LES PROLOGUES
ciBt, dessous le mur, est un ample, beau et insigne figuier, auquel tous autres, messieurs les Athéniens désespérés, hommes, femmes, jouvenceaux et pucelles, avez de coustume à l'escart vous pendre et estrangler. Je vous adverty que, pour accommoder ma maison, j'ai délibéré dedans huitaine démolir iceluy figuier; pourtant [par conséquent} quiconques de voué autres et de toute la ville aura a se pendre, s'en depesche promptement Le terme susdit expiré, n'auront lieu tant apte, ne arbre tant commode. »
A son exemple, je dénonce à ces calomniateurs diaboliques que tous ayent a se pendre dedans le dernier [quartier] de cette lune. Je les fournirai de licolz... La lune renouvellée ils n'y seront receuz à si bon marché et seront contrainetz eux-mêmes à leurs dépens achapter cordeaux et choisir arbre pour pendaige...
Rabelais supprima ce prologue dans les éditions complètes du quatrième livre, et se contenta d'en faire entrer quelques passages dans l'Epître au cardinal de Châtillon et dans le Nouveau Prologue.
Il se plaint également dans l'Epître au cardinal des ennuis que lui causent ses ennemis et calomniateurs. La persécution a été telle qu'il était décidé à ne plus écrire un iota, si le cardinal ne l'avait rassuré et encouragé.
[Vous] me distes que de telles calomnies avoit esté le defunct roy François, d'eterne mémoire, adverty : et curieusement ayant, par la voix et prononciation du plus docte et fidèle anagnoste de ce royaume [Pierre du Chatelj, oûy et entendu lecture distincte d'iceux livres miens, n'avoit trouvé passage aucun suspect. Et avoit eu en horreur quelque [un certain] mangeur de serpens qui fondoit mortelle hérésie sur un N mis pour Jd par la faulte et la négligence des imprimeurs.
Il s'agit ici de l'équivoque asne, pour asme, dont nous avons déjà parlé. Ajoutons que les «mangeurs de serpents> sont les moines, séquestrés de la société et pratiquant l'abstinence, comme les Troglodytes de l'A-
frique, qui, au dire de Pline, 86 nourrissaient de ces reptiles. Rabelais désigne par cette malicieuse périphrase le moine Puits-Herbault, qui venait de le dénoncer dans son Theotimus (Voir I, p. 120) — Puis donc que le feu roi Ta approuvé, puisque le roi régnant lui a accordé un privilège,, il remet sa plume au vent et reprend son œuvre.
Le nouveau prologue qu'il écrivit alors est une merveille de récit et de style. Nous y reviendrons dans le chapitre consacré au style de Rabelais. Nous nous contenterons ici de copier les premières et les dernières lignes :
0en8 de bien, Dieu vous sauve et gard ! Où estes-vous ? Je ne vous peux voir. Attendez que je chausse mes lunettes.
Les gens de bien sont clair-semés, et, quand on s'adresse au public, on n est pas sûr d'en rencontrer. Cette plaisanterie revient à plusieurs reprises chez Rabelais.
Ha, ha. Bien et beau s'en va quaresme, je vous voy. Et donc ? Vous avez eu bonne vinée, à ce que l'on m'a dit. Vous, vos femmes, enfans, parents et famille estes en santé désirée. Cela va bien. Dieu en soit éternellement loué et y soyez longuement maintenuz.
Quant est de moy... je suis moyennant un peu de pantagruelisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites), sain et degôurt [gaillard] ; prest à boire, si voulez...
Rabelais ajoute qu'il est médecin et doit se bien porter, sans quoi on lui dira comme dans l'Evangile deSt Luc, IV: Médecin, guéris-toi toi-même. Là-dessus il nous fait l'éloge de la modération dans les désirs, et nous raconte l'histoire de doux bâcherons qui avaient perdu leurs cognées, — Tune de ces histoires empruntée à la Bible, l'autre aux Fables d'É-