LE CONCILIÂTES DE PROCÈS
Port&tur leviter, quod portai qulsqoe libenter. <Tout fardeau est léger, quand on le porte de bon gré.)
«Juger un procès trop vite, c'est se mettre dans le «as du médecin qui percerait an abcès avant qu'il fût à point. La nature nous instruit i ne manger les fruits que lorsqu'ils sont à maturité et à ne marier les filles que lorsqu'elles sont mûres.
Iï me souvient i ce propos qu'au temps où j'étudiais en droit à Poitiers sons Brocardium juris — c'est un livre que Bridoye transforme en professeur, — il y avait à Semerve, près de Poitiers, un nommé Perrin Dendin, homme honorable, bon laboureur, chantant bien au lutrin, homme de crédit et âgé autant que le plus d'entre vous, messieurs, qui disait ' avoir vu le grand~bonhomme Coùcile de Latran avec «on gros chapeau roùge et la bonne dame Pragmatique-Sanction, sa femme, avec son large tissu de satin pers et ses grosses patenôtres de jayet. — [On sait que cette dame Pragmatique est une convention conclue entre le roi et le pape et réglant les droits de l'Eglise gallicane*] — Eh bien, ce brave homme conciliait i lui seul plus de procès qu'il n'en était vidé dans le palais de Poitiers et villes voisines. Il arrangeait toutes les affaires à quarante lieues à la ronde. Aussi était-il aimé de tout le monde; il n'était tué pourceau dans le voisinage dont il n'eût <Lu dedans et des boudins. Il était presque tous les jours de banquet, de festin, de noces, de baptême, de relevailles, et en la taverne, pour faire quelque arrangement; car jamais il ne concluait un arrangement qu'il ne fit boire les parties ensemble en symbole de réconciliation, d'accord parfait et de nouvelle joie.
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50 III. PÀMTÀGBUEL. — LE JUGE BBID0YE.
«Il eut un fils, TenotDendin, beau garçon, galant homme, Dieu me soit en aide. Il voulut aussi se mêler de concilier les plaidants; tous savez que
Sœpe solet similis Alias esse patri,
Et seqnitur tenter filia matois iter.
[Souvent le fils est semblable à son père, La fille suit les traces de sa mère.]
«Il s'était même donné le nom d'arbitre des procès» Il était actif et vigilant, et aussitôt qu'il entendait qu'il y avait un procès par le pays, il s'employait à concilier les parties- Il est écrit : Qui non laborat, non tnanige ducat. [Le proverbe est: Qui non laborat, non tnanducat, celui qui ne travaille pas ne mange point, Rabelais en fait : ne manie pas les ducats.] — Mais il ne put y réussir, et n'arrangea aucun différend, si petit qu'il fût Au lieu de concilier, il irritait et aigrissait. Vous savez, messieurs, que
Senno datur cunctis, animi sapientia panels. [La parole est à tous, la sagesse est à peu.]
Et les taverniers de Semerve disaient que, sous lui, en un an, ils ne vendaient pas autant de vin de conciliation que sous son père en une demi-heure. Il s'en plaignit à son père, et lui dit que les hommes s'étaient pervertis et qu'ils étaient plus conciliants autrefois. — « Ce n'est pas là que glt le lièvre, lui dit son père. Si tu ne concilies pas les procès, c'est que tu les prends dès le commencement, lorsqu'ils sont encore verts et crus. Si je les concilie, sais-tu pourquoi ? C'est que je les prends sur leur fin, bien mûrs et bien digérés.
Dulcior est fructus post multa pericula ductus. [Le fruit semble plus doux, conquis dans les dangers.]