extraordinaire que les biographes et les commentateurs ne se soient pas emparés d'une indication aussi précieuse. Le nom de Rabelais, — un grand homme grandissant encore avec le temps, — n'avait pas, comme aujourd'hui, le privilège d'exciter une curiosité presque universelle qui nous pousse à ne rien négliger des moindres

U) .l'ignore ce qu’est devenu l’exemplaire qui contenait cette affirmation formelle (sous la signature d’un bibliophile connu, M. Ap. Briquet!. C’est celui qu’a décrit Brunet, dans le Manuel du libraire, en 1867.

détails de son existence et de ses travaux. Cependant certains bibliophiles se sont peu à peu accoutumes à considérer cette traduction de Galien comme rentrant dans l’œuvre scientifique de Rabelais. Il est étonnant que M. Paul Lacroix, en son vivant si prompt à tirer au jugé, ne se soit pas lancé sur cette piste, d’autant plus qu’aucun doute ne pouvant planer sur l’authenticité de quelques indications , la carrière aux hypothèses était ouverte pour le reste.

Un autre exemplaire de la traduction du Quatriesme ( cinquiesme et sixiestne) livre de la Thérapeutique parut également sous le n° 786, à la vente de la fameuse collection Yemenizen 1867. U ne note du collectionneur lui-mème le dépeint ainsi: « Chaque livre a des signatures particulières. Le quatrième (imprimé en caractères plus petits que les suivants), A — C par 8 feuillets, D de 10. Le cinquième A — F par 8 ff. Le sixième A — F par 8 ff., dont le dernier blanc, porte au recto un syringotome. Le verso du 7e porte le Glnttncomon figuré par l’invention de M. Francoys Rabelais docteur en méde-

cinc. » Cet exemplaire paraît n'étre pas celui de Techener: sa provenance n’est d’ailleurs pas indiquée. Il est passé dans la Collection rabelaisienne du docteur Guillin d’Avenas dont la vente a eu lieu en 1877.

Le rédacteur du Catalogue de cette collection a observé et fait observer que les livres Ve et VIe appartiennent a une édition différente du livre IVe, attendu qu'ils sont imprimés en caractères plus gros. « Dans tous les cas, dit-il, les trois parties ont été réunies sous un seul titre, après avoir été imprimées séparément, et Rabelais est incontestablement l'auteur de cette traduction. »

Sans m’arrêter pour le moment à une affirmation si téméraire, je poursuis ma glose bibliographique. N’ayant pu retrouver les exemplaires Techener et d’Avenas, j’ai dirigé mes recherches d'un autre côté, et j’ai eu la chance de mettre la main sur une traduction de Galien, qui nous apporte des éclaircissements nouveaux en complétant singulièrement les détails déjà relevés. Cette traduction est conservée à la Biblio-

thèque nationale, qui n'en fait d'ailleurs aucun mystère. J’ai donc peu de mérite à la découverte. L’exemplaire se décompose ainsi :

Le densiesme livre de Claude Galien , intitule l’art curatoire à Glaucon, auquel est spécialement traicte des différences d'inflammation et de leur cure. On les vend à Lyon, en rue Mercière, chez Guilaume de Guelques, libraire. Il est suivi des Troisiesme, Quatriesme, Cinquiesme , Sixiesme, Tresresme livres de la Thérapeutique de Galien, imprimés par JehanBarbou en i 539, et qui se font évidemment suite, la typographie étant la même pour tous. Le Deusiesmc livre, précédé d'un grand titre, a 33 pages et est accompagné de La Protestation de Hippocrates qui a deux pages. Les IIIe, IV*, Ve, VIe et XIIIe livres se composent de 127 feuillets paginés sans interruption. Le Quatriesme..., auquel est singulièrement traictée la cure des ulcérés malingtz, est dit: translate au vray par Philiatros et précédé d’un : Philiatros au lecteur , salut. Le Cinquiesme est dit également translate

par Philiatros (i). Le sixiestne ne porte plus ce pseudonyme, mais il est suivi de deux planches, placées Tune au verso de la page loi, et représentant La Figure de G lottocomon (la figure de cest instrument est à la fin du livre, dit une note marginale), l’autre au recto d’un feuillet blanc, paginé 102, et représentant le syringotome. En tête du Tresiesme livre , le translateur Le translateur au lecteur , salut ) explique pourquoi il saute ainsi du sixième au treizième. Puis vient un huictain du translatai]'. Au verso de la page 127, on lit: Imprimé à Lyon, par Jehan Barbou, i53q.

