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PRÉFACE DU LIVRE IV

Philiatros au lecteur, salut.

Amy lecteur, Quintilian, en son premier livre de l’Institution oratoire, recite comment philosophie et éloquence sont conjoinctcs par nature, et unies ensemble par ofiiee et action. Neant-

(i) Le rédacteur du catalogue d’ Avenus avait été frappé déjà de ces affinités de langage. « On a bien signalé , dit-il, la figure du Glottocomon , mais on n’a pas remarqué que le style de Rabelais se caractérisait à chaque phrase. Il n’y a que Rabelais qui ait pu écrire la préface qui commence ainsi :

« Amy lecteur, Quintilian, etc. »

« Philiatros n'est donc autre que Rabelais et nous avons là une de ses œuvres françaises les plus intéressantes ; mais il en est d’autres à découvrir, ainsi que ses œuvres toscanes. »

moins l’estude de philosophie et éloquence a esté séparé l’un de l’autre, tellement que la négligence des hommes a l'ai et qu’ilz semblent estre plusieurs ars, et sciences diverses. Et rend la raison pourquoy : car depuis que la langue et éloquence a commencé de s’adonnera la practique, je dis lucrative exercitation, et qu’on a abusé des biens et grâces d’eloquence,on a abandonné et du tout délaissé la cure des vertus et bonnes meurs : qui est la vraye philosophie, laquelle de sa propre nature doit estre conjoincte a éloquence. Ensuyvant la sentence de Quintilian je dis semblablement, que les parties de l’art de medecine c’est assavoir diététique, pharmaceutique et chirurgie, sont tellement compliquées et connexées ensemble, que nullement ne pourroient estre séparées l'une d’avec l’autre, sans le dommaige et grand détriment de toute la profession médicinale. Car l’une est aydée, parfaicte et consommée par les autres, en sorte que l’une sans l’autre cloche et vacille. Toutesfois aujourd’hui (je ne sçay si c’est par négligence. ou a cause de la practique lucrative, a laquelle la plus grande part des médecins estudient plus que a la théorique, qui n’est autre chose sinon la parfaicte et entière congnoissance des maladies et températures des corps humains, avec les facultez et vertus des medicamentz, dont est prise l'indication curative) on séparé les dictes parties de medecine, desquelles la première est demeurée à ceux que le vulgaire appelle médecins. I.a seconde aux apoticaires, dont ils retiennent le nom des pharmacopoles.

Ht la tierce est demeurée aux chirurgiens. Tellement que aujourd’huy le médecin se fie du tout ou a peu près aux apoticaires, en la congnoissanee des simples médicaments : laquelle est si necessaire, qu’on ne sçauroitbien composer, ne bien user des medicamens jadis composez sans icelle. Et quand à la chirurgie (qui est sinon manuelle operation) les médecins l'estiment une chose trop vile et indigne de leur profession, et non seulement ladicte manuelle operation, laquelle llipocrates et Galien n’ont eu honte de traicter et exercer, mais aussy la méthode de curer les ulcères, et tumeurs contre nature a esté par eux délaissée : en sorte que les barbiers et chirurgiens en sont aujourd’huy plus studieux que aulcuns médecins. Qui est la cause pourquoy j’ay traduit de latin en françois ce quatriesme livre de la Méthode de Galien, esmeu du grand et ardant désir que jay cogneu estre esdietz chirurgiens de sçavoir quelque chose : esquelz je desirerois fort la langue grecque ou latine, a celle fin qu’on ne print pas ceste peine de leur traduire, aussy pource que chascune langue a sa propriété, tellement qu’on ne peult pas exprimer beaucoup de choses en françoys si bien qu’elles sont escriptes en grec ou latin, priant le lecteur prendre nostre présent labeur en bonne partie.

PRÉFACE DU LIVRE XIII Le translateur au Lecteur, salut.

