‹ Rabelais [electronic resource]Chapitre 9 sur 35 · OSÏÉOLOGIE OU ÉTUDE DES OS · texte numérisé non relu

OSÏÉOLOGIE OU ÉTUDE DES OS

Dans l'œuvre énorme touffue, étrange, composée de raison profonde, d'imagination folle, de sentiments généreux et d'intarissable gaieté de Rabelais, voici (1. IV, ch. xxx et suiv.) « comment par Xenomanes (i) est anatomisé et descript Quaresmeprenant (2).

(( Quaresmeprenant, dist Xenomanes, quant aulx parties internes ha, au moins de mon temps avoit (3) :

Les os, comme cassemuseaulx.

Les spondyles, comme une cornemuse.

L'alkatim, comme un billart.

(1) Xenomanes: qui a la manie des voyages, de -/eivô; et (xavia. C'est Jean Alphonse le Sainlongeois. (Voy. P. Ducrot, la Géographie dans Rabelais, extrait du XIV« Congrès national de Géographie, p. 9; Tours, 1898.) M. Ducrot pense que ce chapitre a été écrit en i548.

(2) Quaresmeprenant, le mercredi des Cendres. Rabelais en a fait un être vivant personnifiant le Carême tout entier.

(3) Toutes les expressions de cette litanie d'un nouveau genre ont été empruntées au langage anatomique de l'époque. On peut remarquer que le plus grand nombre d'entre elles ont encore cours.

Le crâne, comme une gibessière.

Les coustures, comme un anneau de pescheur.

Le frontal, comme une retumbe.

Les os pétreux, comme un plumail.

Les costes, comme un rouet.

Le breschet, comme un baldachin.

Les omoplates, comme un mortier.

Les hanches, comme un vibrequin.

Les genoils, comme un escabeau.

Les fociles, comme faucilles.

Les rassettes, comme des échasses.

Les os, comme cassemuseaulx.

Cassemuseaulx, gâteaux très friables, de l'orme variée, h pâte broyée, c'est-à-dire à cassure nette, que l'on fabriquait autrefois surtout à Poitiers. Ces gâteaux étaient ainsi nommés par antiphrase.

Le Sot

Cassemuseaulx

Ghaulx! Cassemuseaulx chaulx!

{Farce des cris de Paris, Ancien Théâtre français, t. II, p. 3i3.)

Les os, par conséquent, aréolaires, secs, peu résistants. C'est principalement chez les vieillards que s'observe ce mode de conformation des os. Chez quelques-uns ils se réduisent même à une simple coque qui se brise à la moindre chute.

On sait (1. II, ch. v) que Pantagruel « vint à Poictiers pour estudier, et proficta beaucoup ».

Les spondyles, comme une cornemuse.

Les spondyles, les vertèbres (i) (tmovSuXoi) . Les vertèbres

(i) Dans l'édition de Rabelais de Pierre Dupont, ilkislrée par Gustave Dort', et dans celle de Rabelais de Garnier, annotée par L. Barré, le mot

superposées constituent la colonne vertébrale, tige creuse, incurvée plusieurs fois sur elle-même, plus volumineuse en bas qu'en haut, analogue à une cornemuse, c'est-à-dire Ix une chalamie (i) (flûte champêtre), ou plutôt Ix un hautbois. ,< Plust me plaist, déclare Panurge, le son de la rustique

Les spondyles, comme une cornemuse.

spondyle est traduit par genre d'insectes coléoptères. Aristote a donné, en effet, le nom de SnovSûXri à un insecte mal déterminé, et on donne encore aujourd'hui le nom de spondyles à des Cérarabycides aberrants appartenant à l'ordre des Coléoptères et dont le type est le Spondyle bupreste {Spondijlis bupresloides). Rabelais n'a jamais donné ce sens au mot spondyle. Le bourreau de Panurge fut tué par une broche qui lui « sortit par le haut des épaules entre les spondyles et l'omoplate senestre ». La tète et le corps d'Epistemon décapité furent accolés <( vène contre vène, nerl contre nerf, spondyle contre spondyle, pour qu'il ne fust torti-coUi ». Dans le clos de l'abbaye de Seuillé, Frère Jean << és uns escarbouilloit la cervelle, és aultres rompoit bras et jambes, és aultresdeslochoit (disloquait) les spondyles du col », etc., etc.