Enfin le Quator^iesme livre , imprimé en caractères plus gros que les précédents, porte un grand titre (Lugduni, apud* Gui-

( ! ) On ne retrouve plus dans l'édition de 1 5 3 0 l’épilogue du Ve livre, dans lequel Philiatros fait profession d’un galénisme absolu: « Te suppliant, lecteur, adhérer du tout à la doctrine galénique et ne laisser point la clayrc et pure •fontaine pour boyre des russeaulx troubles et pleins de boue. » M. Briquet, qui relève ce passage dans l’édition de i53^, y voit une allusion à Paracelse et à ses écrits.

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lielmum de üuelques anno 1 5 3 8) et n'est point paginé.

Si ce n’est pas là l'édition décrite par le rédacteur du catalogue d’Avenas et avant lui par MM. Briquet, Brunet et Yemeniz, il n’y a pas de doute que nous ne soyons en présence d’une édition de la meme traduction. postérieure de deux ans et augmentée des IIe, IIIe, XIIIe et XIVe livres. La chose n’a pas besoin d’étre démontrée ; elle s’impose à l’évidence. Nul doute également que les figures du syringotome et du glottoco mon , placées comme dans l’édition de 1 5 37. à la fin du VIP livre, auquel toutes deux se rapportent, ne soient de Y invention de M* François Rabelais.

Si Rabelais ne les revendique pas comme siennes, c’est par suite de l’indifférence inouïe qu’on professait au seizième siècle pour le droit de propriété intellectuelle. La mention insérée dans l’édition de 1 5 37 équivaut pour lui à une prise de possession définitive. Au surplus, il part du même principe que le traducteur, lequel juge inutile de se faire connaître, sinon par le

pseudonyme de Philiatros. L’identité des planches et l'authenticité de l'invention irréfutablement établies, restent deux questions à étudier : Quelle est la part

exacte de Philiatros dans la traduction de ces huit livres? Est-ce bien Rabelais qui se cache sous ce pseudonyme de Philiatros ?

Le huitain du translateur placé en tête du tre\iesme livre éclaircit le premier point:

J’ay prins playsir confict en doulx labeur. Chirurgiens, vous rendre ces cinq livres.

Au paravant ung insigne docteur

Nous avoit faict du tiers franez et delivre/.

Au fruict commun plus que privé prouflit Poursuivy j’ay ma première entreprise.

Perseverez, à tout le temps souffit :

En attendant aultre chose promise.

Par les cinq livres qu'il rend aux chirurgiens, le translateur entend certainement les IVe, Ve, VIe, XIIIe et XIVe qui composent, avec le IIIe, une sorte de manuel chi rurgical. C'est avec le quatriesme que commence son travail de translateur dont il écarte le tiers qui appartient à «ung insigne

docteur ». On en trouvera de nouvelles preuves dans la discussion du second point de la question' à laquelle je passe maintenant : c'est assavoir si Philiatros et Rabelais ne sont qu’un.

* i le lecteur veut bien me pre-

* ter quelque attention, il va voir combien sont trompeuses les apparences, et quelle faute c’est, en histoire comme ailleurs, de se lier aux authenticités de tendances. Je ne poursuis la discussion si avant que pour le mettre en garde contre les égarements de son imagination.

Au premier aspect, rien n’empeche de deviner Rabelais à travers Philiatros : au contraire, tout s’accorde à le désigner comme le véritable translateur des cinq livres de Galien qui s’adressent particulièrement aux chirurgiens, du IVe au XIV*.

Et d’abord, il va sans dire que le travail n’est pas au-dessus de ses forces. I nc traduction du grec ou latin en français n’était pour Rabelais qu’une récréation, une diversion facile à d’autres travaux plus ardus.

L’emploi du pseudonyme est l’indice d'une certaine indifférence à l'égard de l’effort fait, et son choix même : Philiatros — qui a servi depuis à d’autres médecins de la Renaissance, — rentre assez dans les goûts de maître François pour les adjectifs tirés du grec. Mais ce qui semble une preuve quasiment matérielle, c’est la présence du syringotome et du glottocomon de son invention, au milieu d’une traduction qu’il faudrait attribuera autrui. Rabelais s'avoue ouvertement l’inventeur des deux instruments qui sont une conséquence, ou plutôt un complément du texte. L’inventeur est né du traducteur, cela paraît naturel et logique.

L'ne considération, non moins grave, vient se joindre aux précédentes et décider en faveur de Rabelais. Son style paraît se trahir à des signes suffisamment caractéris-

tiques dans les préfaces qui ouvrent le quatrième et le treizième livre (i) : le huitain, déjà cité, respire beaucoup de cet embarras que Rabelais éprouvait dans la facture poétique. Afin de mettre la critique littéraire en état de se prononcer ou tout au moins d’émettre une opinion, je transcris les deux morceaux.

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