LIBRARY
StP 3 1975
ET
RESTITUTION DE l'aBBÀTB DE THÉLÈMB.
J'apporte mon tribut à l'interprétation de l'écrivain qui, parmi ceux de notre langue, a exercé l'ascendant le plus décidé sur mon esprit. J'ai trouvé dans l'immortelle facétie de Rabelais un coin ignoré dont les commentateurs n'ont parlé que pour donner la j»7euTe qu'ils n'y avaient rien compris : me pardonnera^^ion de croire à
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cette bonne fortune et de m'en réjouir ? Nous autres, auxquels la nature a refusé le don de la création , nous ne sommes bons qu'à devenir le gui ou le lierre de ces grands et vieux arbres qui couvrent le sol littéraire des nations civilisées.
Depuis tantôt vingt ans que je lis et relis Rabelais, j'ai eu sur ce boufibn de génie bien des illusions qui se sont dissipées. J'ai cherché la clef de Gargantua et de Pantagruel comme les contemporains de maître François cherchaient la pierre philosophale. J'ai demandé des pensées profondes, une philosophie arrêtée, un don de prescience et de prophétie aux écarts de l'imagination la plus désultoire et la plus avinée qui fut jamais. Aujourd'hui , connaissant mieux mon auteur de prédilection , j'ai pris de lui une terreur salutaire , et si parfois il m'arrive encore de chercher à faire jaillir l'ordre, la suite, la raison et la vérité de ce qui n'est que confusion, hasard et folie, il me semble que j'entends derrière moi rire l'ombre du curé de Meudon : s'il lui reste un plaisir, en effet , c'est de trouver des dupes parmi ses admirateurs.
Que penserons-nous donc de Rabelais, s'il ne fût ni un grand érudit, ni un philosophe profond, ni un réformateur social? Nous le considérerons uniquement comme un artiste admirable , incapable peut-être de donner à ses pensées
DE l'abbaye de thelème. 3
une forme difiërente de cette capricieuse , insouciante et cynique manière qui le caractérise, mais puissant et fécond jusqu'à Finfîni dans son genre, et digne de cette couronne que le plus grand artiste de notre époque a naguère posée sur sa tète : a Rabelais a créé les lettres françaises; Montaigne, (( La Fontaine , Molière viennent de sa descente dance. (i) »
Or, il est du propre des konunes de là trempe de Rabelais de causer une profonde illusion sur la nature de leur esprit. Comme à eux seuls il est donné de communiquer à la pensée qui circule une forme ineffaçable, on leur fait honneur à eux seuls aussi de cette pensée, quand la plupart du temps on ne devrait voir en eux que de merveilleux écouteurs aux portes , des corsaires ayant lettres de marque sur tout le commerce des idées, des gens qui du droit que le don de la forme leur assure prennent leur bien où ils le trouvent, geais immortels parés des plumes de mille paons qui ne vivent qu'un jour, exécuteurs de cette pensée supérieure qui confond les espérances les plus légitimes de notre orgueil, et transporte perpétuellement les conceptions individuelles du légitime propriétaire à d'infidèles fermiers. Aujourd'hui , je ne reconnais plus dans Rabelais que l'immortel écho de ces voix confuses qui bourdonnaient en France au commencement du sei-
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A PARIS