CHEZ J. CROZET
UBR&IKX DE LA BIBUOXHÈQDE'ROTALE ,
QDAI Hiltigtlll*, n" IS.
MDCCCXL.
Bellay existe tout au long dans les planches de Du Cerceau; que le style de son architecture est celui de la fin du seizième siècle , sous Catherine de Mëdicis; que par conséquent Rabelais n'a pu passer sous le portail qui inspire ce regret mélancolique à son lojal commentateur ; qu'enfin on ne découvre pas la moindre analogie entre le plan du château de Saint-Maur et l'idéale retraite des Thélémites (a).
Nous procéderons par une autre méthode. L'abbaye de Thélème n'aurait aucun prix à nos yeux, si ce n'était pas autre chose que la peinture enluminée de quelque château de l'époque. Autant vaudrait alors étudier, dans leurs ruines, ceux qui nous restent. Mais Rabelais s'est élevé comme il l'a pu, sur les ailes de sa fantaisie, au delà de ce que produisait son siècle; par là il nous a donné la mesure de ce qu'on imaginait autour de lui en fait de luxe, de goût, de bien-être appliqués aux habitations princières. Sous ce rapport, il n'est pas sans intérêt de s'enquérir de sa manière de voir et de la portée de son jugement.
Quand on étudie quelque partie de la composition de Rabelais, on ne doit jamais oublier qu'elle a paru à diverses époques , entre lesquelles se sont prononcées des modifications assez profondes dans les idées et le caractère de l'auteur. Le premier livre, que clôt la description de l'ab-^
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baye de Thélème^ appartient aux illusions de la jeunesse de Fécrivain et de la réforme religieuse préchée par Luther. Le Gargantua du premier livre est un saint homme de luthérien qui soupire profondément en songeant à la persécution des gens réduits à là créance éi^angélique. Le Pantagruel des livres suivants ne croit plus ni à Dieu ni à diable. Dans le Gargantua, frère Jean a Té* toffe et l'encolure d'un aventurier huguenot. Dans le Pantagruel^ Panurge est le sage sans préjugés qui plume également les deux partis livrés à l'illusion de leurs croyances. Cette tendance absolument négative de toute morale sérieuse^ de toute discipline sociale , se manifeste encore davantage dans le cinquième livre, testament acre et désespéré de Rabelais. Au commencement de l'ouvrage , le législateur de Thélème conduit ses religieux à un mariage honnête^ à un amour de toute la vie; son épicuréisme est tempéré par le frein des lois qui régissent la société chrétienne. Dans le cinquième livre, après avoir déversé son venin sur toutes les professions et sur toutes les classes, le chroniqueur de Pantagruel ne trouve pour dernier mot de sa philosophie particulière qu'un propos de moine défroqué que l'on grise , qu'un hoquet de buveur tombé sous la table. Il y a bien long-temps que j'aurais voulu que le cinquième livre ne fût pas de Rabelais; mais la
grifie de l'aigle y est empreinte : décidément, maître François n'est pas un père de l'Église.
Je pense aussi que si Rabelais avait tracé la description de l'abbaye de Thélème après le déyeloppement littéraire et artiste de la colonie italienne en France, cette description ne nous serait pas parvenue sous la forme tant soit peu gothique que l'écrivain lui a donnée. Continuons de prendre Rabelais pour ce qu'il est en effet; s'il doit cesser de prétendre au renom de réformateur en philosophie et en politique, à plus forte raison lui refuserons-nous le mérite d'avoir prêché une doctrine nouvelle en fait d'art. Rabelais, sous ce dernier rapport , est aussi peuple que possible : il admet, non ce qui existe déjà pour quelques esprits d'élite , mais ce que le consentement universel a solidement établi. Quand le premier livre de son ouvrage parut , il n'était pas encore allé à Rome; les lettres qu'on a de lui , écrites pendant son séjour en Italie, sont de l'année qui suivit la publication du Gargantua. Mais à voir l'indifférence complète pour les monuments de l'Italie dont ses lettres font foi , il est douteux que ce voyage ait notablanent modifié ses premières idées sur l'architecture. En général , le Français du moyen âge (et Rabelais en était encore) n'é* tait pas sensible à l'influence des doctrines anti^ ques que prêchait l'art des Bramanteet des Alberti;