(i) Du grec 7.à).a(xo?, roseau, chalumeau, pipeau. Dans les glossaires rabelaisiens, dans celui de L. Barré entre autres, la chalamie est définie justement : flûte champêtre ou cornemuse.

cornemuse, que les IVedonnements des luts, rebecs et violons auliques (i). » (L. III, ch. XLVi.)

La colonne vertébrale était appelée conduit ou tuyau sacré par les Grecs, parce qu'elle contient une partie noble, la moelle.

La chalamie dessinée ci-dessus est la reproduction exacte de celle qui a figuré, en 1892, à l'Exposition nationale de Tours (section de l'Art rétrospectif), dans la collection d'anciens instruments de musique de M. ïolbecque, de Niort.

La seconde vertèbre du cou est la plus curieuse : elle est surmontée d'une apophyse ressemblant à une dent. Elle est décrite sous le nom de dent par Ilippocrate, de vertèbre dentale, à'axis, d'epislrophens par d'autres, et de vertèbre dentiforme par Rabelais.

Dans le royaume de la Quinte, Pantagruel vit un jeune pérazin (2) guérir les syphilitiques « seulement leur touchant

(1) De la cour, du latin aulicits.

(2) Parazon, péraron, pérason : pour certains commentateurs. Ce mot, qui dérive de l'hébreu pemsim, veut dire chevalier. Le perasim est un des soixante-douze anges qui, d'après les talmudistes, marchent sous la conduite des dix ordres d'esprits qui président à tout ce qui existe et exécutent sur tout être créé les volontés de Dieu. Les noms de la plupart de ces anges et de ces esprits sont cités dans le fameux ouvrage : De occiillâ Philosophiâ, seu de Macjiâ, de Cornélius Agrippa (trois éditions vers iSao, i526 et i53o), et c'est par moquerie que maître François en a baptisé les sei'viteurs de la reine de la Quinte.

Vers i526 ou 1627, Cornélius Agrippa, étant à Lyon, a protesté violemment contre les Romans gaulois, est allé même jusqu'à mander, dans une lettre à Jean Chapelain, médecin royal : « Parmi les Docleurs (il ne dit pas les savants), if s'en trouve qui écrivent de honteuses facéties, livres empestés qui sont lus non seulement par les princesses, mais encore avec avidité par les damoiselles, et par lesquels les femmes s'habituent à la dépravation. » [Epil., 1. IV, ch. m.)

Rabelais, piqué au vif, s'est vengé en flagellant l'auteur de la Philosophie occulte dans les trois chapitres consacrés k la Quinte-Essence. J'ajouterai toutefois que ces chapitres sont considérés comme apocryphes par divers pantagruélistes, auraient été intercalés, ainsi que celui des Apedeftes, par JeanTurquet dans le V« livre qui est bien, quoi qu'en dise P. Lacroix, l'œuvre du maître, mais qui a été publié en i562-i564, c'estî'i-dire après la mort de celui-ci. (Voy. Ducrot et F. Audiger, Soc. des Amis el Admirateurs de Rabelais, Tours, 1887, p. i3, et 1892, p. 16.)

la vertèbre dentiforme d'un morceau de sabot par trois fois » (i).

L'alkatira, comme un billart.

Valkaîim, mot dérivé de l'arabe et qui sert à désigner le sacrum (2). Le sacrum, viilgd le croupion, est composé de cinq vertèbres soudées entre elles de manière à former un seul os appelé par Hippocrate « la grande vertèbre ». Il est enclavé entre les deux os des hanches au-dessous de la colonne vertébrale qu'il continue. Il est dirigé obliquement d'avant en arrière et de haut en bas et recourbé sur luimême..