Amy lecteur, après que Galien a traicté la

Méthodique curation des pluyeset ulcérés, aussi des fractures, c'est assavoir au troysiesme livre, des ulcérés caves; au quatriesme, des ulcérés malings; au cinquiesme, des ulcérés des veynes et arteres, en faisant mention du flux de sang; au sixiesme, des playes des nerfs et du ventre, en apres des fractures, Conséquemment, au treziesme et quatorziesme, il traicte des tumeurs contre nature, aussi des apostemes que les Latins appellent abscessus. Lesquels livres sont grandement necessaires aux chirurgiens. Car quant est des autres six livres qui s’ensuyvent apres le sixiesme jusques au treiziesme, est traictee la matière des intemperatures, au nombre desquels les fiebvres sont contenues, ou apres les maladies que les Grecs appellent symptômes , et principalement au douziesme livre. Pour ceste cause, nous avons omis la translation des six livres dessusdietz, considérant que c’est matière plus convenable aux médecins que chirurgiens. Je dvs plus convenable. Car d’autant que l’art de medecine est divisé en trovs parties, l’une ne peult etre separee de l’autre, sans le dommaige et grand détriment de toute la profession médicinale , ainsy que nous avons plus a plain demonstre en l’epistre liminaire du quatriesme livre, par ceste raison la considération et congnoissance des températures et intemperatures n’est pas impertinente aux chirurgiens méthodiques. Car aussi, comme Galien dict tant souventes foys, en disputant contre Thessalus et ses disciples, l'on ne scauroit curer par méthode (c’est a dire voye rationale) une

playe. ou ulcéré, ou fracture, sans sçavoir la nature des parties du corps humain: c’est assavoir la nature des parties simples, laquelle gisi en la symmetrie et commoderation du tempérament ; et la nature des parties composées laquelle consiste en la composition, nombre, magnitude et figure desdictes parties simples. Neantmoins pour ce qu'il se faut accommoder a la coustume du pays, ainsi que faysoit Galien, lequel comme il recite au sixiesmc livre de la Méthode, ensuyvant la maniéré de la cité de Rome, en permettant la curation des fractures aux chirurgiens, pour ceste cause lcsdictz chirurgiens se contenteront des livres où est traictée la cure des playes, ulcérés et fractures, et autres operations manuelles dont ilz ont prins leur nom, en permettant aux médecins les autres livres, et excuseront notre translation, laquelle si je congnoys leur estre agréable jay bon désir, Dieu aidant, de faire davantaige en tout ce que je verray leur estre utile.

Certes, il y a dans ces deux morceaux, dans le premier surtout, une largeur de vues et un corps d’idées où se reflète la philosophie rabelaisienne. J'y remarque surtout un détachement des rivalités professionnelles entre chirurgiens et médecins, qui est bien dans l'esprit du savant, préoccupé avant tout du triomphe de la vérité.

Celui qui parle est bien l’homme du huitain, travaillant

Au fruict commun plus que privé prouffit,

et dans cet ardent désird’être utile sans intérêt personnel, Rabelais tout entier se peint. Les points de contact ne s’arrêtent pas là. Dans le ton du discours et dans la bonne ordonnance de la phrase on trouve la gravité émue de Rabelais lorsqu'il aborde un sujet sérieux où se débat un intérêt de méthode. On relève, il est vrai, à la tin de la deuxième préface, une construction vicieuse indigne de l’écrivain à qui la langue française doit tant de tours originaux et de l’érudit à qui la langue latine avait livré les secrets de sa grammaire, mais il la faut certainement attribuer à une erreur de tv-

pographie (i).

Voilà pourtant une tache qui donne à réfléchir! On sent déjà qu’il ne faut pas

(i) 11 s’agit de ce sujet égaré dans la phrase, sans relation avec le verbe : « ...Galien, lequel, ensuyvant la manière de la cité de Rome, en permettant la curation des fractures aux chi-

cire trop affirmatif et qu’en restituant le livre à Rabelais on risque de confondre le sceau d’une époque avec la marque d’un homme. Il y avait à Lyon des médecins distingués, versés dans la connaissance de l’antiquité, et fort capables de populariser Galien ; parmi ceux-là, un ami de Rabelais, Jean Canappe, et un de ses anciens condisciples à Montpellier, Pierre Tolet.

