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Celui que la légentle a accusé sans raison d'une intempérance moins avouable lut un véritable « goinfre de livres ». Mais il ne les dévorait pas (et c'est là un des traits essentiels de son génie) pour s'emplir d'une vaine science de mots et de formules, pour citer et répéter ce que les Anciens avaient dit et s'asservir à la tradition. Il avait au plus haut degré le goût de l'observation et de l'expérimentation. L'étude des secrets de la nature avait pour lui encore plus de charme que celle des manuscrits et des imprimés.
« Vos philosophes qui se complaignent (i), observe Bacbuc (2), toutes choses estre par les Anciens escriptes, rien ne leur estre laissé à inventer, ont tort trop évident. Ce que du ciel vous apparoyst et appelez phénomènes, ce que la terre vous exhibe, ce que la mer et les aultres fleuves contiennent, n'est comparable à ce qui est en terre caché. » Cherchez « à investiguer comme est le naturel des humains. » Et surtout ne vous découragez pas. « Par temps ont esté et par temps seront toutes choses latentes (3) inventées. »
Rabelais a été sous ce rapport un précurseur, un initiateur de la méthode expérimentale, c'est-à-dire de la méthode sans laquelle il n'y a pas de vérité possible dans les sciences, surtout en médecine, un des ennemis les plus méprisants de la discipline scolastique. Quelle difîérence entre les docteurs du Collège de Montaigu, « les précepteurs sophistes » qu'Érasme a raillés et le pédagogue de Gargantua, Ponocrates (4), qui se rit de tous le fatras des pédants scolastiques, des bestiaires, des lapidaires] des miroirs et autres barboiiillamenla Scoli ! Ponocrates qui recommande, il est vrai, à son élève la lecture des poètes, des historiens et des philosophes de l'antiquité, mais principalement
(1) Se plaignent.
(2) Mot hébreu qui signifie bouteille. On y trouve une onomatopée.
(3) Secrètes, cachées, du latin lalens.
(4) Homme laborieux, du grec tiôvo;, travail, etxpâxoî, force.
l'étude « des faicts de nature » (i) et de « lestât humain » î Chaque jour Gargantua et son maître « devisoicnt ensemble de la vertu, propriété, eflicace et nature de tout ce qui leur estoit servi à table: du pain, du vin, de l'eau, du sel des viandes, poissons, Iruicts, herbes, racines, et de rapprest d'icelles (2)... Passant par quelques prés ou aultres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes, les conférants (3) avec les livres des Anciens qui en ont escript comme Théophraste (4), Dioscoride (5), Marinus (G), Pline (7), Nicander (8), Macer (9) et Galen (10) et en emportoient leurs pleines mains au logis : desquels avoit la charge un jeune page Rhizotome (11), ensemble des marrochons (12), des pioches, cerfouettes (i3), bêches, tranches (1/,) et aultres instruments requis à bien arborizer (i5) ».
(1) « Et quant à la cognoissance des faicts de nature, je veulx que tu fy adonnes curieusement, qu'il n'y. ait mer, rivière ni l'ontame dont lu ne cognoisses les poissons; touts les oiseaulx de 1 acr touts les arbres, arbustes et frutices (arbrisseaux, en latin frulices) des lorests toutes es herbes de la terre, tous les métaulx cachés au ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et Midi, rien ne te soit incOgnu... Somme que je v^ie un abysme de science. » {Lellre de Panlagniel à Gavganlaa.)
(2) De celles-ci.
(3) Les comparant, les mettant en parallèle, du latin con ferre.
(/;) Théophraste, philosophe grec, disciple d'Aristote et de Platon, qui a entrevu la sexualité des plantes. . u .
(5) Célèbre médecin du temps de César, qui a laissé un traite de botanique médicale.
(6) Disciple de Proclus.
(7) Pline l'Ancien, célèbre naturaliste romain qui vivait au premier siècle de notre ère.
(8) Écrivain grec de Colophon, auteur d'un traité des poisons.
(9) Emilius Macer, poète latin, natif de Vérone, a composé un poème sur les vertus des simples.