Tous les anatomistes du moyen âge se servaient volontiers des termes d'Avicenne, d'Averrhoès et d'Abulcasis pour classer les diverses parties de l'organisme humain. Constantin l'Africain, né k Carthage et mort à l'abbaye du mont Gassin en 1087; Roger de Parme, élève de l'Ecole de Salerne, chancelier de l'Université de Montpellier au commencement du xiii« siècle; Guillaume de Saliceti, né à Plaisance en 1210, professeur à Vérone; Lanfranchi de Milan, élève de Saliceti ; Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe le Bel; Jean Mathieu Ferrari de Gradi, Denis del Garbo, Barthélémi Anglicus, Jacobus Foroliviensis, Guy de Chauliac, etc. etc., n'usaient pour désigner les organes de l'homme que des expressions arabes : mirach pour le bas-

( 1) Dans le livre I, chapitre xx de la Philosophie d' Agrippa," il est dit : « La planète Mars avait sous sa domination, dans le règne animal, les fesses et le dos, le canal du sperme, les reins ; dans le règne végétal, le chêne, le peuplier, le hêtre. » Et dans le chapitre xxvii du même livre : « Toute chose a son ami et son ennemi. Les inclinations des choses soumises aux iniluences des planètes suivent les inimitiés de ces planètes. »

De sorte que Turèthre malade, étant sous la domination de Mars, sera guéri par un ami de Mars, c'cst-îi-dirc par le chêne et le hêtre.

Qui ne sait qu'on emploie le hêtre dans la fabrication des sabots? H est évident que le remède est infaillible, d'après Mcssire Agrippa.

(2) Ainsi nommé parce que les Anciens avaient, dit-on, coutume d olirir aux dieux, dans les sacrifices, cette partie do la victime.

lUnEr^AIS ANATOMISTE

ventre, sip/iac pour le péritoine, zirbiis pour l'épiploon, canna pour la trachée-artère, merij pour l'œsophage, etc. Andréas Bellunensis (i) dit positivement que l'alkatim renferme les cinq vertèbres qui sont immédiatement audessous de la douzième vertèbre dorsale : Alchalim est pars conlinens spondtjles qiiinque qui siinl immédiate in/'ra spondijlem la. Mieux encore Rabelais l'a dit lui-même. Dans le chapitre XX du livre III, où, selon Johanneau, Maître Fran-

L'alkalim, comme un billarl.

çois a voulu faire voir qu'il n'ignorait pas le langage par gestes des sourds-muets, il est mentionné que Panurge (2) u assist au-dessus des fesses, au lieu que les Arabes appellent Alkatim », le pouce de la main droite, puis celui de la main gauche.

(1) Interprète des mots arabes qui se trouvent dans Avicenne.

(2) Celui qui fait tout, du grec j:av, tout, et ep^ov, ouvrage. D'aucuns pensent que Panurge, c'est Ral^elais; d'autres, que c'est le cardinal d"Amboise; quelques-uns, que c'est une personnification du peuple, etc. Aulant d'assertions, autant d'hypotbèses.

Fait curieux et qui prouve bien «pie la plupart des livres se l'ont avec les livres des autres, tous les commentateurs de Rabelais que j'ai lus ont traduit alkatim par péritoine. Billarl. - Mail ou maillet à pousser les billes. « Crosse crosser, » dit Ménage {Dictionnaire étymologique). Il faut donc entendre ici par billart un gros bâton muni d'une crosse <lont on se servait autrefois comme d'un maillet.

Et un billart de quoi on crosse.

(Villon, Ancien Teslamenl.)

Le sacrum est bien, en effet, une crosse adaptée à la colonne vertébrale.

Le crâne, comme une gibessière.

La tête est composée de deux parties : le crâne et la face. Le crâne est une boîte osseuse qui loge le cerveau. Elle a la forme d'un ovoïde.

Gibessière, gibecière. On a donné jusqu'à la tin du xvi^ siècle le nom de gibecière à l'aumônière et à l'escarcelle de grande taille àfermoirs ou à recouvrement qu'on portait, la première devant l'abdomen, au moyen de deux cordons fixés à la ceinture, la seconde sur le flanc droit ou le flanc gauche, au moyen d'une courroie passée en sautoir sur l'une ou l'autre des deux épaules. L'aumônière et l'escarcelle de grande taille ont la môme origine et, par suite, à peu près la même forme. Quand elles sont distendues, elles ressemblent au crâne. Eu égard à ses dimensions, le crâne a cependant plus d'analogie avec l'aumônière de grande taille (i); c'est, du

(1) Celle aumônièrc pouvait contenir des objets volumineux. Dans la

chanson de Huon de Bordeaux, on lit:

Il i)rcnl le cor de blanc yvoirc cler, Qu'en s'aumosnière avoit envelopé.