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c'est un honneur posthume , et bien peu mërité , que l'on a voulu faire aux arcs en anse de panier de la façade de Gaillon^ que d'en attribuer le tracé irrëgulier au compas de Fra Giocondo, le premier qui soit venu annoncer l'art ressuscité d'Ictinus et de Vitruve aux joyeux évideurs de pierre qui touchaient les gages de Louis XII et du cardinal d'Amboise. Léonard de Vinci ^ qui avait épuisé sa vie à réformer les Gaulois de la Cisalpine, expira de vieillesse et de désespoir .à la vue des Transalpins qu'on le chargeait, de part le roi (3), de transformer en adeptes de la belle et pure école de l'Italie. Malgré la bonne volonté de Charles y III, de Louis XII et de Françoise'' lui-même, l'Italie ne prit pied en France qu'après le traité de Cambray, en 1 529, quand l'Italie , dévolue aux élèves de Jules Romain et de Michel-Ange, n'était plus digne d'elle-même. Les Français avaient résisté à l'influence du goût le plus achevé; ils subirent enfin l'Italie dégénérée et défigurée par la manière. La France n'a jamais connu l'architecture si sobre et si harmonieuse de Raphaël et de Balthasar Peruzzi ; elle a passé, sans transition , d'un gothique obstiné, habillé tant bien que mal k l'italienne , à une architecture chargée , contournée, défigurée dès le jour de son importation par l'excès et la confusion des ornements. Cette belle simplicité, qui est le comble de l'art, la
France ne Ta connue , en peinture , qu'au temp» du Poussin et de Lesueur; en poésie, que sous Racine; en architecture , jamais (4)*
i535 est la datg de l'édition princeps de Gargantua, ce petit in-8**, forme di agenda, imprimé en caractères gothiques par i^rrt/zfow/o^te, qu'on voit si rarement et qu'on paie au décuple du poids de l'or. Entre cette édition et celle de 1642, on remarque dans la description de Thélème une Tariante assez importante, a Ledict a bastiment y dit le texte de 1 54^ 9 estoit cent foys « plus magnificque que nest Bonnivet ne Cham- « bourg, ne Chantilly. » L'édition de i535 s'arrête au mot Bonnii^et, et en eflfet, Chambourg ou Çhambordy comme nous disons aujourd'hui, n'a dû être bâti que postérieurement a i555. Bonnivet, ce général inhabile , qui ne devait sa faveur qu'au don qu'il possédait d'exagérer les défauts de son maître, l'avait précédé dans cette passion d'architecture qui légua au règne de Henri IL tant d'œuvres inachevées. Le château de Bonnivet ne dura pas plus que la fortune du favori : on a oublié cet édifice qui s'élevait à peu de distance de Poitiers (5). Chantilly a succombé de nos jours, et presque sous nos yeux. Chambord subsiste encore^ fort embarrassé du procédé quelque peu violent qui l'a soustrait, il y a quinze ans, au marteau de la bande noire , mais mieux protégé aujourd'hui
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par les progrès du sentiment national que par un enthousiasme de commande. Nous savons donc à quoi nous en tenir sur ce que Rabelais avait vu et admiré. La date de sa publication , les monuments même qu'il cite comme types de la magnificence architectonique , nous empêchent de songer à ce que les Italiens firent plus tard dans Fontainebleau y et surtout au chef-d'œuvre du premier et du meilleur élève de l'école italienne en France , au Louvre de Lescot. Nous avons devant les yeux le tracé irrégulier des grosses tours de Chantilly, les escaliers capricieux , les cheminées orientales, les tourelles pointues de Ghambord. Évidemment Rabelais ne s'est figuré ni une façade régulière, ni le développement d'un escalier à angles droits, ni le triangle d'un fronton : il n'a dans la tête que tours et courtines , que vis simples ou brisées ; il s'amuse à entendre crier la girouette historiée qui surmonte les dentelles de plomb des toits d'ardoises : la date du livre de Rabelais est bien la date de son esprit.