(10) Célèbre médecin de Pergame, sous Adrien, et qui a emprunté au règne végétal un grand nombre de remèdes.
(11) Coupe-racine, du grec plKct, racine, et lojxf,, coupe, taille. PiÇoxofx-Iw, couper des racines, cueillir des plantes médicinales, herboriser.
(12) Petites houes.
(13) La cerfouette est un instrument pour creuser autour des plantes, du latin circum fodere, creuser autour.
(1/,) Outil en forme de ciseau.
(i5) Herboriser.
Six chapitres de Panlacjruel sont réservés à l'anatomie et à la phy-
Si le temps était défavorable, au lieu d'herboriser, ils entraient dans « les boutiques des drogueurs (i), herbiers (2) et apothecaires et soigneusement considéroient les fruicts, racines, feuilles, gommes, semences, axunges pérégrines (3), ensemble aussi comment on les adulteroit (4) ».
Et Gargantua, « si bien et entièrement retinct en sa mémoire les choses dictes par son précepteur que pour lors n'estoit médicin qui en sceust la moitié tout comme il faisoit », qu'il voulut plus tard que son fils reçût la même éducation et lui manda par lettre : « Soigneusement revisite les livres des médicins grecs, arabes et latins sans contemner (5) les talmudistes et les kabbalistes et par fré-
siologie (1. HT, ch. iv, xxxi, xxxii, et 1. IV, ch. xxx, xxxi, xxxii), quatre à la botanique (1. III, ch. xlix et suiv.).
Maître François a eu cure du nom; de lorigine, de la culture, de l'organographie, de l'emploi industriel et des propriétés médicinales de beaucoup de plantes et de lennemi naturel (animal ou végétal) de plusieurs d'entre elles. Il a reconnu la sexualité des plantes, mais en prenant à tort pour le mâle la femelle qui porte la graine. Il a parlé de « laristolochia qui aide les femmes en mal d'enfant, du lichen qui guérit les maladies de son nom (XEIX.7ÎV, dartres), de lamalve (mauve, du latin malva) qui mollifie, de la graine de fougère qui est contraire aux femmes enceintes, du nénufar, de ]r semence du saule qui glacent et mortifient le germe prolifique, de l'ellébore qui nettoyé toute altération et habitude perverse du cerveau, du glateron ou herbe aux teigneux, de la racine du chanvre (pantagruélion) qui, cuicte en eau, remoUist les nerfs retirés, les joinctures contractées, les podagres schirrotiques et les gouttes nouées, etc. ».
Dans son Élude survie ZFF siècle, Alfred Mayrargues a consacré à Rabelais botaniste plusieurs lignes élogieuses. Léon Paye, auteur d'une brochure publiée à Angers en i854, a écrit que, « le premier en France, Rabelais a été vraiment digne du nom de botaniste ».
(1) Droguistes.
(2) Herboristes.
(3) Graisses étrangères, du latin axiingia, graisse, et du Min perer/riniis étranger, voyageur. On réserve aujourd'hui plus spécialement le nom d'axonge à la graisse de porc.
(4) Altérait, falsifiait Henri Estienne, dans son Apolor/ie pour Ilêrodole, a consacré de longs passages aux fraudes des apothicaires de son temps. Un médecin tourangeau, Sébastien Collin, a écrit, vers i553, une Déclavalion des abus el tromperies que font les apothicaires.
(5) Méj)riscr, du latin conlemnere.
INTRODUCTION Ol
qucntes anaLomies acquiers-toi la pari'aicte cognoissance (i) de raulli-e monde qui est l'homme.'»
Le conseil, pour n'être pas nouveau — c'est le v^^Oi aeauxo'v de la sagesse antique, — est encore bon à suivre. Ce que l'homme connaît toujours le moins, c'est lui-même. Nous n'avons toujours que des notions imparfaites sur notre corps, notre cœur, notre intelligence, le principe de vie qui nous anime ; nous ignorons notre origine, notre berceau, notre histoire. Or savoir tout cela, ne serait-ce pas savoir le comment et le pourquoi des choses ?
