III. PANTAGRUEL. — LE PANTAORUÉLION
nos jours en Italie, et Ton fait avec cette substance du papier et de la dentelle incombustibles. Cette incombustibilité n'est pas absolue cependant. L'amianthe jetée au feu perd chaque fois un peu de son poids, et exposée à la flamme du chalumeau, elle se transforme en un verre noirâtre.
Rabelais attribue aussi, d'après Vitruvc, l'incombustibilité au bois de mélèze; cependant il convient que, entouré d'autres bois qui brûlent, le mélèze finit par s'évaporer en fumée, comme la pierre à chaux.
L'amianthe, le mélèze, le chanvre ne sont pas les seules substances, dont Rabelais nous vante les propriétés merveilleuses, quelques-unes d'après ses observations, la plupart d'après les anciens. Cependant, pour celles-ci, il emploie des tournures quelque peu ironiques, qui avertissent le lecteur de n'en croire que ce qui lui plaira.
Sa dissertation sur l'origine des noms d'un certain nombre de plantes, est la première qui ait été écrite, si Ton en croit le botaniste De Candolle.1
A la fin de. ce chapitre Rabelais entre dans une sorte de fureur poétique. Ainsi donc, s'écrie-t-il , Indes, cessez, Arabes, Sabiens, Tant collauder [louer] vos myrrhe, encens, ébène ; Venez icy recognoistre nos biens, Et emportez de notre herbe la grene, Pais, si chez vous peut croistre en bonne estrene [chance], Grâces rendez es cieulx un million :
Et affermez de France heureux le règne [royaume], Onquel provient Fantagruelion.
1 Théorie élémentaire de la botanique, 1813, in 8°, 2 t., note.
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Ce qui enthousiasme Rabelais pdar le chanvre, c'est d'abord Ban aspect m peu étrange, saaenia* lité Marquée, puis les usages variés auxquels m l'applique dans la vie domestique, mais c'est surtoutles sèrvioes qu*m en tire dans la mécaniques la Navigation pour la dimiuution du travail -&m c6té,*«t de l'autre peur le rapprochement des peuples éloignés. Le chanvre, pour lui, représente avant tout l'activité industrieuse, c'est la matière qui atiteéte le plus complètement la puissance de l'homme, qui lui per* met le mieux d'agir -sur la nature: Le pantagruétion< rapproche les peuples les plus éloignés, le paote* gruélion permettra peut'éfare de s'élever datas 1 W paee céleste, de découvrir la cause cachée des phédomfeMS qui nous étonnent. Prendre une provision de pantagruében, c'est se munir de courage et d'au* dace dans le long et aventureux voyage qùer Toi* vaentreprendre à la recherche des moyens de découvrir la vérité.
Arrêtons nous ici vu moment et jetons lès yeux* sur les faits qui viennent de se dérouler devant nous. Ce simple spectacle a son attrait et tous les commentateurs s'en sont contentés; mais il y ft ici plus qu'un spectacle, il y a une Mé* Sens Papotent»' d'une question die morale joyeuse, t'est un problème philosophique qui s'agite.
Panurge parle sans cesse de son mariage. Il d^ mande à tons letf échos s'il doit se* marier ou non. Mais en réalité est-ce bien la question du mariage en lui-même qui l'occupe? SI telle était eh effet' sa préoccupation, poserait-il la question comme il la h 5*
68 m. PiHTÂOjnnL. — u problème a bésotjdm.
pose? Non, évidemment Au lieu de demander: Si je me marie , ma femme me trompera-t-elle ? Il demanderait si le mariage en soi est chose bonne on non.
A la question ainsi posée, il y a trois solutions, entre lesquelles il aurait à choisir.
Première solution. Le monde est mauvais, il est mal organisé; quoi qu'on fasse, il n'en sortira jamais rien de bon. On doit désirer qu'il périsse au plus rite pour faire place à un monde meilleur, et le moyen, c'est de renoncer au mariage et à l'amour et de laisser la race humaine s'anéantir. C'est la solution de Schopenhauer.
