SUITE DES NOCES DS BÀSCHÉ
demoiselles. Au dessert le Chicanons se lève et cite le seigneur. Celui-ci lui demande copie de la citation, et lui remet en échange quatre écus au soleil, puis il le prie d'assister aux fiançailles d'un de ses officiers et d'en recevoir le contrat, moyennant salaire, bien entendu. Le Chicanons tire son écritoire et écrit en présence des recors. Le meunier et sa femme arrivent en accoutrements nuptiaux, le curé en vêtements sacerdotaux; il interroge les prétendus fiancés, les unit, les bénit, les asperge d'eau bénite. Le contrat est passé et minuté. D'un côté, on apporte le vin et les épices, de l'autre, force rubans blancs et marron, livrée de la mariée, et par dessous des gantelets.
Le Chicanons, à qui on avait fait avaler une grande tasse de vin, se trouva en gaieté. «Est-ce qu'on ne baille point ici des noces? demanda-t-il. Les vieux usages se perdent. On a aboli les 0 de Noël, le monde approche de sa fin. Des noces! des noces I» et il se met à frapper sur Basché, sur sa femme, sur les demoiselles et sur le curé.
Les 0 de noël sont certaines antiennes commençant par 0 : 0 Sapientia, 0 Adonai, 0 Eadix Jesse, 0 Clavis David y 0 Oriens, etc., qui se chantent chaque soir des neuf jours qui précèdent la fête de Noël. On portait à cette occasion au plus récent couple de la paroisse un grand 0, qui figurait à l'église pendant le temps de la fête, mais qu'on rendait ensuite au marié. Celui-ci , en récompense, faisait un présent au curé et aux pasteurs, et c'était une occasion de buvettes et de réjouissances. On chante toujours les 0 de Noël, mais les buvettes ont cessé. Nous voyons par les plaintes du Chica-
nous qu'elles avaient cessé en divers endroits dès le temps de Rabelais.
Le Chicanous commençait le jeu, les assistants ne lui firent pas attendre sa revanche, à lui ni à ses recore. Panurge se délecte à détailler les blessures que reçoivent les personnages, et, pour varier son récit, il invente des mots interminables. Le curé se plaint qu'un recors lui a désincornifibulé toute l'épaule et n'en boit pas moins à lui joyeusement Le meuoier prétend qu'on lui a donné sur le coude un si grand coup de poing qu'il en est devenu tout esperruquancluzelubelouzerirelu du talon. — Mais, disait Trudon le tambourineur, cachant son œil gauche avec son mouchoir, il ne leur a pas suffi de m'avoir ainsi lourdement morrambouzevezengouzequoquemorguatasacbacguevezinemaffressé mon pauvre œil ; ils m'ont encore défoncé mon tambourin. Les tambourins sont ordinairement battus aux noces, les tambourineurs jamais. Un des écuyers disait à un recors dont la mâchoire avait été brisée, tandis qu'il était lui-même pleinement sauf et intact : Ne vous suffisait-il pas de nous avoir ainsi morcrocassebezassevezassegrigueliguoscopapopondrillé tous les membres supérieurs à grands coups de chaussures -sans nous donner de tels morderegrippipiotabirofreluchamburelurecoquelurintimpanemens sur le devant des jambes à belles pointes de houseaux? Appelez-vous cela jeu de jeunesse? Par Dieu, jeu n'est-ce !
Rabelais a trouvé le modèle de ces mots composés dans Aristophane ; il y a à la fin des Femmes politi-
ARISTOPHANE ET TtÀBELÀÏS, ' 129
ques, ou Y Assemblée des femmes, un mot qui n'a pas moins de 76 syî]abes et forme six vers entiers. Il est vrai que c'est une énumération de mets. Voici ce mot. La fin de chaque vers est indiquée par un tiret :
Taya *jàp eitetoi - \tit*boteiJ.cc%oQzkxyoya\to — xpa'JioXei^avo5pijj.oiioTptfjLji.aTO .-— oiXîptoT:paaOfAéX(TOxaTatKey OJI.ÊVO — «ty^- XsmxoatwpoqfecnBojntpiiTf pa — .XmwcpooyoTTsicaçaXXioxiYuXoitl — XfiioXaY»Q5ip4tQ6a«p^Tj>ft7«v««t6p6Y<av^ (V. 1168.)
[Bientôt on va «erpr nui très, salaisons, poissons «ans écaifc les, lottes, calvaires à, la sauce piquante, silphiuni au ipiel. grives, merles, pigeons, crêtes de coq grillées, bécassines, bisets, lièvres en civet, ailes de Volaille.)
Le calvaire est une sorte âe poisson.
Revenons à Rabelais. La nouvelle mariée pleurante riait, riante pleurait de ce que le Chicanous lui avait tapîgnetafcmpeniflortfrizonoitffessuré tout le corps en trahison. Le maître d'hôtel tenait son bras gauche en écharpe comme tout morquaqfaoquàssé. Le diable, dit-il, m'a bien inspira d'assistèt à ces noces, j'en ai tous les bras enguotrtevezîne1 massés!
