L'ÎLE DE8 CHICANOUS
menait, lai ayant vu manger des baies qu'il savait vénéneuses, n106a pas l'avertir de peur de le contrarier et de manquer à la politesse. Le gens de Chéli sont de cette force.
Procuration, au contraire, est le pays de la chicane, de cette chicane minutieuse, acharnée, qui s'accroche aux mots et épie toutes vos paroles, pour vous trouver en défaut, non pas dans l'intérêt de la justice et de la vérité, mais pour voos faire racheter votre erreur à beaux deniers comptants. Ces chicaneurs impitoyables, occupés uniquement à provoquer les imprudences d'un caractère généreux pour s'en faire adjuger le prix en argent, étaient tout particulièrement odieux à Rabelais. Il n'est pas content qu'il ne les ait fait fouetter d'importance. Il a même le tort de dépasser la mesure.
Les voyageurs descendent dans l'Ile. Une foule nombreuse de «Procultous et de Chicanous» viennent au devant d'eux. On ne les invite pas à manger, mais les Chicanous leur déclarent, avec force révérences, qu'ils sont tout à leur commandement Un interprète explique à Pantagruel et à ses amis comment ces gens gagnent leur vie. A Rome à cette époque, on pouvait gagner sa vie à «faire le métier de spadassin, à battre, à empoisonner ou assassiner les gens. Les Chicanous, au contraire, gagnent leur vie à être battus. Si bien que, s'ils demeuraient longtemps sans recevoir quelque bonne rossée, ils mourraient de maie faim, eux, leurs femmes et leurs enfants.
L'auteur nous a déjà fait, au livre II, un tableau de la manière dont les seigneurs dépensaient leur bien. Comme ils n'étaient pas très soigneux dans
leurs comptes, ils empruntaient à des usuriers, et continuaient à dépenser sans regarder. Quand le jour de payer arrivait, ils étaient hors d'état de satisfaire leurs créanciers. On lâchait alors contre eux la troupe infime des Chicanons, et ceux-ci parvenaient ordinairement à tirer de l'argent de ces mauvais payeurs, mais il y laissaient quelquefois leurs oreilles et une partie de leur peau. Cette histoire des Chicanous est la suite de celles des débiteurs et emprunteurs et en forme la conclusion.
Voici comment les choses se passaient, au dire de l'interprète :
Quand un moine, prestre, usurier ou advocat veult mal à quelque gentilhomme de son pays , il envoyé vers luy un de ces Chiquanous. Chiquanous le citera, l'adjournera, l'outraigera, l'injuriera impudente meut, suivant son record et instruction , tant que le gentilhomme , s'il n'est pas paralytique de sens et plus stupide qu'une rane gyrine [tétardj, seracontrainct luy donner bastonnades et coups d'espée sus la teste, ou la belle jarretade, ou mieulx le jetter par les créneaux et fenestres de son chasteau. Cela fait, voilà Chiquanous riche pour quatre mois, comme si coups de baston feussent ses naïfves et naturelles moissons. Car il aura du moine, de l'usurier ou l'advocat, salaire bien bon ; et réparations du gentilhomme, aulcunes fois si grandes et excessives, que le gentilhomme y perdra tout son avoir , avec dangier de misérablement pourrir en prison, comme s'il eust frappé le roy.
Racine s'est souvenu de ce passage et de tout ce qui suit, dans les Plaideurs :
chicaneau à V huissier.
Monsieur, vous êtes un fripon, l'intimé.
Monsieur , pardonnez-moi , je suis fort honnête homme.
- Mais fripon le plus franc qui soit de Caen à Rome.
— Monsieur, je ne suis pas pour vous désavouer, Vous aurez la bonté de me le bien payer.
l'Ile ûes chicanoos. 121
— Moi, payer ? en soufflets,
- Vous êtes trop honnête ; Vous me le paierez bien.
- Oh t tu me romps la tète.
Tiens ! voilà ton paiement.
- Un soufflet 1 Ecrivons. « Lequel, Biérôme, après plusieurs rebellions,
« Auroit atteint, frappé, moi sergent à la joue,
« Et fait tomber, du coup, mon chapeau dans la boue.
cmcjKEAu, lui donnant un coup de pied.
Ajoute cela.
— Bon, c'est de l'argent comptant ; J'en avois bien besoin. «Et, de ce non content, c Auroit avec le pied réitéré. » Courage 1 « Outre plus, le susdit seroit venu, de rage, « Pour lacérer ledit présent procès-verbal.» Allons, mon cher monsieur, cela ne va pas mal. Ne vous relâchez point.- Coquin! -Ne vous déplaise, Quelques coups de bâton, et je suis à mon aise.
chicaneàu, tenant un bâton.
Oui-dà. Je verrai bien s'il est sergent. Tôt donc!
L'nrrmÉ, en posture éP écrire.
Frappez. J'ai quatre enfants à nourrir.
- Ah! pardon t Monsieur, pour un serpent je ne pouvais vous prendre, Mais le plus habile homme enfin peut se méprendre. Je saurai réparer ce soupçon outrageant Oui, vous êtes sergent, monsieur, et très sergent Touchez là : vos pareils sont gens que je révère, Et j'ai toujours été nourri par feu mon père Dans la crainte de Dieu, monsieur, et des sergents.
- Non, à si bon marché Ton ne bat point les gens.
— Monsieur, point de procès.
- Serviteur. Contumace, Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ah 1
- De grâce,
Bendez-les-moi plutôt
— Suffit qu'ils soient reçus ; Je ne les voudrois pas donner pour mille écus. (Acte II, 4.)
€ Je sais à cet inconvénient, dit Pannrge, nn remède dont usait le seigneur de Basché. Ce seigneur à son retour d'Italie, où il s'était battu avec les Français contre Jules II, était chaque jour ajourné, cité, chicané par le gros prieur d'une abbaye voisine-
Un jour qu'il déjeunait avec ses gens, il résolut d'en finir, il envoya chercher son boulanger nommé Loyre, avec sa femme, plus le curé de sa paroisse, . qui lui servait de sommelier, — comme c'était la coutume à cette époque, — et il leur dit en présence de ses gentilshommes et domestiques: «Vous voyez combien ces Chicanous m'importunent. C'est au point que si vous ne m'en délivrez , j'abandonnerai le pays et prendrai le parti du Soudan. »
Il s'agit de rosser d'importance le Chicanous sans qu'il ait le droit de se plaindre, et il a imaginé un moyen. C'était la coutume au moyen âge , et cette coutume s'est longtemps conservée, de donner un soufflet aux enfants et quelques coups de poing d'amitié aux hommes pour qu'ils se souvinssent d'une convention ou d'un fait important dont ils étaient témoins. Au XVIIIe, siècle encore, on voit des enfants présents à une exécution, souffletés par leurs mères afin que le souvenir leur en reste. Or, dans le Poitou, et d'après le même principe, quand on assistait à des fiançailles, on se donnait réciproquement quelques coups, pour garder le souvenir de la convention à laquelle on assistait. C'est cette coutume que le seigneur de Basché veut mettre à profit. Son meunier et sa femme feindront d'être fiancés;