La seconde solution est moins radicale, mais elle n'a guère plus de chance d'être acceptée. Toute femme trompe , toute paternité est douteuse ; le père de famille n'est jamais sûr que ses enfants sont i lui, et il n'y a aucune chance que la situation vienne à changer. Le mieux donc est de renoncer au mariage, tout en perpétuant l'espèee, et de vivre à la façon des animaux, parmi lesquels les fils ne connaissent pas leur père. C'est, à certains égards, mais i certain égards seulement, la solution de Platon.
La troisième, c'est d'accepter le monde comme il est et de tâcher de se choisir une compagne telle que le mariage soit un lien entre deux âmes aussi bien qu'entre deux existences, et offre par conséquent toutes les chances de sécurité et de bonheur — sauf, bien entendu, les cas fortuits que l'on ne peujt ni prévoir ni éviter.
Dana la discussion, dans les épreuves auxquelles nous venons d'assister, personne n'a songé à propo-
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•er ni la première, ni la seconde solution. La troisième a été proposée par le théologien et le médecin, mais Panurge Ta rejetée avec dédain.
C'est qu'en effet le problème n'est pas là pour loi. Ce n'est pas une solution pratique qu'il recherche; il ne tient nullement à se marier, bien qu'il en parle sans cesse. S'il j songeait sérieusement, nous Terrions apparaître quelques figures de femmes de caractères opposés , et c'est entre elles que le débat aurait lieu. La question de Panurge est toute théorique, le mariage n'en est que le prétexte, et elle se poserait tout aussi bien i propos de toute autre chose. H ne s'agit pas de décider si Panurge doit se mariée II s'agit de savoir d'avance, ai, dans le cas où il se marierait, il serait trompé par sa femme, non par telle ou telle femme en particulier, mais par la femme quelconque qu'il épouserait, abstraction faite du caractère et des antécédents de la dame, abstraction faite du caractère et des antécédents du mari.
La question ici est tout à fait générale. Elle se réduit à ceci : Peut-on connaître l'avenir d'avance ? Le monde est-il organisé de manière à ce que l'on puisse prévoir ce qui sera ? Y-a-til dans la nature des lois constantes, absolues, dont on puisse constater l'application ? Si ces lois existent, l'homme peutil les connaître ? Doit-il chercher à les connaître ? Comment y parviendra-t-il ? De quels moyens pourra-t-il s'aider ? Quels obstacles rencontrera-t-il sur la route ? En un mot , quelle est la destinée de l'homme sur la terre ?
C'est cette enquête que noua avons commencée et qui va se poursuivre jusqu'au bout du livre. Dans
W m. PASTÀCOMnii. — LB PROBLÈME A RÉSOUDRE.
la disouksien qni précède — et il en aéra de mène jusqu'à la fin — Pannrge parle beaucoup, il a Pair de divaguer quelquefois , mais Pantagruel est là* qui,, en quelques mots, le ramène à la question* Pantagruel parle peu, il se tient à l'écart, mais en réalité, c'est lui qui dirige l'enquête et l'empêche de dévier. Elle semble parfois capricieuse dans ses éétails, mais c'est un artifice de l'auteur, et ai on l'examine de près, on reconnaît qu'elle ne va jamais i l'aventure.
Elle s'adresse d'abord aux êtres inanimés.— Y a-Ml au n'y a-t-il pas dans les choses qui nous entourent uqe puissance secrète qui dirige ce qui nous semble une combinaison du hasard? Y a-Hl dans les sorte, les dés, les cloches, quelque force cachée qui agisse d'après des lois ? N'y a-t-il pas, par le monde, quelques puissances invisibles qui disposent pour nous les choses fortuites d'une certaine façon plutôt que d'une autre ? Y a-t-il une raison pour que nos yeux tombent sur ce vers, que nos mains amènent ces chiffres, que nos oreilles soient impressionnées de telle ou telle manière par les sons qui viennent les frapper, en dehors de leur volonté et de toute pré* vision? L'antiquité l'a cru, et les classes peu instruites de tous les pays le croient encore. — • Cherchons d'abord dans cette direction, se dit Pantagruel — Pas de réponse satisfaisante.
Adressons-nous maintenant aux songes. Quel est le caractère, quelle est la cause de ces singulières explorations que fait notre esprit dans un domaine, réel pu ûûAginaire, qui existe complètement pour noua