Il n’apparaît pas cependant que Jean Canappe se soit occupé de la Thérapeutique. Selon les bibliographes, il n'a traduit de Galien que deux livres des Simples et ceux du Mouvement des muscles et dé Y Anatomie des os. Pour Tolet, il s’est voué principalement à Paul d’Egine.

Revenons à Canappe et voyons si ce n’est pas l’homme que nous cherchons. Dans la pratique, Canappe tourna spécialement ses efforts à l’éducation des chirurgiens lvon-

rurgiens, pour cette cause lesdits chirurgiens

se contenteront, etc » De nombreuses fautes

typographiques altèrent le texte de cette préface où Philiatros avait, sans nul doute, écrit à la place de en permettant « permettait ».

nais. Dès 1 5 38, il était lecteur en chirurgie à Lyon, et il publiait une traduction française du fameux Guidon de Cauliac, avec additions et corrections, chez Guillaume de üuelques, traduction imprimée par le même Barbou, dans les mêmes caractères que celle de Galien par Philiatros. Dans la préface, il proteste de son attachement pour Galien dont il ne veut pas trop célébrer les louanges pour ne point paraître « trop affecté en la vraye et entière doctrine galénique et ne pas encourir l'accusation d’être dit suspect en la matière». Il termine comme Philiatros, « priant le lecteur docile et bénévole prendre ce labeur en bonne partie ». Mettons qu'il n’y ait là qu’une rencontre de sentiments entre deux fanatiques de Galien, et poursuivons.

En 1542, Canappe donne chez Dolet une traduction française de Deux livres des simples de Galien , le Ve et le IXe. La préface contient encore plus de ressemblances avec celle du Quatriesme livre de la thérapeutique que celle-ci n’en offre avec le style ordinaire de Rabelais. Canappe v dit no-

tamment qu'il s’est mis depuis quelque temps à interpréter « aucuns livres de Galien nécessaires à tous chirurgiens » non pour servir à ceux qui entendent les lettres grecques et latines, mais pour profiter à ceux qui en sont dépourvus, a lequel proffit, commun doibt toujours être préféré au particulier. A cause de quov, — ajoute-t-il, — j’ai délibéré de poursuyvre ma première entreprinse, c'est-à-dire ne rien omettre de ce que verray estre nécessairement requis à ung chirurgien ». üutreces déclarationsempruntées à Philiatros, il cite comme lui le Ier livre de Y Institution oratoire de Quintilien ; comme lui enfin il adjure à la fin le lecteur de faire acte de foi galénique. « Te priant, lecteur, perseverer en ton bon propos de toujours verser en la bonne doctrine galenique. » Canappe fait de Galien sa chose, et du français sa langue scientifique (i). Cette traductiondu livre des Simples

(i) «Nec est quod molesté feras superioribus diebus gallicè a nobis versumGalenilibellum de Ossibus in lucem prodiisse, » dit-il dans l'Epitre dédicatoire à Rondelet.

avait été précédée du livre des Os et de celui des Muscles, ce dernier chez l)olet,au mois de mars 1541. Et dans l’Épître dédicatoire à Guillaume Rondelet, le grand médecin de Montpellier, Canappe, censure les confrères qui trouvaient mauvais, au point de vue étroit de la profession, qu’il eût livré au public une traduction française de quelques ' livres de Galien : « Je ne suis pas le premier auteur de ce travail, poursuit Canappe; des hommes savants m’y ont précédé et non sans succès, l’un en traduisant en français le second livre de l’Art curatoire à Glaucon, l’autre, le troisième de la Méthode thérapeutique à Hiéron (1) ». Voilà qui est clair, je suppose, et Canappe corrobore à tel point l’aveu de Philiatros :