Apr^s ces préliminaires obligés , pénétrons enfin dans les murs de Thélème ; mais que le lecteur reste bien prévenu : le château d'Atlant n'a pas plus d'erreurs et d'illusions que cette impossible abbaye des Thélémites. Celui qui vit dans la bouche de Pantagruel de grands prez^ de grandes fores ts, de fortes et grosses villes, non moins gran^
des que Lyon ou Poitiers, pouvait-il bâtir l'édifice de sa fantaisie avec le cordeau de Des Godets? Et puisque nous ayons tant de peine à deviner^ d'après la description de Vitruve y la disposition de la basilique que cet architecte avait bâtie de charpente et de pierre dans la ville de Fano, que doit-il en être de la description d'un édifice imaginaire? 11 restera donc plus d'une énigme dans notre restitution, et l'habile architecte (6) qui l'a transportée sur le papier , a été forcé d'interpréter et de con^iger son auteur; mais il suffit à notre intention d'apercevoir Thélème dans le lointain de la perspective, du haut du coteau de Langeais, avec la Loire au pied, se répandant sur les grèves , et les rayons d'un soir d'automne qui font flamboyer les vitres; ou bien d'entrevoir la vcisquine et la veriugade des religieuses du lieu p à travers les arceaux des galeries intérieures, au bruit qu'entretiennent les eaux de la fontaine des Grâces , dans la basse^^cour de l'abbaye. L'imagination, quelque peu contenue et dirigée par l'étude, fera toujours les frais les meilleurs d'un commentaire de Rabelais. Mais je me hâte de me ranger à mon rôle de glossateur.
a Le bastiment feut en figures exagone^ dit le texte de Gargantua, en telle façon que a chascun angle estoit basiie une grosse tour ronde, a la ca-
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pacité de soixante pas en diamètre , et estoient toutes pareilles en grosseur et portraict. La rii^ière de Loyre découlloit sus laspect de Septentrion.... Entre chascune tour estoit espace de troys cents douze pas. Le tout basty a six estages, comprenent les caves soubz terre pour un. »
Les grosses tours rondes allaient disparaître de l'architecture royale en France , précisément à l'époque où Rabelais ne trouvait rien de mieux à placer dans son édifice de prédilection. Les grosses tours rondes existaient à Chantilly et à Bonnivet ; on les voit encore à Chamhourg. On quittait à peine alors le château-fort du moyen âge où l'agrément était sacrifié à la sûreté. Ces murailles gigantesques y avec les tours qui en reliaient les faces irrégulières ^ avaient quelque chose d'imposant et de vraiment princier : on ne comprenait pas plus un château royal sans tours qu'un monarque sans armure. Tous, châteaux et princes, couraient encore trop de risques dans la société mal assise de cette époque , pour qu'à tout événement le seigneur le plus rassuré ne se mit pas à l'abrt d'un coupdemain. Les Thélémites, on le voit, auraient placé au besoin des couleuvrines aux embrasures de leurs tours , et embusqué des archers sur leurs courtines. La prophétie trouvée dans les fondements de l'abbaye annonce que le bonheur des Thélémites ne peut être qu'un rêve passager : la
guerre ciyile est au bout de ces fêtes, et Thélème, l*abbaye du bon plaisir, est construite pour la guerre.
Quand François l" voulut rebâtir le château de Saint-Germain, il se servit des vieilles fondations, quoique par là, dit Du Cerceau, la cour intérieure fût d!une assez sauvage quadrature. Chantilly, que Rabelais cite comme un modèle, était encore plus irrégulier que Saint - Germain : ses trois grosses tours formaient entre elles un triangle inégal. J'ignore quel fut le plan de Bonnivet, dont les recueils du dix-septième siècle ne reproduisent que l'éléi^ation principale. Dans Chambord, on remarque un progrès sensible vers la régularité du plan. Le centre du château rappelle encorda masse des anciennes forteresses ; mais les ailes se développent carrément et d'une manière majestueuse. Seulement, pas plus dans Chambord que dans Bonnivet, on ne s'est afiranchi de l'imitation des châteaux du moyen âge. De grosses tours rondes en soutiennent les angles, et conservent à l'ensemble un certain aspect de forteresse. Thélème n'est point irrégulière comme Saint-Germain, Âmboise ou Chantilly; mais elle n'atteint pas la belle disposition de Chambord. Le plan hexagone adopté par l'architecte sent plus le donjon que le palais : Rabelais ne trouve rien de mieux à placer sur la face de la Loire que la saillie
DE l'abbaye de THÉLEME. 15
^hk d'une tour. « Au pied dicelle estoit une des tours
po: assise, nommée Ârtice. » Je remarque que le rapport d'un à cinq, établi par notre architecte
iteai entre le diamètre des tours et la longueur des
\£r corps de logis qui les séparent, se retrouvait à
éric: Bonhivet sur la façade, et existe à Ghamboixl sur
\tl les côtés.
m Ce qui est vrai du plan l'est aussi de l'éléyation.