Je- donne à l'appui de la comparaison de Raijelais le dessin d'une aumônièrc du xv° sièclo.

RABliLAlS ANATOMISTE

reste, cctle dernière que Rabelais a, dans LouL le cours de son œuvre, appelée gifjessière.

« L. Ncratus, gentilhomme romain, l'aisoit emjilir les gibcssières de ses varlets d'or et d'argent monnoyé, .et rencontrant par les rues quelques mignons braguars (i) leur donnoit grands coups de poing en face. Soubdain après,

Le crâne, comme une gibessière.

pour les appaiser leur despartoit (2) de son argent, m (L. IV, ch. XVI.)

« Gibessière de velours n'est reliquaire de testons (3) ni menue monnoye ; c'est un réceptacle d'escuts au soleil, » dit Panurge à frère Jean. (L. V, ch. xv.)

Dodin, receveur du Goudray, répond à frère Gouscoil qui lui demande s'il n'a pas d'argent sur lui: qu'il en a « pleine gibessière ». (L. III, ch. xxiii.)

(1) Pimpants, bien ajustés. Ce mot tire, dit-on, sou origine des bragues, caleçon de toile fine.

(2) Donnait.

(3) Monnaie d'argent, iVappée en France sous Louis XI, sur laquelle était gravée la tète du roi. Le tcston valait quinze sous et six deniers.

Les coustures, comme un anneau de pescheur.

Les coiistiires sont les sutures ou articulations des os du crâne entre eux. Les sutures de la voûte du crâne ressemblent aux coutures mal faites (d'oii leur nom primitif) des fillettes qui commencent à manier l'aiguille. Elles forment des cercles plus ou moins réguliers, verticaux et transversaux (sutures fronto-pariétaleou coronale (i), frontosphénoïdale,fronto-ethmoïdale, etc.), et verticaux et antéropostérieiirs (sutures médio-frontale, sagittale (2), inter-occipitale, etc.).

Plusieurs d'entre elles sont indiquées dans Gargantua et dans Pantagruel.

Marquet est frappé d'un coup de bâton « par la joincture coronale de la teste sur l'artère crotaphique (3) du costé dextre (4) »•

Au sac de l'abbaye de Seuillé « si aulcun saulver se vouloit en fuyant, a icelluy (5) Frère Jean faisoit voler la teste en pièces par la commissure lambdoïde » (6). Le moine batailleur se « deffeit d'un de ses gardes, lui coupant la teste sur les os pétreux, et enlevant les deux os bregmatis (7), et la commissure sagittale avec grande partie de l'os coronal (8) », etc.

Les commentateurs voient avec raison, je pense, dans les mots anneau de pescheur une allusion à la formule

(1) Parce qu'elle ressemble à une couronne.

(2) Pariétale ou sagittale, en latin saj/iHa, parce qu'elle ressemble à une flèche.

(3) L'artère de la tempe, du grec -/.po'Taço;, tempe.

(4) Du côté droit, du latin dexler.

(5) A celui-ci.

(6) La suture occipito-pariétale, encore nommée lambdoïde, pai'ce qu'elle ressemble au X grec (X et eloo;, forme).

(7) Les deux pariétaux, du grec pperf^a» Ppeyi^atoî.

(8) L'os du front, le frontal.

usitée en cours de Rome: « Sab anniilo piscaloris, sous le sceau de l'anneau du p.ôcheur, » de saint Pierre, qui Cul successivement pêcheur, apôtre et pape.

Le frontal, comme une retumbe.

Le frontal^ Tos du front.