Auparavant ung insigne docteur Nous avoit fait du tiers francs et délivrez

(1) Cujus ego laboris primus author non exstiti, quando priores me viri non indocti hoc præstiterunt, neque citra successum : quorum alter secundum artis Curatoriæ librum adGlauconem, alter tertium Methodi therapeuticæ ad Hieronem, gallice jam reddiderat.

qu'il est quasiment permis de proclamer leur identité (i). Au surplus, et comme si rien ne devait manquer à la démonstration, on lit dansles Commentairesque Canappe a écrits s u r Ci 11 i deCauliac sous letitrede Fleurs du Grand Guidon et dont les bibliographes font remonter la publication à i 5 3 2, cette phrase caractéristique reproduite textuellelement par Philiatros : « Les parties de medecine, c’est à sçavoir Diététique, Pharmaceutique et Chirurgie, sont tellement connexées et conjointes ensemble que aucunement ne peuvent estre séparées l’une de l’autre sans le dommaige et grand détriment de toute la profession médicinale. Car l’une est aydée et consommée par les autres, en sorte que Tune sans les autres est imparfaite. » Il ne faut meme pas songer à voir Rabelais dans l'insigne docteur qui

(1) I.e livre des Muscles est accompagné d'une épitre semblable aux précédentes : « Le translateur au lecteur, salut! » qui commence par ces mots : « Amv lecteur. » et renouvelle les

mêmes déclarations, à savoir que l'art de médecine et de chirurgie « ne gist pas à la congnoissancc des langues grecque ou latine. »

nous a fait francs et delivres du Tiers livre de la Thérapeutique. Canappevise un traducteur beaucoup plus ancien, ainsi qu'il en témoigne en ce passage des memes Commentaires... « Vous avez ledict livre traduit longtemps a par un homme bien savant et lidèle interpréteur (selon mon jugement). Qui le voudra lire el relire ne perdra pas son temps. » Enfin, pour dissiper à jamais Terreur, voici le passage suivant extrait de la préface mise par Canappe en tête de Y Anatomie des os, autheur Galien , parue chez Dolet en i5qi et dans lequel il dit : « Pour ce que les livres dessus ditz n'estoient suffisantz... je me suis enhardy de poursuyvre ce qu’ils avoient entrepris et de continuer conséquemment la traduction des autres livres : « c'est assavoir du quatriesme, cinquiesme et sixiesme de la dicte Méthode thérapeutique : pour avoir plus entière et seure cognoissance des playes, ulcères et fractures. Item le trefiesme et qualorÿiesme , pour mieulx entendre la matière des tumeurs contre nature et apostemes.» Je m'arrête. La preuve est faite, et

persister à grossir de ces traductions l’œuvre médicale de Rabelais serait enrichir maître François des dépouilles de maître Jean (i).

(i) La traduction de Philiatros a eu du succès. Sous le nom de G. M. Iatrophile, un médecin champenois en donne trois éditions successives dédiées à son père, Adam Charles, en 1 5 5 j. (Paris) et 1 5 58 (Lyon), sous ce titre : Les six principaux livres delà Thérapeutique de C. Galien , avec le deuxiesrne de l'art curatoire à Glaucon, auquel est adjousté le livre des Tumeurs contre nature, nécessaires à tous chirurgiens. Le tils d’Adam Charles n'y a aucune part : il copie textuellement la traduction de Philiatros.

l ne faut pas demander à un chirurgien du seizième siècle ce qu’on est presque en droit d’exiger d’un chirurgien du dix-neuvième. Ce serait nier l’action du temps sur le progrès.

Pour comprendre l’enthousiasme que la science de Rabelais excitait chez les contemporains, et l'immense réputation qui s'attachait à son nom, on doit tenir compte de l’état de convalescence où étaient toutes sciences et des efforts que tentait un petit groupe d’esprits aventureux pour arracher la médecine aux ténèbres du moyen-âge. Rabe-

lais, par son commerce avec le grec, était mieux placé que personne pour renouer' la chaîne des traditions dont nos deux civilisations mères, la grecque et la romaine, avaient autrefois consacré la vertu avec Hippocrate et Galien.