Ces cinq étages sont bien rudes pour les délicates k habitantes de Thélème. Le souvenir de la forte-
resse continue à nous poursuivre. Les caprices du moyen âge tiennent encore la plus grande place dans cette tète que l'Italie n'a pu convertir plus tard au beau simple et sévère. On en jugera par la décoration intérieure du château : « Le second étage étoit voûté à la forme d'une anse de paniler. » C'est la voûte surbaissée des chambres dans les vieux donjons, ce Le reste étoit embrunché de gui de Flandre à forme de culs-de-lampe. » Je laisse les philologues discuter la valeur véritable du verbe emhruncher; quant au gui de Flandre y c'est le plâtre fin dont on fabriquait ces clefsfendantes qui décorent , non sans quelque grâce, les voûtes de nos églises des quinzième et seizième siècles. Puisque sous la régence de Marie de Médicis on s'est amusé en plein Paris à modeler les clefs-pendantes de Saint-Etienne-du-Mont , je ne vois pas trop pourquoi on reprocherait à maitre
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François son goût pour ces tours de force. Seulement, je ferai observer que Tltalie n'a jamais compris le mérite qu'il y avait à prodiguer ainsi ces culs'de^lampe dans les voûtes des églises et des palais.
Jusqu'ici nous avons trouvé Rabelais aussi servile admirateur du goût de son époque et de son pays que pas un de ces vieux maîtres de Paris, di quel vecchioni maestri di Parigiy dontBenvenuto Gellini se moquait à cœur-joie (7). Maintenant il va entrer dans la voie des innovations par un besoin bien cher à notre siècle, celui du comfort. a Le dessus couvert d'ardoise fine avec l'endossure de plomb a figures de petits manequins et animaux bien assortis et dorés avec les gouti ères qui issoient hors de la muraille, entre les croisées, peintes en figures diagonales d'or et d'azur, jusques en terre, ou finissoient en grands eschenaux qui tous conduisoient en la rivière par-dessous le logis. » Ici, il faut en convenir, Rabelais est progressif. Il a eu certainement le crâne plus sensible que ses contemporains à cesdélugesque vomissent encore les gargouilles de nos cathédrales. U sacrifie même le plaisir de ses yeux à la crainte de sentir, comme Panurge , Veau entrer en ses souliers par le collet. Autrement, renoncerait-il aux grotesques compositions des gouttières saillantes, à ces compositions si s^nblables aux boutades de
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son livre, lui qui décrit avec tant d'amour les figures de petits manequins et animaux bien as^ sortis et dorés , qui décorent le faîte du monument? Les commentateurs expliquent les martequins dont parle ici Rabelais, ipajr petites maries ^ u paniers de fleurs et de fruits, lesquels servent d'ornement aux édifices. » Mais ces mannequins ne sont-ils pas plutôt des petits hommes (mànncheri), des hons-hommes, comme nous disons aujourd'hui, que maître François marie, dans son caprice, à des figures d'animaux? Une élégante et pure faîtière comme celle de Lescot au Louvre, me semble bien avancée pour le goût très-peu antique de Rabelais.
Notre architecte ne prévoyait donc pas ce qui serait plus beau , mais il devinait ce qui serait plus comimode. On va voir comme il se raille des escaliers de son temps : « Entre chacune tour, au « mylieu dudict corps de logis, estoit unevîzbri- (( zée dedans icelluy mesme corps. De laquelle les w marches estoient part de porphyre, part de « pierre Numidicque , part de marbre serpentin , «longues de xxij piedz; lespesseur estoit de troys « doigtz : lassiete par nombre de douze entre chas- « cun repous. En chascun repous estoient deux ((beaulx arceaux dan tique, par lesquelz estoit M repceue la clarté ; et par iceulx on entroit en u un cabinet faict à claire voys, de largeur de la-
(( dicle viz , et montoit iusqiies au dessus la coûte yerture^ et la finoit en pavillon. Par icelle yîz a on entrait de chascun cousté en une gp^ande M salle^ et des salles es chambres. i> Il est assez difcile de se rendre un compte exact de cette des«cription. Au premier abord, on ne sait où placer ot% cabinets à claire voys, qui ont la largeur de la viz, d'autant plus que les heaulœ arceaux dantique qui leur donnent entrée, sont ceux par lesquelz est repceue la clarté'/ mais tout se concilie, si l'on se représente ces cabinets à claire vojrs comme faisant saillie sur les façades, à la hauleur de chaque étage , et portés sur des consoles dont la forme devait rappeler celle des anciens mâchicoulis. L'épaisseur de ces cabinets n'est donc pas telle que la lumière ne puisse entrer abondamment par les arcs dantique qui correspondent à leurs ouvertures. Ces cabinets sont ainsi construits sur le modèle des balcons couverts qui décorent l'entrée des maisons dans l'Orient. On voit que l'architecte s'inquiète peu des saillies multipliées qui troublent l'harmonie des lignes sur les façades. Il n'a pas plus de souci de l'effet irrégulier que doit produire le pavillon qui surmonte les couvertures et termine les vis. Ainsi pensaient encore les artistes qui ont bâti et Chambord et Chantilly. Le parti que Lescot prit bientôt après de concentrer dans l'intérieur toute la disposition des escaliers.
