‹ Rabelais, ChirurgienChapitre 3 sur 4 · VI I · texte numérisé non relu

VI I

ar cet examen du système des anneaux mobiles avec celui du glottocome, on a pu se convaincre que Rabelais s’était rapproché de la vérité en s’appuyant sur Galien. Il en était plus voisin que ne le furent Paracelse et Dariot dont les tâtonnements sentent encore le moyen âge. En somme, le traitement renouvelé des Grecs et l’appareil de Rabelais ont prévalu pendant tout le seizième siècle pour la réduction des fractures du fémur.

C’est cette méthode qu’Ambroise Paré s’est appropriée. Il est certain, en effet, que l’emploi du glossocomion ne demeura pas dans

la pratique personnelle de Rabelais et se généralisa, quoique l’invention elle-même ait échappé à l’écrivain le plus autorisé dans l’histoire des fractures, à Malgaigne. Au surplus, le défaut capital de Malgaigne, quant au rôle anatomique du seizième siècle, est de tout rapporter à Paré. Or, le glossocomion dont parle maître Ambroise et la figure qu’il en donne dans ses Œuvres (i), à la différence des clefs de Yaxis (il n’y en a qu’une dans Paré), correspondent, quasiment trait pour trait, à l’invention de Rabelais. Jugez-en par la comparaison.

D’ailleurs, rendons cette justice à Paré qu’il a bien entendu la réduction des fractures en général. Dans son premier livre, Introduction à la chirurgie , il s’emporte fort gravement contre les fâcheux qui affirmaient pouvoir remettre par paroles les os fracturés et luxés, à la condition de savoir le nom et d’avoir la ceinture du blessé. Cette imposture le révolte d’autant plus

(i) Quinzième livre, Des fractures.

que les machines inventées par les anciens et appelées glossocomes sont dans certains cas inefficaces.

Au regard du glossocome, il l’employait d’après le précepte des anciens, dans les fractures des extrémités de l’os de la cuisse, au cas de contraction excessive des muscles. Pour réduire cette fracture, le vieux chirurgien couchait le blessé sur le dos, la jambe étendue, et, avec deux aides, il tirait sur la cuisse pour aboucher les os disjoints. S’il échouait, il avait recours au glossocomion. «En lieu d’iceluy, dit Paré, on peut pareillements’aider de nostre mouffle : car Hippocrates permet la tension si grande que mesme il bande sans avoir rejoint les os, parce que où le muscle est plus puissant que le bandage, aisément les os se remettent par la contraction du muscle (i). »

Quant au mouffle susdit, il est permis d’interpréter la discrétion de maître Am-

(i) M. de Saint-Arroman, père d’un de nos confrères de la presse parisienne, a écrit d’excellentesobservations sur certaines fractures et sur les bandages qui leur conviennent.

broise en ce sens que c'est un équivalent du glossocomion lui-méme.

On comprendra que je ne suive pas les transformations du glossocome à travers les âges jusqu’à la présente année. Il suffira de faire observer qu’à partir de la restauration des appareils à extension permanente pour la réduction des fractures de la cuisse, et notamment au dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième, tous les systèmes de traction se confondent, se pénétrant et s’empruntant mutuellement des détails qui les rattachent à une commune origine, en dépit des réclamations des inventeurs. En tout ceci, il n’y a guère que l’appareil de Galien qui ait le mérite de l’originalité; en le renouvelant, à la renaissance des sciences anatomiques, Rabelais a tracé la voie aux praticiens postérieurs et beaucoup l’ont imité qui ne s’en doutaient mie.

Les méthodes actuelles ont conservé les traits généraux des anciennes. C'est toujours par Y extension et la contre-extension que le chirurgien arrive à la coaptation

qu’il maintient par un bandage circulaire et par la traction continue. Seulement les points d'appui pour ces manœuvres ont été éloignés du lieu de la fracture. On agit sur les deux extrémités du membre inférieur, au bas de la jambe et au coup de pied d’une part, de l’autre, à sa racine. Mais, quand le chevauchement exagéré ou la contraction musculaire mettent obstacle à la réduction immédiate de la fracture, on ne cherche plus à en triompher par l'obstination d’un appareil, mais en fatiguant le muscle par la traction continue d’un poids étonnamment léger (5oo gr. à 2 kg.). C’est, en somme, la même action, mais plus douce, plus patiente, moins douloureuse enfin.

Syringotome de Rabelais

iryngo tome.

e syringotome, dont voici la figure, ne s’applique pas au traitement desfistules, comme on pourrait le croire au pre- ^ mier examen et d’après son étymologie. 11 accompagne le sixième livre de la Méthode thérapeutique de Galien qui a trait à la cure des ulcères, des plaies et accessoirement des fractures, et Rabelais l’a vraisemblablement inventé (r) non pour la

(i) Il me semble qu’on peut lui attribuer sans crainte 1 invention de ce petit instrument qui fait face au glottocome , dans la traduction du Sixiesme livre. Ce sont les seules figures de l’édition et, selon toute apparence, elles proviennent toutes deux de la même main.

guérison des fistules, mais pour l’incision du péritoine, dans les plaies locales, s’il faut en croire Galien.