Or, au commencement de la Renaissance, les vieillards de Cos et de Pergame, — les grands ancêtres à barbe cannelée, — représentaient, quoique morts plusieurs centaines d’années en deçà, la thérapeutique la plus avancée. Connaissant à fond leur langue et vivant dans leur familiarité, Rabelais leur empruntait un reflet de hardiesse et de nouveauté, qui augmentait encore l’éclat de son expérience personnelle.

Examinons donc ce que valait, en soi et pour l’époque, le glossocomion de Rabelais. Recherchons d’abord quel était, avant lui, le traitement en vigueur dans le cas qui nous occupe. C’est une histoire fort embrouillée que celle des appareils dont on se servait autrefois pour la réduction des fractures, et Malgaigne, à qui ce sujet échut au concours pour la chaire de médecine opé-

ratoire, fut obligé de s’en tenir plus spécialement aux instruments dits de contention (i). Mais si obscure qu’elle soit, pour l’infinie variété de la matière, de la forme et de l’emploi, la construction de ces appareils se rattache toujours au même principe, et à toutes les époques l’objectif du chirurgien a été : tantôt d’assujettir à l'aide d'appapareils fixes le membre fracturé pour obvier aux déplacements, tantôt de le ramener progressivement à l’état normal par des appareils extenseurs pour combattre le chevauchement ou le raccourcissement et éviter la difformité du cal.

Malgaigne distingue bien ces modes de traitement qui donnent lieu à deux catégories d’appareils. Parmi les appareils de contention, il range les gouttières, les boites ou caisses, les hamacs , les planchettes, les doubles plans inclinés et les lits à fractures « dont l’histoire est restée jusqu'à présent ce qu’il y a de plus embrouillé en matière

(i i Recherches historiques et pratiques sur les appareils employés dans le traitement des fractures en général. (Paris, 1841, in-8.)

chirurgicale. Les caisses ou boîtes diffèrent elles-mêmes des gouttières en ce qu'elles présentent un fond uni avec deux parois latérales planes et parallèles. Galien en décrit une sous le nom de glottocome et remarque qu’elle devait être assez étroite pour qu’en la garnissant de laine la jambe fût tenue bien ferme et ne pût se mouvoir. Mais ce moyen ne tarda pas à tomber en désuétude; et je n’en retrouve plus de mention jusqu’à Ambroise Paré, qui les appelle des quesses. » On se gardera donc bien de confondre ce glossocomion fixe avec le glossocomion extenseur que nous décrirons tout à l’heure.

Mais laissons de côté les appareils opérant par pression ou par contention, et passons à ceux qui opéraient par extension permanente dans le traitement des fractures en général. Hippocrate avait senti la nécessité de l’extension et même il avait inventé pour la jambe un appareil d’extension permanente « que les copistes postérieurs ont rendu par une figure ridicule conservée encore dans noséditions lesplus modernes ».

(Malgaigne, Traité des fractures.) D’autre part, Galien nous apprend que de son temps un médecin de Pergame avait construit pour le fémur un appareil extenseur fort bien imaginé vraiment. Enfin, si nous examinons les traités de médecine arabe et ceux du moyen âge, avant Gui de Cauliac qui a fixé l’état de la science en son Guidon de chirurgie, nous trouvons des indications plus ou moins vagues dont on peut inférer que l’extension ne fut point ignorée de certains praticiens.