Bien habile était au xvi" siècle celui qui pouvait dire ce que Cornélius Agrippa regardait comme vrai. Paracelse dans ses assertions positives était nébuleux ou avait la naïveté d'un enfant. L'avenir était à l'observation directe, à l'étude des « faicts dénature ». C'était par l'anatomie qu'il fallait commencer. C'est ce qu'a fait Pantagruel, et, s'il n'a pas embrassé la médecine, c'est parce que (( l'estat est fascheux et par trop mélancholique et que les médicins sentent les clystères comme vieulx diables ».
Le corps de l'homme offre un ensemble de combinaisons dont les machines les plus compliquées ne donnent qu'une idée imparfaite. On y trouve des modèles sans nombre de constructions ingénieuses dont les architectes auraient souvent besoin de s'inspirer (2).
Les fondements de nos phares et de nos monolithes établis d'après les principes d'une géométrie savante laissent à désirer quand on comprend les règles qui ont présidé à la distribution des os du pied.
(1) Connaissance. ^
(2) C'est après avoir examiné, dans tous ses détails, l'anatomic des poignets que Vaucanson, arrêté par la difficulté d'imprimer un mouvement de flexion à la main droite de son joueur d'échecs, a trouvé leâ indications qu'il avait vainement demandées à la méditation et au calcul.
L'insertion d'un niât de vaisseau dans son emplanture ne peut se comparer à Tarticulation de la colonne vertébrale avec le bassin.
Les tendons et leurs poulies de réflexion ont une perfection qu'on chercherait en vain dans les cordages les plus habilement disposés.
Nul instrument de musique ne peut rivaliser avec l'appareil vocal.
L'hydrodynamique retrouve ses pompes et ses soupapes dans le cœur et les canaux circulatoires. Et quelques progrès que les physiciens aient fait faire de nos jours à la construction des télescopes, des microscopes et des chambres obscures, l'œil demeure toujours le plus merveilleux de nos instruments d'optique.
A la vue de cette étonnante organisation, où tout a été si bien prévu et coordonné, Galien s'est écrié (i) « qu'un livre d'anatomie était le plus bel hymne qu'il ait été donné à l'homme de chanter au Créateur! » Cicéron, Fénelon, Bossuet, ont poussé le môme cri d'enthousiasme.
L'anatomie serait encore la plus belle de toutes les sciences si elle n'en était la plus éminemment utile ! Quoi de plus réconfortant pour une âme généreuse que cette idée : chaque connaissance que j'acquiers est une conquête que je fais pour le soulagement de l'humanité souffrante?
Sans anatomie, il n'y a pas de chirurgie, de médecine, de physiologie ni même de psychologie possibles (2) . La connaissance des fonctions d'un organe découle, en effet, presque nécessairement de la connaissance de son mode de confor-
(1) Sacrum serinoncm ego coiidiloris noslri verum liijmnem compoiw, existlimoque in hoc veram esse pielalem, non si laiiroritm hccaloniba eipliirimas sacrificaverim, sed si noverim ipse primas casias (iliaque sexcenla odoramenla ac onquenla sufflumigaverim, sed si noverim ipse primas, deinde el aliis exposuerim quœnam sil ipsius sapienlia, quœ virlus, quœ bonilas. (Galen, De Usa parlium, lib. III.)
(2) Tous les grands piiilosopiics ont. manié le scalpel, à commencer par Descartes, qui a découvert les actions réllexes.
mation. Pourquoi ignorons-nous les usages du thymus, du corps thyroïde, des capsules surrénales, etc. ? Parce que leur structure nous est encore peu connue. Il en est de môme du cerveau. Du jour où nous saurons exactement comment il est constitué," la philosophie ne flottera plus entre le spiritualisme et le matérialisme, ou le sensualisme, pour me servir d'une expression rajeunie. L'avenir moral, comme l'avenir physique de l'humanité, est subordonné aux progrès de l'anatomie et de la physiologie.