Dans le livre V, chapitre xxii, on lit : « Beuvants, en belles et amples retumbes, vins de quatre sortes. »

Parmi les vases d'artillerie bacchique sculptés sur l'arc antique sous lequel on devait passer pour arriver à l'oracle

Le j'ronlal, comme une relumbe.

de la Bouteille liguraient : « cent formes de verres à pied, retumbes, hanaps, etc. » (i).

Le Duchat pense que le mot retumbe vient peut-être « de rotunda, en sous-entendant ciipa. (Voyez J. Bouchet, Annales d'Aquitaine, au feuillet 99, de l'édition de Poitiers, lôoy.) Là parlant de certain vaisseau de verre rond, plein de vin, qu'anciennement, dit-il, on jetait pendant les rogations contre la maîtresse châsse de l'église abbatiale de Saint- Cyprien de Poitiers, en marge de cet endroit du livre, ce vaisseau rond est appelé relumbe. » Cette signification est certaine. On lit dans du Gange : De rotumhis et cyfis vilreio, mais l'étymologie de Le Duchat est inadmissible (Esmangart et Johanneau). Voici la définition que Cotgrave

(1) L. V, ch. XXXIV.

donne de cet objet : « A false cap ivherein clrink fallincj inlo and odd corner seems lo be dritnk iip; also a fiai vaall or a room IhaVa made vaiill wise. »

La retumbe est un vase rond ou tasse à boire. On com-

comparaison de Rabelais et celle des anatomistes modernes.

Les os pétreux, comme un plumail.

Les os pélreux ou rochers, ainsi dénommés à cause de leur dureté, de leurs inégalités et de leurs aspérités, logent l'appareil de l'audition. Ils forment la partie inférieure et interne de chacun des os de la. tempe.

Plumail, aileron de volaille garni de ses plumes. — Ce mot est encore usité en Saintonge et en Poitou pour dési-

Le dessin ci-dessus fixe le degré de ressemblance qui existe entre l'os pétreux et un plumail.

Dans l'îledes Papimanes (i), frère Jean des Entommeures

(i) L'île Papy, située entre l'Islande et les Heiligoland, selon M. Ducrot {loc. cit. suprà, p. 19).

Les os pélreux, comme un plumait

ner un aileron d'oie ou de dindon.

5o lUDELAIS ANATOMISTE

(( rcgardoit de costé les bacheletles (i), comme un chien qui emporte un plumail ».

Les soldats du capitaine Tripet, ébahis des exercices équestres de Gymnaste (2), fuyaient « regardants derrière soi, comme un chien qui emporte un plumail ».

Les costes, comme un rouet.

La poitrine ou thorax est une cavité limitée par vingtquatre os longs, courbés en cerceaux, les côtes, unies en arrière aux vertèbres du dos, en avant au sternum.

Les coules, comme un rouel.

On ne peut regarder le thorax sans penser à un ou plusieurs rouets. Le rouet ancien dont on a le dessin sous les yeux appartient à la grand'mère de M. Danty, mon dessinateur.

(1) Bacheliers, jeunes hommes h marier, baclielciles, jeunes filles à marier ; d'où baclielcrie, baclielagc, pour célibat. (2) Du grec yujAvauTrjç, maître des allilèles.

Le breschet, comme un baldachin.

Le breschet, le sternum.

Un des chicanous « daulb6 (i) en la maison de Basché a huyctcostcs froissées, le breschel effondré (2), etc ».

Le breschel, comme un baldachin.

Baldachin, baldaquin, mol italien [baldacchino] francisé qui veut dire dais. Baldacchino, suivant Ménage, est un diminutif de Baldacho, nom d'une ville de la Babylonie dans laquelle on fabriquait des draps de diverses couleurs. Le qualificatif de baldacchino appliqué à ces draps aurait été appliqué, plus tard, par extension, au dais qu'on porte au-dessus du saint Sacrement dans les processions, au ciel d'un lit, etc.

Pantagruel est reçu dans l'île des Papimanespar l'évêque Ilomenaz et ses gens « portants banières, gonfalons, baldachins, torches, benoistiers » (3).

Le sternum est, effectivement, un baldaquin osseux protégeant le cœur et la partie antérieure des poumons.

Les omoplates, comme un mortier.