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sans que ni l'uniformité àes façades , ni la régularité des baies en souffrissent, ce parti signale une révolution que Rabelais n'avait ni désirée ni prévue. Mais combien notre épicurien ne l'emportet-il pas sur Lescot lui-même , dans la itianière dont il dispose la hauteur des marches et la distance des repos dans les montées ! « Lespes^ur des marches estoit de troys doigtz ; lassiete par nombre de douze entre chascun repous. » Que cela est loin, non "- seulement des vis étroites > des marches escarpées de nos vieux chÂteau)t^ mais encore des escaliers cari^ de Lescot dans le Lùvl^ vre, si abruptes et si fatigants !
L'architecte de Thélème a d'abord décrit « les neuf mille troys cens trente et deux chambres » nécessaires au logement de ses religieux et de ses religieuses. Au lieu d'étroites cellules , nous trou*vons des appartements assez commodes , même pour les aises d'aujourd'hui : « Ghascune chambre « est guarnie de arrière chambre, cabinet, guarde- (c robe, chapelle et yssue en une grande salle. » La chapelle ne parait être ici que par la puissance de l'habitude : aujourd'hui la chapelle serait le bou^doir. On s'étonnera peut-être aussi que Rabelais, qui décrit si minutieusement toutes les parties et toutes les dépendances de son abbaye, n'en ait oublié que l'église I A l'époque de la publication de Garganiua, Rabelais n'en était pas encoi^ à
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ce point de négation; et je ne doute pas que, s'il eût pu le faire impunément , il n'eût envoyé au prêche ses religieux thélémites. N'existe-t-il pas une assez forte empreinte de puritanisme huguenot dans cette observation que fait l'auteur sur le costume des dames de Thélème, « qu'aux festes et dimanches elles portoient accoustrement françoys, parce qu'il est plus honorable et mieulx sent la pudicité matronale? » A quoi bon, en effet, ce costume sévère du dimanche, si ce n'est pour aller au prêche? Il est rare que Rabelais ne trouve pas le moyen de dire tout ce qu'il veut; mais ici il existe une lacune évidente dans l'expression de sa pensée.
L'hexagone du château ayant ses deux plus larges. côtés tournés vers le levant et vers le couchant, la plus douce exposition appartenait aux dames : elles habitaient depuis la tour du nord jusqu'à celle du midi ; le coté opposé était dévolu aux hommes; mais les logements n'occupaient que les deux tiers de chaque moitié. Deux des corps de logis, ceux qui regardaient le nord-ouest et le sud-est, étaient destinés, l'un, du coté des hommes , à la bibliothèque , et l'autre , du côté des religieuses , aux galeries de peinture. Rabelais se fait de ces grandes dépendances des habitations royales au seizième siècle une idée tout à fait digne de la Renaissance et des Valois qui l'ont fa-
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Torisëe. « Depuis la tour Arctice jusques à Cryère estoient les belles grandes librairies en grec^ latin, hébrieu, françoys, tuscan et hespaignol : départies par les divers estaiges selon iceulx langaiges. » Voilà six langues énoncées : c'étaient , au seizième siècle, les seules langues littéraires de l'époque; de l'anglais^ malgré Chaucer, de l'allemand, en dépit de Luther lui-même , pas le mot. Quant à la disposition de la bibliothèque , on croirait que l'auteur a voulu donner un étage à chaque idiome. Mais nous avons six langues, et cinq étages seulement au - dessus du sol pour les loger. Il sera donc nécessaire de faire une répartition des livres proportionnée au nombre des productions de chaque littérature. Le rez-de-chaussée aura le grec et rhébreu. Au premier, nous placerons les livres latins; les français au second; les italiens et les espagnols aux deux étages supérieurs, les premiers pour la plus grande partie. L'Italie fournissait alors la littérature la plus riche, la plus parfaite, la plus goûtée. Remarquez que l'architecte se garde bien de mettre l'hébreu et le grec au quatrième : on ne serait pas monté si haut, même au seizième siècle, pour une lecture difficile; Rabelais ne veut pas que la bibliothèque érudite soit désertée par les épicuriens de Thélème ; mais il sait qu'ils ne plaindront pas leur fatigue pour atteindre Morgante ou jimacUs.