Pour donner une idée du péritoine aux lecteurs qui ne possèdent pas les éléments de la splanchnologie , une comparaison suffira. Le péritoine est une membrane séreuse qui se moule sans aucune solution de continuité sur les organes enfermés dans la cavité abdominale et a pour objet de graisser les rouages de l’appareil digestif auxquels il fait pelure de pêche. Si vous ouvrez la cavité abdominale par devant, le péritoine se présente immédiatement après les tissus de cette paroi. Or, à la suite d’une plaie assez profonde pour altérer ces tissus, il peut arriver que l’intestin s’invagine dans la plaie et ne puisse plus rentrer.

Le chirurgien est alors en présence d'une hernie traumatique étranglée. C’est là pré cisément le cas qui appelle l’emploi du syringotome.

Il faut distinguer entre les plaies non pénétrantes et les plaies pénétrantes de

l’abdomen. La chirurgie ancienne admettait quatre intentions : la première était de replacer les organes obstructionnistes en lieu propre; la seconde était de coudre la plaie; la troisième, de composer le médicament propre à activer la guérison; la quatrième, de paralyser l’inflammation des parties internes.

Pour satisfaire à la première intention, l’ancienne chirurgie essayait d’abord la compression avec les mains, ou les lotions avec une éponge imbibée d’eau ou de vin chaud, quand l’incision n'était pas jugée nécessaire. Partant de ce principe, Rogier et Théodoric, par une de ces fantaisies atroces, si familières au moyen âge, y appliquaient soit un pourceau tranché par le milieu, soit toute autre bête encore fumante : méthode bien faite pour flatter l’amour-propre des vivisectionnistes. Haliabas ordonnait que le blessé fût plongé, suspendu par les extrémités, dans un bain, et qu’on frottât l’intestin avec axonge ou huile violât. Dans ces divers systèmes l’incision à l’aide du syringotome, méthode

préconisée par Galien, était quelque peu négligée. Gui de Cauliac la recommande d’après lui, et, comme lui, proscrit les scalpels tranchants des deux côtés ou offrant une pointe aiguë.

Mais revenons à Galien et au passage où il définit l’emploi du syringotome. Il établit les préliminaires de l’opération qui consistent à remettre d’abord les intestins en leur place, s’ils en sont sortis, à coudre l’ulcère, à appliquer le médicament, c’està-dire amollir la plaie avec une éponge molle imbibée de vin austère chaud. Et si l’inflammation de l’intestin persiste, « il fauldra couper du péritoine tout ce qu’il suffira pour remettre ce qui estoit sorty dehors. Or les instrumentz commodes a telles incisions sont ceulx que les Gréez appellent syryngotomes, c’est a dire qui sont appropriés à inciser les fistules.

Mais les scalpelles qui tranchent de costé et d’autre ou qui sont pointus, on les doit totalement fuyr. Quant à la situation du patient, si la playe a esté faicte en la partie inferieure, il fault qu’il soit incliné vers le

hault, et si elle est en la partie supérieure, qu’il soit incliné vers le bas. Et en toutes ces deux situations on se doit garder d’une chose, c’est que l'intestin qui est tombé ne soit aucunement pressé ne gêné des autres. Et ainsi par cette raison il conviendra, si la playe est en la partie dextre, que le corps soit incliné en la partie contraire. Mais si elle est en la senextre qu’il soit incliné en la dextre ; en sorte que la partie vulnerée occupe toujours le plus haut lieu. Laquelle chose sera utile tant ès grandes playes que ès médiocres : car c’est un conseil commun a toutes playes »

Observons que Galien ne décrit pas ses syringotomes et que Rabelais n’eut pas de modèle pour fabriquer le sien. La forme de ces instruments a beaucoup varié chez les anciens. Mais aucun ne ressemble, ni de loin ni de près, à celui de Rabelais, dont il reste à déterminer la manipulation.

Il se compose d’un manche en bois ou en métal contenant une tige mobile pourvue, à son extrémité inférieure, d’une lame tranchante, et, à son extrémité supérieure, d'un

petit bouton. L'instrument étant fermé, tige et lame sont invisibles; et c’est dans cet état qu’il est introduit entre l’intestin hernié et l’anneau constricteur. A ce moment, le chirurgien fait saillir la lame ù l’aide du petit bouton ; il ne lui reste plus alors qu’à retirer l’instrument qui, dans ce mouvement tranchant, débride l’anneau constricteur et péritonéal. Il va sans dire que l’instrument a été tourné de façon à opposer la partie arrondie aux viscères herniés qu’il ne peut blesser, pendant que la lame, tournée en dehors, opère le débridement.

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