C'est donc à ces deux sciences qu'il faut appliquer l'exclamation de Ilomcnaz (i) : « Hélas, quand sera ce don de grâce particulière faict és (2) humains, qu'ils désistent de toutes aultres estudes et négoces (3) pour vous lire, vous entendre, vous sçavoir, vous user, practiquer, incorporer, sanguifier (4) et incentriquer (5) és profunds ventricules (6) de leurs cerveaulx, és internes mouelles (7) de leurs os, és perplex (8) labyrinthes de leurs artères? 0 lors, et nonplustost, ne (9) aultrement, heureux le monde (10) ! »
Que la génération qui s'élève, plus versée dans l'étude des sciences naturelles, médite ces paroles: elle améliorera sa destinée, si elle n'en déchiffre pas l'obscur, le déconcertant rébus !
(1) Ce mot signifie ici, comme dans Merlin Coccaïe (Hisloire macaroniqiie, 1. XIX) et dans le patois languedocien actuel, un homme grand, gros, mal
bâti.
(2) Aux.
(3) Affaires, du latin nerjoliiim.
(4) Convertir en sang, c'est-à-dire assimiler.
(5) Placer au centre, concentrer.
(6) Les Anciens croyaient que les ventricules du cerveau étaient principalement le siège de l'entendement. ("Voy. Neurologie, plujsiolorjie.)
(7) Moelles.
(8) Sinueux, tortueux, du latin perplexiis.
' (9) Ni.
(10) L. IV, ch. Li.
11 y a plusieurs espèces d'anatomie:
L'anatomie descriptive, qui étudie la silualion, la forme, la (lirecliou, etc., des oi'gaues et les groupe par appareil;
L'anatomie chirurgicale ou des régions, qui indique au chirurgien ce (ju'il ne saurait impunément trancher ;
L'anatomie des formes ou artistique, qu'on peut définir : la connaissance de la surface extérieure du corps, soit dans les diverses attitudes du repos, soit dans les divers mouvements ;
L'anatomie comparée ou zoologique, qui compare et classe tous les êtres vivants ;
L'anatomie pathologique, qui renseigne sur les modilications que subissent les tissus et les humeurs pendant les maladies.
Puis : L'anatomie embryogénique ou d'évolution (i), l'anatomie tératologique (a), l'anatomie paléontologique (3), l'anatomie philosophique (4)» etc.
Toutes ont été greffées sur l'anatomie descriptive comme sur un tronc commun. Celle-ci comprend :
L'ostéologie ou étude des os ;
L'arthrologie — des articulations ;
La myologie — des muscles ;
L angéiologie — des vaisseaux (artères, veines,
capillaires, lymphatiques) ;
La splanchnologie — des viscères ;
La névrologie — des nerfs.
Dans les propos des héros de l'immortel romancier, on démêle une connaissance certaine de l'anatomie descrip-
(j) Elle s'occupe des transformations que subit l'embryon dans le sein maternel.
(2) Elle a pour objet l'étude des monstres.
(3) Elle détermine les caractères des espèces animales élcinles. (/,)De la réunion et de la comparaison de faits particuliers clic déduit
des lois générales d'organisation.
IIVTRODUCTION
tive, de l'anatomie chirurgicale, de l'analomic des formes, de l'anatomie comparée, de Tanatomie pathologique et de hi physiologie. Je vais successivement reproduire et commenter ces propos en commençant par ceux qui ont trait à l'anatomie descriptive et à la physiologie.
J'ai intercalé dans les pages qui suivent des dessins dus à un jeune artiste tourangeau réputé, M. Louis Danty- Collas. Ils augmentent la valeur de ce volume en même temps qu'ils rendent évidentes et compréhensibles pour tous les comparaisons de Maître François.
Pour terminer, qu'il me soit permis de donner un souvenir ému à la mémoire de F. Audiger, fondateur de la Société des Amis et Admirateurs de Rabelais, qui a mis à ma disposition des documents rares et précieux qui ont rendu ma tâche plus facile, et de remercier mon éminent confrère et ami, le D'' Dureau, bibliothécaire de l'Académie de médecine, dont j'ai mis souvent à contribution la grande érudition et l'inépuisable complaisance.