iiiMr«
La description du musée de Tlnëtème offre aussi quelques traits curieux : « Depuis la tour Anatole jusqnes a M ésembrine estoient belles grandes galleries toutes peinctës des antiques prouesses, histoires et descriptions de la terre. ^Ici, pour comprendre notre autecur, nous n'avons pas besoin de proToquep une discussion aussi longue et amssi docte que celle qui s'est ëlevëe de nos jours i propos de la peiniure murale des ancieùs* A la datc: du premier livre de Rabelais , Fran^ots I*^ possédait àéyt la grande Sainte-J^amiUe de Raphaël. Mais le roi lui-même n'avait pas un nombre de tableaux à garnir des galeries. On préférait alors , et on avait à la fois raison et obligation de le faire, a ces amas indigestes de cadres de toutes dimensiona et de toutes manières^ qui remplissent aujourd'hui ks palais^ une décoration régulière, adaptée à la place , et où l'esprit aivide d'instruction^ et d'amusement tix>uvaît autant de satisfaction que les yeux. Au milieu («des antiques prouesses et histoires », nous voyons mentionnées H des deseriptions delà terre. » On peut entendre par là les peintures des vases, des habita, des coutumes empruntés aux relations du Nouveau- Monde^ dmit le seizième siècle se montrait si avide. Mais de véritables cartes de géographie ne m« paraissent pas déplacées dans les galeries de Thélème. On sait que dans le Vatican, une gale-
DE l'abbaye de thélàme. 23
rie de cartes géographiques, peintes à fresque au seizième siècle , se trouve placée parmi les chefsd'œuyre de la peinture. Ces cartes ne sont point si arides que celles qu'on fabrique aujourd'hui : elles brillent d'or, de pourpre et d'azur : l'imagi» nation de l'époque, au milieu des détails techniques, y a prodigué ses caprices : les baleines et les dauphins bondissent dans l'Océan; les yais^ seaux de Colomb et de Gama le sillonnent; l'A** rabe a planté sa tente sur l'emplacement du dé* sert; le sauvage de l' Amérique^ le nomade de l'Asie sont dessinés chacun à sa place et d'après les relations les plus accréditées. De nos jours ^ on n'a fait dans ùe genre que la carte gastronc^mique de la France , avec les terrines figurées à Nérac , les jambons à Bayonne , les pruneaux à
ToUrs, eto s maître François ne l'aurait pas
désapprouvée.
Les escaliers principaux, ceux qui donnaient entrée aux bibliothèques et aux galeries de pein-* ture , se trouvaient au milieu des corps de logis qu'on avait aSectés à cette double destination, fc Au mylieu estoit une merveilleuse viz, de laquelle l'entrée estoit par le dehors du logis en un arceau large de six toizes. Icelle estoit faicte en telle symmétrie et capacité, que six hommes d'ar-* mes, la lance sus la cuisse , pouvoient de fronc ensemble monter jusques au dessus de tout le bas-
SHP"^*«BBV«ll^HBH«M«aOTHi««w^^«MOTK9a»iai«DRaar
timent; » et plus loin : (cÂu milieu estoit uue pareille montée et porte , comme avons dict du cousté de la rivière. » De cette description incomplète ressortent diverses conséquences qu'il est intéressant de signaler. L'auteur a déjà précédemment décrit les vis placées au centre de chaque corps de logis; mais celles qui donnent accès aux appartements d'habitation sont comprises chacune (c dedans icelui mesme corps » : il résulte de là que les merveilleuses viz de la bibliothèque et des galeries devaient faire saillie sur l'édifice et dessiner a l'extérieur leur forme hémisphérique. Nécessairement aussi , les corps de logis consacrés aux livres et à la peinture ne devaient pas avoir la même épaisseur que les bâtiments entre lesquels étaient réparties les neuf mille troys cens trente et deux chambres. On déduit cette opinion^ avec certitude, des constructions analogues de la même époque. A Ecouen , la galerie qui forme un des côtés du château est simple en profondeur. Il en était de même, à Fontainebleau, delà galène d Ulysse, à laquelle répondait, de l'autre côté de la cour du Che{fal blanc , un corps de bâtiment, double en profondeur, et divisé en petits appartements. Cette irrégularité dans les rapports des parties d'un même édifice est, pour ainsi dire, de l'essence de l'architecture française au seizième