Au chapitre de la Cure générale des fractures, où il a résumé les règles de l’art, Cauliac s’appuye tantôt sur Galien, tantôt sur Avicenne, et préconise un système mixte où les attelles, les bandages et les appareils extenseurs ont leur place. Ambroise Paré n'a guère fait que de reproduire le passage où G. de Cauliac recommande l’emploi des lacs ou instruments qu’enseigne Hippocrate cité par Galien, au cas où deux aides ne suffiraient pas à égaliser les os rompus. Quant à la forme de ces instruments, « je croy, dit-il, que ce soyent boys

courbez avec coulonnes, comme enseigne Albucrasis, ou faictz en la manière d’espingolles comme avoyt icelluy de Lunel... ». L’extension opérée, Cauliac recommande les instruments mechaniques propres à l’assujettissement du membre et les ligatures plus ou moins serrées jusqu’au dixième jour environ. Puis venaient les baumes, onguents et cataplasmes. Voilà pour la pratique ordinaire.

Mais lorsque Cauliac en arrive aux fractures de l'os de la cuisse et qu’il examine les traitements antérieurs au sien propre, il est facile de voir que les chirurgiens du moyen âge ignoraient l’emploi du glossocomion et que l’instrument de Galien était tombé en désuétude.

A ce point de vue spécial, les praticiens antérieurs à Rabelais procédaient généralement par extension manuelle, puis ils appliquaient des attelles maintenues par des liens circulaires.

Guillaume de Salicet en voulait sept ou huit. Auparavant Albucasis n’en mettait que trois : dans son système, la jambe était

liée à la cuisse, de manière que le talon touchât les fesses. Cauliacy répugne, malgré l’autorité de Rogier, Albucasis et Guillaume. Maître Pierre l'appuyait cousue et liée à un matelas de paille de la longueur du pied (i); à quoi consentent Avicenne et Brun. Roland la fixait sur des attelles de la longueur du pied. D’autres, comme Lanfranc, l'emprisonnaient liée dans une caisse de la longueur du pied. Les méthodes de Rogier, de Romanus et de Théoderic ne sont que des succédanées de celle-là; Gui de Cauliac y ajoutait des charges de plomb. Tous appareils assez barbares (si on les compare au glossocomion de Rabelais) et dont la réunion dans un musée donnerait le frisson qu’on éprouve devant des instruments de torture.

(i) On entendait par le mot pied la totalité du membre inférieur.

a réduction des fractures du fémur en était à ces procédés, lorsque, vers 1 5 3 2 , la communauté des études mit en présence Jehan Ganappe, alors occupé à traduire les livres de Galien nécessaires à la chirurgie, et Rabelais qui venait d'être nommé médecin en chef de l’Hôtel -Dieu de Lyon. C'était un vaste champ d’observation qu’un pareil hôpital, dans une ville agitée par un perpétuel mouvement de bandes guerrières et ravagée à chaque instant par de cruelles épidémies. Pendant que Canappe travaille à l’établis-

sement d’une théorie chirurgicale selon Galien, Rabelais, frappé ù la fois des inconvénients qui résultent des appareils agissant par contention et des instruments à extension mal réglée, reconstitue, d’après les indications du texte grec, l’ingénieux glossocomion. Nul doute pour nous qu’il ne soit l'auteur du dessin que nous reproduisons ici. Dans tout médecin enseignant il y a un artiste capable de manier, sinon le crayon, du moins la craie. Il n’en est guère qui ne sache reproduire fidèlement, dans les démonstrations au tableau, les formes anatomiques que son œil a perçues. Or, c’est un point avéré que Rabelais dessinait joliment et mieux qu’il ne faut pour tracer les lignes d’instruments peu compliqués comme le glossocomion et le syringotomc. Les anatomistes du seizième siècle n’avaient pas tous, comme Vésale, un Van Calcar sous la main, et, pour les dessins essentiels, ils se contentèrent souvent de leurs talents naturels.

Tout récemment encore, n’avons- nous pas vu M. le professeur Farabeuf obligé de

Lô Figure de Glottncomon*

Glossocomion de Rabelais

dessiner de sa propre main les figures qui accompagnent son Précis de manuel opératoire, et confesser, à la honte des dessinateurs de profession, qu’il en avait vainement cherché un « capable de représenter plusieurs mains attelées en même temps à la même manœuvre opératoire »?

