CLÉ DÉ8 TROIS DERNIERS LIVRES
pendant un temps plus ou moins prolongé, pour disparaître ensuite ? Les rêves ne seraient-ils pas une excursion effectuée par notre âme dans le monde invisible et mystérieux d'où elle est sortie?
Les êtres inanimés ne nous ayant rien répondu de satisfaisant, interrogeons les êtres animés. Il y a des gens qui ont la prétention ou la réputation d'être en rapport avec ce monde invisible , adressons-nous à eux. Consultons d'abord une de ces sibylles qu'on a tenues longtemps en grande considération.— La sibylle ne nous a rien appris ? Voyons ailleurs. La croyance populaire attribue aux êtres qui sont privés d'un sens physique une compensation sur le monde intellectuel. Consultons un muet. — Le muet n'a rien pu nous dire ? interrogeons un mourant Peut-être saura- t-iî quelque chose? Peutêtre au moment de quitter la vie entre-t-on d'avance en communication avec le monde où Ton va pénétrer ? Le cygne voit le ciel à son heure dernière.
Le mourant n'en sait pas plus que les autres ; tout ce qu'il veut, c'est qu'on éloigne de son lit de mort des moines de toutes les couleurs qui l'empêchent de se recueillir.
La science sera plus habile peut-être ? L'astrologie a la prétention de tout prévoir. Adressons-nous à elle. Hélas, l'astrologie est une science vaine qui ne nous apprend rien. Consultons la science positive: la science divine et la science humaine. Voici un théologien , il parle bien, mais il ne résout pas la question. Le médecin parle mieux; c'est le plus raisonnable et le plus sage personnage que nous ayons encore rencontré. Il parle au nom de l'obser- . vation, au nom de l'expérience, mais il n'a que des
72 in. pàntàgbusl. — le problème a résoudre.
probabilités à nous offrir. D faut une réponse positive. On interroge un philosophe pyrrhonien, qui fait profession de douter de tout, — il ne répond pas, — et elnfin un fou de cour, c'est-à-dire ' un homme réduit à l'instinct ; ^instinct est muet comme la raison et comme la science.
Là liste de ceux que Ton peut consulter est épuisée, la tradition a dit tout ce qu'elle sait, il faut chercher ailleurs ; on s'adressera à l'oracle de la Dive Bouteille.
Rabelais a-t-il résolu cette question philosophique dont nous allons chercher la solution à travers les épisodes d'un voyage fantastique ? Evidemment non. Il avait pour cela deux raisons, une question d'art d'abord: La discussion aurait demandé de longs et sérieux développements et il tenait avant tout à amuser son lecteur — puis une question de prudence. Il était brave jusqu'au feu exclusivement, il a soin de nous le répéter, et s'il eût entrepris de résoudre la question dans le sens vers lequel nous le voyons se diriger, il serait allé jusqu'au feu inclusivement, non comme calviniste — il tourne le dos à Calvin — mais comme libre penseur.
Nous allons donc poursuivre notre recherche de la destinée de l'homme dans des milieux nouveaux. La préoccupation de Panurge, qui est un cas particulier du problème, va de plus en plus s'effacer et s'éliminer; le problème fondamental va se trouver de plus en plus en relief; il continuera toutefois à être caché sous des voiles assez lourds, pour qu'il soit nécessaire de les soulever de temps en temps afin de permettre à l'idée de rayonner.
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Le quatrième livre contient la première partie du voyage de Pantagruel et de ses compagnons à l'oracle de la Dire Bouteille.
Rabelais invente rarement ses cadres, si tant est qu'il en ait inventé un seul. Il s'appuie généralement sur un récit connu, il le développe, il le modifie, il le transforme et c'est là son triomphe. Les relations de voyages aux terres inconnues s'étaient singulièrement multipliées avant lui et de son temps. Les découvertes des Portugais, de Christophe Colomb, de Magellan se succédaient depuis un demi-siècle avec une rapidité de nature à frapper singulièrement les imaginations. Ce n'est pas à ces relations cependant, c'est à la littérature fictive et légendaire que Rabelais a emprunté quelques-uns des incidents de son voyage à travers les idées et les institutions.