rattention que l'architecte a mise à placer les deux principales entrées du côté de la bibliothèque et des galeries. Ce sont là les parties de l'édifice accessibles à tous venants, sauf les moines et les gens de loi , pour lesquels l'antipathie de Rabelais n'a pas de bornes : ceux-ci sont exclus expressément par l'inscription qui surmonte la porte du côté de la campagne. L'appel , au contraire, est fait aux nobles cheifoliers, aux dames de haultparaige et à ceux qui annoncent lesainct Évangile^ quojrqu' on gronde. Rabelais accueille expressément ici les apôtres de la réforme à moeurs faciles, comme l'entendait la cour de François P'. On remarquera encore la position oblique, quant à la rivière, des deux entrées principales. Il en résulte que la Loire devait effectivement baigner le pied de la tour Arctice ou du nord. Le fleuve formait ainsi, dans cette direction, un fossé naturel. Ses eaux ne remplissaient-elles pas aussi d'autres fossés creusés autour de l'édifice? Ces deux grandes entrées n'avaient-elles pas des ponts à lever contre les hypocrites bigolz, les basochiens mangeurs du populaire^ et les tisuriers chichars, et suffisait-il contre eux de la menace de l'inscription? Si Rabelais à'a parlé ni des fossés ni des ponts-levis, c'est qu'il Ta jugé inutile. Les fossés et les pontslevis étaient alors, comme les tours, dans la pensée de tout le monde. L'exis-
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tence des fossés n'excloait d'aillenrs ni le Terger, ni le jardin , ni ancane des dépendances agréables que maître François a distribuées afutour de son abbaye. A Blois, le jardin était placé au-dessous des rochers qui supportent et défendent la face occidentale du château , k une distance incommode de l'habitation. Il en était de même au Louvre et au palais des Toumelles. On ne jouissait des jardins que dans les moments de sécurité parfaite» SurTcnait-il quelque danga:^ on se renfer^ mait dans l'enceinte^ et^ plus d'une fois, les maîtres de ces splendides demeures ont dû Toir^ du haut de leurs donjons y ravager les riches dépendances qu'ils avaient étendues autour d'eux comme de» faubourgs.
Enfin je crois reconnaître une intention de critique dans ce que dit le descripteur que : m l'entrée estoit par le dehors du logis en un arceau large de six toizes » : rien de semblable ne se retrouve en effet dans les habitations du seizième siècle. A Écouen comme à Chambord y les portes sont démesurément petites en comparaison de la masse de l'édifice. C'est même cette circonsfance qui a causé la destruction du magnifique arc de triconphe qui précédait le château d' Ecouen. Dans le dernier siècle y le prince de Gondé le fît abattre^ parce que l'ouverture n'en avait pas la largeur d'un carrosse.
Il reste , pour compléter la description , à se faire une idëe de la cour intérieure de l'abbaye et des riches dépendances qui se développaient autour de cet édifice. Sur le premier point, le texte ne laisse rien a désirer : « Au milieu de la bassecourt estoit une fontaine magnificque de bel Alebastre. Au dessus, les troys Grâces avecques cornes dabondance. — Le dedans du logis sus ladite basse-court estoit sus gros pilliers de Gassidoine et Porphyre à beaulx ars dantique , au dedans desquelz estoient belles gualeries, longues et amples, aornées de pinctures, et cornes de cerfz, licornes, rhinocéros, hippopotames, dens de éléphans et aultres choses spectables. » Cette basse-cour ne devait pas manquer de lumière, le développement des corps de logis étant proportionné à leur hauteur. La description de la fontaine, que j'ai dû abréger, manque d'élégance et de goût; mais les galeries qui faisaient le tour du rez-de-chaussée , comme a la cour des Tortues de Fontainebleau, présentent un ensemble de richesse et d'élégance qui satisfait l'imagination. Je n'ai pas besoin d'avertir que les beaulx ars dantique^ dont il est plusieurs fois question, sont les arcs à plein cintre renouvelés des monuments romains, et substitués aux ogives qui jusqu'alors avaient régné sans partage. Nous retrouvons encore ici de quoi nous rappeler la galerie des Cerfs et celle des Chasses ,
DE l'abbaye de THÉLÈMB. 29
à Fontainebleau. Ces bois de cerfs, ces dépouilles d'animaux sauvages que Rabelais place sous les portiques entre les peintures, sont empruntés aux plus sombres demeures du moyen âge. C'est Taccompagnement obligé de ces tours, de ces vis et de ces fossés , dont la Renaissance n'a pas su s'affranchir.
