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LÀ FONTAINE ET BABELAI

sortir du domaine littéraire, combien de horions ne se distribue- t-il pas dans Don Quichotte? En France, après le seizième siècle, les coups disparaissent peu à peu des romans et du théâtre — et de la vie ordinaire, par conséquent. Mais ils se maintiennent encore longtemps en Angleterre, comme l'attestent les romans de Fielding, de Smolett et les caricatures d'Hogarth.

Cette histoire des moutons de Panurge a été versifiée par La Fontaine (Contes, livre IV, 3, Dindenaut et Panurge.)

Dindenaut dans 6a nef Menait montons. - Vendez-m'en un, dit l'autre, — Voire, reprit Dindenaut, l'ami nôtre, Penseriez-vous qu'on pût venir à chef D'assez priser ni vendre telle aumaille ? Panurge dit : Notre ami, coûte et vaille, Vendez m'en un pour or ou pour argent. Un fut vendu. Panurge incontinent Le jette en mer et les autres de suivre, etc.

Le récit est assez maigre, comme on voit, et il est permis de préférer celui de Rabelais. Beaumarchais rappelle aussi cet épisode dans le Mariage de Figaro :

le comte. Il dit que c'est lui qui a sauté sur les giroflées.

figaro. Ah 1 s'il le dit... cela se peut 1 Je ne dispute pas de ce que j'ignore.

lk comte. Ainsi, vous et lui.. ?

figaro. Pourquoi non ? La rage de sauter peut gagner; voyez Jes moutons de Panurge... (Acte IV, 6 )

C'est depuis cette citation surtout que l'expression < les moutons de Panurge > est devenue proverbiale, ii 8

bien qu'inexacte, puisque les moutons n'appartenaient pas à Panurge.

Au premier abord, on pourrait croire que tout ce récit est un épisode détaché, propre à égayer le roman et sans rapport avec ce qui précède et ce qui suit. C'est une erreur. Cette histoire fiait partie essentielle du tissu de l'ouvrage. Rabelais vient de nous conduire au pays imitateur, au pays où chacun veut faire ce que fait son voisin; il nous montre jusqu'où cette imitation peut aller en mettant sous nos yeux les moutons qui se jettent à l'eau et se noient pour imiter leurs camarades, et les bergers qui se noient de compagnie avec leur bercail. Ce récit n'est que le développement de ce qui précède ; Rabelais ne marche jamais au hasard dans cette seconde partie; tous les épisodes du voyage ont leur raison d'être et leur place nécessaire.

La navigation continue jusqu'au troisième jour sans incident, mais ce jour-là, à l'aube des mouches, — est-ce le matin, le midi ou le soir? grammatici certant, nous penchons pour l'après-midi, — on aperçoit une lie triangulaire, ressemblant à la Sicile par la forme et l'assiette. Les habitants ont, comme leur lie, le visage triangulaire — en as de trèfle : pas de nez au du moins leur nez est réduit à l'état purement rudimen taire; aussi 111e s'appelle-t-elle Ennasin ou l'Ile des Enasés. Les Enasés manquent du flair qui fait découvrir la vérité, mais ils n'en sont pas moins très satisfaits d'eux-mêmes. Leur bonheur est de faire de petits rapprochements, des jeux de mots, des équivoques. C'est le public qui au

l'île du faux bel esprit. 115

XV* siècle applaudissait Crétin, au XVIIe l'auteur de ce poème de la Madeleine dont nous avons cité quelqaes passages, qui se plaisait aux vers précieux de Cotin, ridiculisés par Molière; au XIX0, c'est celui qui se délecte aux opérettes, aux chansons des cafés chantants, qui rit quand on hurle : < C'est le roi barbu, bu qui s'avance,» et se pâme d'aise à des vers comme ceux-ci :

Que les cha... ritables personnes Jettent une au . . . mône au malheureux, Qui n'est point z un faux né . . . un faux nécessiteux.

Le progrès est sensible, du reste. En fait de plaisanteries niaises et plates, Crétin n'a rien de comparable à la plupart des opérettes et chansonnettes en vogue aujourd'hui.

Les Enasés de Rabelais étaient tous parents, mais ils ne se désignaient jamais par leur degré de parenté. L'un appelait une femme: «ma mie», et elle l'appelait «ma croûte»; l'une était la c mitaine» et l'autre «le gant» ; un homme nommait une femme : « mon écaille », et elle l'appelait « mon huître ». Un docteur, après avoir longtemps causé avec une jeune fille, lui disait : « Adieu, bonne Mine. » — « Adieu, Mauvais Jeu », répondait-elle. De bonne mine à mauvais jeu, l'alliance n'est pas inusitée, dit Pantagruel. Les voyageurs assistent à un mariage; une gaillarde un peu mûre, qu'on a surnommée « la poire», épouse un jeune follet à poil rougeâtre qu'on a surnommé « fromage ». C'est le mariage de la poire et du fromage. Dans une salle voisine on mariait un jeune « escarpin » avec une vieille « pantoufle. » Ce qui explique la chose, c'est que la pantoufle était pleine d'écus.