A l’égard du glossocome ou glottocome (on employait indifféremment les deux termes), l’extrait suivant du passage auquel il s’applique nous dispense d’une description

plus ample: « Touchant les organes et

instrumentz que l'on mect par dessoubz les fractures des jambes, lesquelz sont nommez par les Gréez solenes , desquelz toutesfois Hippocrates a doubte, assavoir s’il en falloit user ou non, ilz sont notoires a tous et j’estime que les raisons sont louables. Quant a l'instrument nommé glossocomion qui a été inventé par les neotériques et modernes, et duquel nous usons au tempsque lepore se doit engendrer, nous l’estimons estre digne de louange, autant que autre semblable instrument et machine. Toutefois il semble que Hippocrates ne l’a point congneu, com-

bien d’ailleurs qu’il feust très diligent a excogiter les organes utiles. Mais l'instrument lequel on mectsoubz les fractures des jambes a esté merveilleusement bien inventé par iceulx, lequel au moyen d’un seul aysseau situé à la partie inférieure sur la fin de l'instrument, faict un effort contraire à tout le membre par double tension. L’une des parties, celle qui extend le membre droitement, se nomme en grec euthyporos , c'est à dire procédant en droite figure. Et l’autre partie, qui attyre premièrement en hault et puis en bas, elle est dicte en grec metalepticc, qui est autant a dire comme translative. Et toutes deux sont faictes par tours et circuitions de lacqz. Outre plus le lacqz le plus apte et idoyne a cest usaige est celuy lequel a deux bouts qui restent. Quand donc ce lacqz est mis aux parties qui sont soubz la fracture du membre, il faict la première tension dicte euthyporos , c'est assavoir quand les bras du dict lacqz environnent l’aysseau. Mais quand ledict lacqz est appliqué ès parties qui sont sur la fracture, il faict la tension dict emetaleptice

Ien grec, c’est assavoir en tournant ses bras en hault premièrement, et puis en bas, car il les fault aussi environner autour de l’aysseau. Or il convient faire le tour et comme flexion des bras dudict lacqz despuis les parties supérieures, jusques aux inferieures, par poullyes, lesquelles sont situées ès costes de l’instrument dit glossocomion ou glottocomon. Il te sera licite d’appeler cette machine solene ou avec adjection solene mechanique ou glottocome mechanique.

Mais nous parlerons plus longuement des instruments quand nous ferons mention des luxations, c’est a dire dislocations. La où aussi nous ne traicterons pas moins de la diuersité des ligatures qu’on applique par dessus. Mais a présent, puisque j’ay faict mention An solene mechanique, lequel instrument convient le plus à la jambe, et quand on la remetcn son habitude naturelle, et encore plus, quand le malade change de lict ou aussi quand il va à la selle, ce ne sera pas hors de propos et a celle fin que nous en parlions entièrement, louer beaucoup plus l’autre instrument dict glottocomion , du-

quel l’un des costez est mobile, semblablement la petite table, où ils mettent le pied, est mobile, a celle fin que ledict instrument convienne a toute magnitude de membre »

A la méthode rationnelle préconisée par Rabelais, opposons, par esprit de comparaison, celle de son contemporain Paracelse ( i) en qui des fanatiques voyaient Famé de toute médecine et l’incarnation de toute chirurgie.

Les détracteurs de Paracelse, — ils avaient beau jeu d’ailleurs, — ont eu tort de dire qu’il prétendait guérir les fractures sans moyen autre que les emplâtres et cataplasmes. Il exige que les fractures soient bandées et médicamentées deux fois par jour, à l’instar des plaies ordinaires; il proscrit les attelles et les coussinets comme fauteurs de phlegmons et ulcères, mais il recommande certains instruments qu’il avait inventés, « c’est assavoir des cercles de

(i) La Grande Chirurgie de Paracelse, traduite par Claude Dariot. Ch. 4 du IIIe traité de la première partie. (Lyon, 1593, in-4.)

