LIVRE IV. - PANTAGRUEL
VOYAOE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. I. La société.
SOMMAIRE, t. — ^fc'Le livre IV et »ei trola prologues. — 2. Départ de la flottille. - 3. Médamothi ou l'île des caméléons. — 4. Lettre de Gargantua. La poste aux pigeons. — 5. Le concile des lanternes.
ii. lsb moutons db dinduhault. — 6. Teofilo Folengo et YOrlanéimo.- 7. La Macaroni*. — 8. Gingar et les marchands tyroliens.— 9. Panurge et Dindenanlt. — 10. lies moutons noyés on l'imitation. — il. La Fontaine et Rabelais.
m. — 12. Ennasln ou l'île du faux bel esprit. — 13. Chéli ou nie des complimenteurs.
ir. la cmcAHK, — 14. L'île de Procuration ou des Chicanons. — 15. Les noces de Basché. — 16. Villon et le cordelier. — 17. Boite des noces de Basché. — 18. Aristophane et Rabelais. — 19. Les Chicanons battus et contents.
t. — 20. La mort du géant Bringuenarilles.
Le quatrième livre est précédé de deux prologues et d'une Epître dédicatoire au cardinal Odet de Chàtillon, catholique encore à ce moment, mais qui bientôt après devait passer au protestantisme.
Le premier prologue fut placé en tête des* onze premiers chapitres du IV* livre— le livre en contient 58 — publiés quatre ans avant les autres, probablement pour sonder les dispositions de la cour de Henri II,. bien moins tolérante que celle de son prédécesseur. Ce prologue a pour but de remercier des
LIS PBOLOGUÎS. 85
seigneurs qui ont envoyé à Rabelais, sans se nommer, un flacon d'argent en forme de bréviaire/ comme sous l'avons déjà dit Le livre-flacon était superbement relié, orné de beaux fermoirs, et historié sur la couverture de crocs et de pies. Rabelais suppose que par là on veut l'engager à « croquer la pie, » c'est-à-dire à boire à longs traits, et il répond qu'il n'y manquera pas.
Cette expression « croquer la pie > n'a évidemment aucun rapport avec l'oiseau de ce nom. Pie, dans ce cas, a la même racine que piot, la boisson, le vin, c'est le verbe *"», «teTv en grec, le verbe nm (ptou) en russe, qui signifient également: je bois. L'argot parisien moderne possède une locution analogue, mais où la métaphore est tirée seulement de la couleur du liquide. < Boire un verre d'absinthe > 8e dit en langue verte : étrangler un perroquet — «allusion, dit le Dictionnaire de V argot parisien, à la couleur verte du liquide qui teinte le verre dont la main du buveur étrangle le cou. >
Rabelais explique la locution qu'il emploie, mais qu'il n'invente pas, car d'autres s'en sont servis avant lux. A l'en croire, die remonte à une bataille entre deux armées de pies et de geais, qui se seraient rencontrées près de Saint- Aubin- du-Cormier quelques jours avant la célèbre bataille qui fut livrée sur ce point entre les Bretons et les Français en 1488. Plusieurs écrivains et conteurs, — Mm0 de Sévigné elle-même, — font en effet mention de batailles de ce genre ; mais Mm* de Sévigué en répétant ce qu'on lui a raconté, déclare qu'elle n'en croit rien. Quoi qu'il en soit, voici le récit de Rabelais, que nous abrégeons notablement L'auteur
86 LIVRE IV.— VOYAGE A L'OfclCLE DE LÀ DI VE BOUTEILLE.
écrit gag, pour geai. Cette prononciation s'est <x>uservée en Basse-Normandie.
Des contrées du levant advola grand nombre de gays d'u* cousté, grand nombre de pies de l'autre, tiraas tous Ter» le< ponant. Et 9e coustoyoient en tel ordre, que sus le soir les gaya faisoient leur retraicte à gauche, et les pies a dextre, assez près les uns des antres. Par quelque région qu'ilz passassent ne demouroit pie qui ne se raliast aux pies, ne gay qui ne se joignist au camp des gays... Tant allèrent, tant volèrent qu'ils passèrent sur Angîers. En Angiers estoit pour lors un vieux seigneur qui avoit un gay en délices à cause de son babil ; il invitoit tous les survenons à boire, jamais ne chantoit que boire. Le gay, en fureur martiale, rompit sa caige et se joignit aux gays passans. Un barbier voisin avoit une pie privée... qui augmenta le nombre des pies et les suivit au combat.. La fia fut que les pies perdirent la bataille et sur le camp furent felonnement occises jusques au nombre de 2,589,362,109, sans les femmes et les pêtitz enfans. . Le gay [du vieux seigneur) trois jours plus tard retourna ayant un œil poché... Toutefois, peu d'heures après qu'il eut repeu en son ordinaire, il se remit en bon sens... et il invitoit à boire comme à son ordinaire, aôjoustant à la fin d'un chascun invitatoire : «Croquez pie» Je présuppose que tel estoit le mot du guet au jour de la bataille.
Rabelais remercie ensuite ceux qui lui ont fait présent du flacon. Ils l'encouragent à poursuivre son travail, il suivra leur conseil. Quant à ses ennemis, « cafars, cagotz, matagotz, papelardz, patespelues, porteurs de rogatons, cbattemittes », il veut croire, comme on le lui assure, qu'ils sont déconcertés, désespérés et il leur fait « l'offre que fit Timon le misanthrope à ses ingratz Athéniens :
Timon, faschô de l'ingratitude du peuple athénien en son endroict, un jour entra au conseil de la ville, requérant luy estre donnée audience, pour certain négoce concernant le bien public A sa requeste fut silence faite, en expectation d'entendre choses ^'importance... Adpnc leur dît ; «Cors mon jardin se-