Je ne me charge pas de classer bien rigoureusement autour de l'abbaye les dépendances qui en complétaient le bienheureux séjour. Autant que je puis comprendre la description de notre architecte, je place au nord-est, entre les deux tours Arctice et Calaer^ » devant le logis des dames , afEn quelles eussent lesbatement...,les lices, l'hippodrome, le théâtre et natatoires, avecques les bains miriGcques à triple solier.» Les natatoires et les bains font supposer une communication facile avec la rivière , et cette supposition devient une certitude dès qu'on admet , comme nous l'avons fait précédemment, l'existence des fossés. Les lices, l'hippodrome et le théâtre montrent un mélange, un choc des souvenirs de l'antiquité avec les habitudes du moyen âge, qui caractérise l'époque, sous quelque face qu'on l'envisage. A Amboise, à côté de la lice des tournois, les vues du seizième siècle offrent un amphithéâtre imité des Romains. Je ne saurais séparer de la lice et de l'hippodrome les jeux de paume et de grosse balle.
qui ne devaient pas moins servir u à lesbatement des dames»! que les précédents exercices. En Italie y le jeu de ballon forme un des plus grands divertissements de la population. Les joueurs cé^ lèbres voyagent de ville en ville. Us choisissent en p;énéral pour théâtre de leurs luttes le pied des remparts, et les spectateurs se rangent au-*dessus pour mieux juger des coups. On peut se représenter les élégantes religieuses de Thélème , groa« pées aux fenêtres des galeries , et suivant de Tœil et du cœur les exercices des religieux. Les jeux de paume et de grosse balle devaient se trouver entre la tour Calaer et la tour Anaiole, non loin de la principale entrée, qui était tournée du côté opposé à la rivière ^ comme à Blois et à Amboise •
(c Jouxte la rivière estoit le beau jardin de plai* sance. Au milieu dicellui le beau labyrynthe. w Si je plaçais en effet ce jardin vers le fleuve, entre les tours Calaer et Ârctice, je serais forcé de lui assi* gner une forme triangulaire. Je trouve un argument à l'appui de cette manière de voir dans la description que l'auteur nous donne «du ver* gier h y placé du cousté de la tour Gryère , « plein de tous arbres frucliers, tous ordonnés en ordre quincunce. » Pour expliquer cette dernière ex* pression, l'auteur de V Alphabet, qui n'est autre que Rabelais lui-*méme, nous dit que (c c'est une
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disposition d'arbres rangés de telle façon qu'ils représentent la fîgnre de la lettre V. » Le Tei^er avait donc un plan triangulaire, mats à la place correspondante nous trouvons de l'autre côte le bain et les natatoires, rhippodrome et le théâtre. Le jardin s'étendait par conséquent au delà, le long du fleuve, et sa dimension devait être beaucoup plus grande que celle du vei^r.
u Au bout » du veiner « estoit le grand parc foizonnant en toute sauvagine. Entre les tierces tours», sans doute, vers le couchant, entre Cryère et Hespérie, « estoient les butes pour larquebnse, lare et larbaleste. Les offices à simple estaige hors la tour Hespérie » , c'estr-àdirc entre Hespérie et Mésemhrine , la tour du sud : «Lécurye au delà des offices. La faulconnerie an devant dicelles , gouvernée par asturcïers bien experts en lart. » On avait placé sous les yeux des dames les exercices agréables et sans danger : c'était sous le logis des bonunes que se trouvait l'emplacement destiné aux exercices plus périlleux, et aussi les bâtiments dont le bruit et l'odeur auraient pu incommoder des oi^anes délicats. Ce que Rabebis prophétise le mieux, c'est la vie commode de notre époque : chez lui , le sens de l'épicurien a quelque chose de merveilleux et de divin.
Nous venons de voir comment Rabelais avait
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bâti Thélème; maintenant il serait tout aussi curieux de rechercher comment il l'a peuplée. Mais ce serait là un travail d'une tout autre nature que celui que nous nous sommes imposé. Nous ayons donné assez longuement^ je pense, les plans, coupe 9 élévation et détails de notre restitution. Il ne manque plus à notre JlbuTn de Thélème qu'une vue à Veffetàe l'édifice. Si nous cherchions quelque épisode pour animer cette vue , maître François nous le fournirait avec la grâce qui lui appartient dans tout le corps de ce morceau y en nous faisant voir « les dames montées (c sus belles hacquenées, sus le poing mignonement « enguantelé portant chascune ou un Esparvier (( ou un Laneret ou un Esmerillon ; et les hommes 1* portant les aultres oyseaulx. »
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