Vomoplate ou palleron, qui, avec la clavicule, forme le squelette de l'épaule, est un os plat triangulaire dont l'angle

(1) Battu.

(2) Brisé, défoncé.

(3) Bénitiers. Du vieux mot français benoa, qui voulait dire béni.

externe oITre une cavité, bordée d'un bourrelet cartilaf^ineux et surmontée d'un ligament (ligament acromio-coracoïdien), dans laquelle la tôte de l'os du bras (humérus) s'emboîte comme la tête d'un pilon dans un mortier.

Les omoplates, comme un mortier.

Le mortier en bronze dessiné ci-dessus est la reproduction d'un mortier du xvi° siècle qui a figuré, en 1892, à l'Exposition nationale de Tours.

La face postérieure de l'omoplate est divisée en deux parties par une crête osseuse presque horizontale, terminée en dehors par une saillie aplatie nommée acromion.

A la fin de l'escarmouche de Seuillé, frère Jean « avec son baston de croix donna entre col et collet sur l'os acromion (1) du capitaine Tiravant ».

(1) Du grec «/.foî, bout, et <o,ao;, épaules.

Les hanches, comme un vibrequin (i).

La hanche (2) est la saillie que produisent latéralement, au-dessous de la ceinture, non seulement la crête de l'os iliaque (os des hanches), mais encore l'extrémité externe renflée du col de la tête de l'os de la cuisse (grand trochanter du fémur).

Les hanches, comme an vibrequin.

Le col et le corps du fémur forment un angle à sinus inférieur de i3o° environ, regardant en dedans. Chez la femme et les vieillards, cet angle est moins ouvert, et la saillie des hanches, par suite, plus prononcée. Elle devait être exagérée chez Quaresmeprenant dont le contour supérieur du bassin (os iliaques et sacrum) et des cols fémoraux rappelait un vilebrequin, outil dont le manche et la mèche sont assez longs. D'autant plus exagérée que Quaresmeprenant, qui « rien ne mangeoit jeûnant, jeûnoit rien ne mangeant, grignotoit par soupçon, buvoit par imagination » et « jamais ne se trouvoit aux noces », ne pouvait être bien gras.

(1) Le vilebrequin représenté est un vilebrequin du xvii" siècle, appartenant k un de mes confrères, M. Fey, de Savonnières.

(2) En basse latinité, aiica,mol dérivant lui-même du mot grec ay/oiv, qui signifie angle saillant.

Dans l'île des Ferrements (i), les arbres semblent <( animanlx terrestres, non en ce difCérentes des bestes qu'elles n'eussent cuir, graisse, chair, vènes, artères, ligaments, nerfs, cartilages, adènes (2), os, mouelle, humeurs, matrices, cerveau et articulations cognues (3) ; car elles en

ont mais en ce qu'elles ont la teste, c'est le tronc, en

bas ; les cheveulx, ce sont les racines, en terre ; et les pieds, ce sont les rameaulx, contremont (4) ; comme si un homme

faisoit le chesne fourchu. Et ainsi comme vous de loing

à vos jambes ischiatiques (5) et à vos omoplates sentez la venue des pluies, des vents, du serein (6), tout changement de temps; aussi, à leurs racines, caudices (7), gommes, méduUes (8), elles préssentent quelle sorte de baston dessoubs elles croist, et leur préparent fers et allumelles convenentes. »

Les genoils, comme un escabeau.

Les geniols, les genoux et spécialement l'os situé à la partie antérieure de l'articulation de la cuisse et de la jambe, la rotule.

fi) Les îles Féroë, selon M. Ducrot. (Ducrot, loc. cil. siiprà, p. 22.) Ces îles, au nombre de quinze, étaient appelées, du temps de Rabelais, isles de Ferrô, îles de fer.

(2) Glandes du cou, en latin adenes.

(3) Connues.

(4) En l'air.