Au premier rang de ces sources d'inspiration, il faut placer Y Histoire véritable de Lucien. Nous avons déjà parlé de ce livre , mais il ne sera pas hors de propos d'en présenter ici une rapide analyse.
Lucien a pour but de se moquer des voyageurs qui abusent du proverbe : A beau mentir qui vient de loin. Quant à lui, il nous racontera «des fûts qu'il n'a pas vus, des aventures qui ne lui sont pas arrivées, et qu'il ne tient de personne.» Le lecteur est prié de ne pas croire un mot de tout ce qu'on va lui débiter.
Il voyage d'abord dans un pays où le vin coule i flots dans les fleuves et rivières. Les poissons qui na-
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gent dans ces eaux sont vineux et enivrent; les femmes sont des vignes et malheur a qui s'unit à elles ! il prend racine et se change en arbrisseau pariant
Un vent violent enveloppe les voyageurs et les emporte à travers les airs dans le pays des hippogypes, où les vautours servent de chevaux. Ce pays n'est autre que la Lune. Il a pour roi le berger Endymion, qui a été enlevé là autrefois de la terre par un tourbillon. Les habitants de la Lune sont en ce moment en guerre avec les habitants du Soleil et des Constellations. Les Héliotes, ou Soleiliens, sont commandés par Phaéton. Lucien nous peint la rencontre des deux armées, composées de monstres gigantesques, où s'allient d'une façon comique les membres de divers animaux : chevaux, vautours, centaures des nuages ; là bataille se livre sur une grande toile qu'une araignée gigantesque a tissée entre la Lune et le Soleil. Les Lunariens sont vaincus et l'auteur est fait prisonnier; il revient dans la Lune après la paix, et s'amuse à nous décrire les moeurs des habitants, qui ne vivent que de fumée, comme les ambitieux.
En revenant, Lucien et ses compagnons passent par la ville de Lichnopolis ou des Lampes, dont Rabelais s'est souvenu dans son cinquième livre, puis ils redescendent sur la mer, et leur navire est avalé par une baleine; ils vivent quelque temps dans l'intérieur de l'animal, comme nous l'avons vu, mais ils s'ennuient de cette habitation, et pour en sortir, ils mettent le feu à l'énorme cétacé ; le monstre expire dans les convulsions, et ils s'échappent par la bouche, qu'ils ont eu la précaution de maintenir ouverte. En sortant de là, ils sont témoins d'une ba-
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taille entre des lies flottantes, montées par de* géants, qui les gouvernent comme des navires. Ils voyagent ensuite sur une mer de lait et descendent dûs une Ue dont les ruisseaux sont également de lait et dont les raisins donnent du lait au lieu de
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Non loin de là est l'Ile des Bienheureux. Un printemps perpétuel y règne, il croit sur les arbres des coupes qui se remplissent de vin dès qu'on les a cueillies, etc. On se trouve là avec les poètes et les philosophes de l'antiquité et les héros qu'ils ont chantés. Ulysse regrette Calypoo, et il charge l'auteur de lni porter une lettre, dans laquelle il annonce qu'il s'échappera pour aller la rejoindre sitôt qu'il en trouvera l'occasion.
En quittant l'île des Heureux, l'auteur passe en face des lies où sont tourmentés les coupables, mais il ne les visite pas. Il reconnaît dans l'une le lieu oh sont punis ceux qui ont raconté des choses qui ne sont jamais arrivées et qu'ils ont données pour vraies, Hérodote, par exemple, Gtésias et nombre d'autres. «Quant à moi, ajoute Lucien, je suis bien sûr de ne jamais aller là.>
Les voyageurs s'arrêtent ensuite à Plie des Songes , puis à celle de Calypso. La nymphe fond en larmes eu recevant la lettre d'Ulysse. Apràs avoir échappé à des pirates étranges qui les attaquent, les voyageurs rencontrent un nid d'alcyon gigantesque; plus loin l'oie sculptée sur leur poupe s'anime ; il repousse des cheveux sur la tête du pilote, les mats se chargent de bourgeons, de fours et de fruits. C'est le pays de la résurrection universelle.
Pins loin une forêt de grands arbres dont les