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1 16 LIVRE IV. — VOYAGE A Ii'OBACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.

Comme Pantagruel écoutait tout cala sans paraître s'amuser beaucoup, on lui dit qu'il était un homme de l'autre monde, qui n'entendait rien à la bonne plaisanterie. Il en eut bientôt assez de cette frivolité pédantesque, de cet esprit pénible et niais tout à la fois; il s'éloigna de l'île, en se disant que la vérité qu'il cherchait serait toujours étrangère à ces gens-là.

Après quelques jours de navigation, il. arriva à nie de «Chéli», autrement dit l'Ile des Lèvres, si nous adoptons l'étymologie grecque. C'est l'Ile des démonstrations amicales: ici tout le monde s'em-% brasse et se caresse.

Le roi, Saint Panigon, vient au devant des voyageurs et les conduit à son palais. La reine, ses filles, les dames de la cour embrassent Pantagruel et sa suite ; les compliments, les offres de service, les cérémonies n'en finissent pas. Frère Jean, tout furieux , s'enfuit à la cuisine , et quand on lui en

demande la raison.

Corps de galline [poule] 1 s'écrie-t-il , c'est que j'aime mieux la cuisine que toutes ces simagrées : magny, magna, chiabrena, révérence, double, reprise, l'accolade, la fressurade [étreinte] , je baise la main de votre mercy, de votre mae8tà, tarabin, tarabas!

Frère Jean exprime à sa manière les protestations qu'Àlceste exprimera plus tard en plus beau style :

Non, je ne pois souffrir cette lâche méthode, Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode; Et je ne hais rien tant que les contorsions De tons ces grands faiseurs de protestations ;

L'ÎLE DBS COMPLIMENTEURS. 117

Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles, Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du même air l'honnête homme et le fat. Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, Yous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, Et vous fasse de vous un éloge éclatant, Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant ? Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située, Qui veuille d'une estime ainsi prostituée ; Et la plus glorieuse a des régals peu chers, Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers ; Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.

(Le Misanthrope I, 1.)

Frère Jean raconte ensuite l'histoire d'un seigneur qu'on recevait ainsi en grande cérémonie. Il devait y avoir embrassade générale des dames. Celles-ci, pour s'amuser, firent déguiser les pages en demoiselles et les mirent en avant. Les seigneurs les embrassèrent tendrement, à la grande joie des dames, qui leur firent aussitôt quitter leurs habits de femmes et apparaître en costume de pages. Les dames s'attendaient qu'on allait se tourner vers elles pour les embrasser doublement. — «On ne m'y prend pas deux fois, s'écria le visiteur ; il doit y avoir encore quelque tromperie là-dessous,» et il refusa d'embrasser les dames.

Toutes ces politesses creuses, tout ce cérémonial, c'est du temps et de l'intelligence perdus; la cuisine au moins, c'est quelque chose de solide et de substantiel.

— «C'est bien parlé en moine, s'écria Epistémon le sage. Cela me rappelle un moine d'Amiens avec lequel je me trouvais à Florence il y a quelques an-

118 LIVRE IV. — VOYAGE i. L'OKACLB DE LÀ DIVE BOUTEILLE.

nées. Nous admirions la beauté de la ville, la structure du dôme , la somptuosité des temples et palais. — Je ne sais ce que tous trouvez tant à louer, nous dit notre moine. Ce sont de belles maisons, mais après ? Dans toute la ville, je n'ai pas encore aperçu un rôtisseur, bien que j'aie cherché partout. A Amiens sur quatre fois moins de chemin , nous aurions rencontré au moins 14 rôtisseries antiques et aromatisantes. Ces porphyres, ces marbres sont beaux, je n'en dis point de mal ; mais les darioles [petits gâteaux à la crème] d'Amiens sont meilleures à mon goût. Ces statues antiques sont bien faites, je le veux croire, mais, par St Ferréol d'Abbeville, les jeunes filles de mon pays sont mille fois plus avenantes. >

On demande alors pourquoi on rencontre toujours des moines dans les cuisines et pas d'autres personnages ? La question n'était pas résolue lorsqu'on arriva au point où la flottille attendait les voyageurs. Pantagruel en avait assez de Chéli , de ses embrassades, de son cérémonial. Toute cette préoccupation des convenances est un obstacle à la découverte de la vérité.— Allons plus loin, dit-il, et il se rembarque avec sa joyeuse compagnie.

On arrive à Procuration. Les habitants de cette lie sont d'un caractère tout opposé. A Chéli on est toujours de votre avis. Vous diriez Ta sottise la plus gigantesque, qu'on la trouverait charmante et l'on vous applaudirait, sauf à se moquer de vous, quand vous seriez parti. J.-J. Rousseau raconte dans ses Confessions qu'un jour quelqu'un avec qui il se pro-

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