(5) Atteintes de névralgie sciatique, du grec wy,ta, les os des hanches. La névralgie sciatique, maladie très difficile à combattre, estguérie quelquefois par l'action du feu (pointes de feu, moxas). C'est ce qui est arrivé à Panurge. « Notez, raconte-t-il h Pantagruel, que cestui rostissement rhe guérit d'une ischiatique entièrement, à laquelle j'estois subject plus de sept ans avoit, du costé auquel mon rostisseur s'endormant me laissa brusler. »

Les douleurs delà sciatique sont réveillées ou exagérées parles changements de temps.

(6) Du beau temps, du temps calme, du latin serenus.

(7) Tiges, du latin caiidex. {S) Moelles, du latin mediillrt.

La rotule est triangulaire comme le sic'ge de la plupart des escabeaux du moyen Age (i). A Quaresmeprenant, émacié par les jeûnes, « foisonnant en pardons, indulo-ences et stations, bon catholic, de grande dévotion, » fré-

Le-t genoils, comme un escabeau.

quemment à genoux, par conséquent, cet os tenait vraiment lieu d'escabeau.

Les fociles, comme faucilles.

L'avant-bras est formé par la réunion de deux os longs, le cubitus en dedans, le radius en dehors ; la jambe par la réunion de deux autres os longs, le tibia en dedans, le péroné en dehors.

Dans les auteurs du moyen âge, les os de l'avant-bras et de la jambe sont appelés fociles ou faucilles, le tibia et le cubitus focilia majora, le péroné et le radius focilia minora.

Tous ces os sont incurvés, triangulaires et tranchants comme une faucille. Dans le Berry on nomme encore les avant-bras faucilles.

Il semble que Rabelais se soit complu à jouer sur les

(i) Voy. ViOLLET-LE-Duc, DicUonnairc raisonné du mobilier français de l'époque carlovinyiénne à la Renaissance, t. I, p. 107 ; Paris, 1872.

mots fociles ot raucilles. Maître François a écrit aussi, en effet, dans l'ancien jorologue du quart livre : « Nous sommes parabolains (i) au long faucilc et au grand code (2). » Et dans le chapitre xvii du livre 1''^ « Ceux-ci (3) s'en vont en

Les fociles, comme faucille.i.

paradis aussi droict comme une faucille et comme est le chemin de Faye (4). ».

Les rassettes, comme des échasses.

Les rassettes, raschetes, rackettes, rasquettes, les os du poignet, c'est-à-dire du carpe et ceux aussi du cou-depied (5) ou du tarse.

(1) Hommes consacrés au service des malades dans les hôpitaux, frères convers, hommes de corvée, du grec rtapix6oXo;, méprisé.

(2) « Jeux de mots, dit L. Barré, d'abord sur faucille (petite fanlx) et facile (os du bras) ; puis sur code (livre) et coubte (coude). »

(3) Les pillards qui saccageaient le bourg et l'abbaye de Seuillé.

(4) Aujourd'hui encore, le chemin de Chinon à Faye-la-Vineuse décrit une courbe assez prononcée.

(5) L'auteur a signalé un des petits os du cou-de-pied, l'astragale :

ANATOMfE DESCRIPTIVE ^7

„ Les OS delà rachelte de la main qui sonthuit. » (H. de

du pi. est composte de quatre os lyés ensemble, avenamment. » (Lanfranc, ^ verso.)

Les rasaclles, comme des êchasses.

Les êchasses datent de très loin. Une paire d'échasses analogues à celle dont on a le dessin sous les yeux est représentée dans V Histoire du saint Graal jusqu'à l'empire de Néron, manuscrit (fin du xiii'^ siècle) de la Bibliothèque nationale.

Pantagruel « vouloit tenir quelques propos au capitaine

. Dans les membres les plus inférieurs, ditDindenautà Panurge, ce sont les pieds, il y a un os, c'est le talon, l'astragale. »

Selon W. Prellwitz, (Eltjmolorjisches Wôrlerbuch der Griechischen Sprache, p. 36), le vocable adragalos aurait pour origine un thème indoeuropéen, 'i-Slr(r-los (aTrpEÊXÔs), en d'autres termes : i préfixe augmentatif, los suffixe, slrg racine qui signifie tordu. L'astragale est un os contourné, tordu.

du palais de la reine de la Quinte-Essence : mais ne pouvant monter si hault qu'il estoit soubhaitoit une échelle ou des échasses bien grandes. » (L. V, ch. xix.)