fer attachés à des vis, comme l’avons monstré à aucuns de nos disciples et qui ne se peuvent aisément declairer par escrit, avec lesquels tu conserveras les rompures après qu’elles sont remises fort aisément en leurs places. » Tout charlatan qu’il fût, il essaya de combattre les accidents inflammatoires que les instruments de contention communiquent au membre. « La cause pourquoy nous desirons qu’on n’attelle point le membre est que nous les pouvons mettre et remettre difficilement (les attelles) sans oster l’os de la place en laquelle il avait été remis : avec ce que l’usage des attelles requiert une forte et estroicte ligature, et la quantité et force d’icelles excite presque toujours des intempératures et phlegmons ...d'où il advient puis après qu’on demeure boiteux ou que le membre demeure courbe. » Paracelse peut donc à la grande rigueur être lavé de l’accusation d’avoir cru à la réduction des fractures par les cataplasmes et emplâtres! Il est vrai qu'il croyait peu à l’efficacité de ses cercles de fer attachés à des vis, et considérait « qu’il y avait pas

fort grand artifice à guérir les rompures des os, particulièrement en ceux qui sont jeunes, esquelles la simple racine de consolde cuite, broyée et appliquée sur le mal engendre le callus : item les serpentines, sarrasines cuites dans le vin, ou les huiles, baumes, onguents et vulnéraires » qu’il avait coutume d’employer.

Quoique Paracelse revendique l’invention des anneaux de fer, c’est un de ses commentateurs, Claude Dariot, médecin deBeaune, qui paraît les avoir appliqués le premier. Paracelse n’en décrit pas la façon, « ainsdit l’avoir enseignée à ses disciples, qui ne nous les ont encore revelez, ajoute Dariot dans ses annotations, car si aucuns d’eux les ont, ils les tiennent si secrets que je n’en aypeu rien descouvrir, ce qui m’a travaillé par longues années. »

Dariot eut l'idée de combler cette lacune

en inventant un instrument extenseur qui

repose sur les indications sommaires de

Paracelse. Il se composait de deux anneaux de fer, plats par dedans, larges d’environ un pouce, et composés chacun de deux pièces,

Vis et anneaux de Paracelse

lesquelles étaient attachées ensemble par le moyen d’une charnière pour les ouvrir et fermer à l’instar des entraves qu’on met aux pieds des chevaux. Il les faisait fabriquer de diverses grandeurs selon les dimensions des membres auxquels ils s’appliquaient, mais tous inclinaient à la forme ovoïde. Un écrou permettait delesserrerà volonté. Deux verges de fer, reliées également par des écrous, s'adaptaient perpendiculairement aux anneaux pour les maintenir dans une immobilité complète. N'allons pas plus loin : la légende des ligures reproduites ici est suffisamment explicite.

A représente l’un des anneaux.

B B sont les appendices latéraux , tous deux percés pour recevoir la pointe des verges.

/ G est la vis garnie d’un écrou qui permet de la serrer à volonté.

D représente l’une des verges de fer.

E montre les deux potences pour soutenir les anneaux carrément.

F montre l’écrou destiné à hausser l’anneau à volonté.

G est le petit écrou avec lequel la verge de fer est fixée à l’un des anneaux.

H montre les anneaux agences avec les verges et potences, c’est-à-dire l’appareil monté.

I représente l’appareil adapté à une jambe cassée.

Avant d’adapter l’appareil, Dariotle garnissait de coton, de soie ou de linges pour éviter au membre une compression trop pénible. Après quoi, à l’aide des écrous garnissant les potences, il opérait l’extension jusqu’à ce que les os disjoints fussent rapprochés en leur figure naturelle, et au fur et à mesure du traitement, il desserrait l’appareil pour l’application du médicament.

Il est difficile de ne pas être frappé de l'incommodité d’un tel instrument, des difficultés qu’il fallait pour l’application, enfin des dangers que cette application présente. On peut dire que l’imitation de Paracelse avait précipité Dariot dans un système qui réunissait à la fois tous les inconvénients de la contention et tous ceux de l’extension permanente.

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