La comparaison exacte pour les rassettes du pied, dont la plante regarde en haut (i), est inexacte pour celles de la main quelle que soit la situation dans laquelle on la place. Pourquoi? Peut-être parce que le malicieux satirique a fait abstraction de la main hors nature du roi de l'île de Tapinois (â). Quaresmeprenant, il ne faut pas l'oublier, était un arrière-descendant des fils d'Antiphysie qui avaient « les bras et les mains tournez en arrière vers les espaules. Et cheminoient sus leur teste sphérique et ronde entièrement comme un ballon, continuellement faisants la roue, les pieds contremont (3). »

Physiologie, — Les os sont creusés de cavités remplies de moelle. La moelle abonde surtout dans le canal des os longs. C'est une matière pulpeuse, d'un jaune grisâtre, qui, en raison de la grande quantité de graisse qu'elle contient (4), compose un aliment très nourrissant. Elle sécréterait, d'après Bizzozero, les globules blancs du sang qui, pour certains auteurs, ne sont que des globules rouges en voie de formation. C'était un mets très estimé des hommes des âges de la pierre, ainsi qu'il appert de la quantité d'os d'animaux fendus en long, ramassés dans les stations préhistoriques des Eyzies, de Cro-Magnon, de Solutré, etc.

(1) Les vraies échasses, les échasses anciennes et celles des bergers landais actuels, ne remontent guère au-delà des mollets, sur lesquels on les fixe ainsi que sur les articulations du cou-de-pied, au moyen de courroies.

(2) Vraisemblablement l'Islande. (Ducrot, loc. cil. sitprà,p. 16.) Tapinois, hypocrite, homme qui se déguise ; en tapinois, en cachette ; regarder en tapinois, regarder sournoisement. Ile de Tapinois veut dire exactement île des gens mortifiés (du grec Tajseivôv, humilité chrétienne).

(3) Les pieds en l'air (1. IV, ch. xxxii). ('i) 96 parties sur 100 (Berzélius).

Rabelais n a donc rien avancé de trop lorsqu'il a écrit pour exposer sans trop de danger sa doctrine absconse (i).

a Vistes-vous oncques chien rencontrant quelque os médullaire (2). C'est, comme dict Platon, //, Z^e 7?e;j. (3), la beste du monde la plus philosophe. Si veu l'avez, vous avez pu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soing il le o-arde, de quelle ferveur il le tient, de quelle prudence il l'entomme (4), de quelle affection il le brise, de quelle dilio-ence il le sugce. Qui l'induict à ce faire? Quel est l'espoir de son estude (5) ? Quel bien prétend-il ? Rien qu'un peu de mouelle. Vray que ce peu est plus délicieux que le beaucoup de toutes aultres, pour ce que la mouelle est aliment élabouré à perfection de nature, comme dict Galen, III, Faciilt. nai., et XI, De Usti partiam (6).»

(1) Cachée, mystérieuse, impénétrable, du latin abscondUus.

(2) Un écrivain ordinaire aurait dit « os à moelle ». Rabelais, qui est anatomiste, s'est servi du terme technique.

(3) « Le chien aboie contre ceux qu'il ne connaît pas, et flatte ceux qu'il connaît, quoiqu'ils ne lui aient faitaucun bien... Par là il manifeste un naturel heureux etvraiment philosophe, en ce qu'il ne distingue ami de l'ennemi que parce qu'il connaît l'un et ne connaît pas 1 autre. » (Platon, OEiwrcs. Trad. Cousin. - Paris, i833. T. IX, p. io3.)

(4) L'entame, le coupe, du grec èvTojxrî, incision, entaille.

(5) Attention, du latin sliidiiim fait du grec ouou^ri, attention, soin particulier, ardeur, empressement. „ , , • t

(6) Voici la traduction des passages de Galien cités par Rabelais : « La nature a déposé dans certains os une provision d'aliments propres à leur nutrition... La moelle est l'aliment propre des os... Ce que le^ sang est pour les chairs, la moelle l'est pour les os... »■

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