Le Chicanous avait été tant battu qu'il ne parlait plus. Les recors protestèrent qu'eu frappant aïhsi ils n'avaient auctitie mauvaise intention, etf demandèrent qu'on leur pardonfc&t pour l'amour* de Dieu." Ils partirent A ùue demi-lieue de là, le CMfeaùous se trouva mal. Les irecors arrivèrent à l'île 'Bouchard [près de Ohinon] disant qu'ils n'avaient jamais v» plus homme deKlétf qde le seigneur de Basché ni maison plus honorable que la sienne, ils n'avaient jamais été à telles noces. SWfe iraient été battus, c'était leur faute parce r qtf ils avaient commencé. Ils vécurent encore je ne Sais oombien de jours après, u 9
130 LIVEB IV.— VOYAGE À l'OBACLB PJB hk DIVE BOUTEILLE.
ajoute malignement Panurge. Les noce» 4e Basché passèrent en commun proverbe, et depuis lors on na demanda plus d'argent au seigneur.*
Pantagruel a écouté, comme toujours, le récit de Panurge sans rien dire, mais il est loin d'approuver cette manière expéditive employée par les seigneurs pour payer leurs dettes.
Epiatémon fait remarquer que les coups de gantelets auraient dû tomber plutôt sur le gros prieur qui dépensait une partie de son argent à molester Basché, une partie à lancer contre lui les Chicanons pour avoir le plaisir de les voir daubés.
Ces abbés, disait-il, ont pour habitude d'exploiter l'insouciance des seigneurs et de les. tracasser pour les faire payer beaucoup plus qu'ils ne doivent Ces pauvres diables de Chicanous. ne faisaient que leur office après tout.
Le récit des noces de Basché ne figure pas dans la première édition du quatrième livre, Rabelais l'intercala dans Ja seconde.
Pantagruel raconte à ce propos l'histoire d'un Romain, nommé Neratius, qui ne sortait jamais sans se faire suivre par des domestiques portant de l'argent. Quand il rencontrait quelqu'un dont le visage lui déplaisait, il tombait sur .lui à coups de poing, puis s'empressait de lui offrir un dédommagement en argent, d'après le tarif de la loi des douze Tables. JLa plupart s'estimaient très heureyx, si bien qu'ils étaient battus et contents. .
— Par la botte de St Benoist | dit frère Jean, j'en veux faire l'essai II descend & terre, et tirant
LBS CHICAN0U8 BATTU» ET CONTENTS. 131
de son escarcelle vingt écus au soleil, il dit à haute voix, en présence et audience d'une grande tourbe de peuple chicanourrcàs : Qui veut gagner vingt écus d'or à la condition d'être battu ? — Moi, moi, moi, répondit-on de toutes parts. Vous.nous étourdirez de coups, nous le savons, mais il y a beau gain. > Et tons accouraient en foule, à qui serait le premier en date pour être battu à prix d'argent.
Frère Jean choisit dans toute la troupe un Chicanous à rouge museau, qui portait au pouce de la main droite un gros et large anneau d'argent dans le chaton duquel était enchâssée une crapaudine.— On attribuait à cette substance la faculté d'indiquer en se couvrant de sueur la présence du poison. — Tout le peuple se prit à murmurer. Un jeune et maigre Chicanous, entre autres, se plaignit que le rougeaud lui Ôtftt toutes ses pratiques, de sorte que, s'il y avait dans le pays trente coups de bâton à gagner, il en emboursait toujours vingt-huit et demi.
Racine a copié eette phrase de Rabelais :
Et si, dans la province, Il se donnait en tout vingt coups de nerfs de bœuf, Mon père, pour sa part, en embouriait dix-neuf.
Frère Jean rossa Bouge Museau rudement et comme il savait faire, puis il lui donna les vingt écus. Le vilain fut aise comme un roi ou deux. Les autres disaient à frère Jean : « Monsieur frère diable, s'il vous plaît d'en battre encore quelques-uns pourmoins d'argent, nous sommes tout à vous, sacs, papiers, plumes et tout. >
Rouge Museau furieux s'écria : Fête Dieu 1 galefretiers [drôles] vous Tenez sur mon marché, vous venez m'ôter mes ' chalands I Je tous citerai devant ii 9*
le juge à huitaine, mirelaridaine. Je tous chicanerai en diable de Vauvert
Quelques mots de commentaire : Galefretiér, et normand, signifie écomifleur, gournand, et, par extension : vaurien. On nomme gattfttre , celai qui aime à courir, à sauter, i folâtrer bruyamment. Ces mots ont tous pour point de départ la racme gàl, qui indique toujours la gaîté, le plaisir, tomme nous avons déjà eu occasion de le dire. Quant au diable de Vauvert, c'est le même qu'on appelle le diable Vert, à cause d'un château construit par le roi Robert aux environs de Paris et fréquenté, disait-on, parles revenants. Villon parle du diable de Vauvert
Le Chicanons battu ajouta en s'adressant à frère Jean : « Révérend pore en diable monsieur, s'il nous plaît de vous ébattre encore en me battant, je mé contenterai de la moitié du prix. Ne m'épargnes pas, je vous prie.» Mais le moine en avait assea. Les autres Chicanous s'adressèrent à Panurge, à Epistémon, à Gymnaste et aux autres, suppliant qu'on voulût bien les battre, sans quai ils étaient exposés à jeûner. Mais ils en furent pour leurs prïètes.1
En regagnant leurs navires, Pantagruel, et ses compagnons rencontrèrent deux vieilles qui pleuraient parce qu'on avait pendu deux de leurs parents pour vol de vases sacrés dan» une église. C'étaient les deux plus honnêtes gens du pays.
La chicane, c'est la guerre en petit Voici main» tenant la guerre elle-même personuiiée dans le grotesque personnage de Bringuenarilles. A Procuration, succèdent les lies deTohu*£ohu (leviéeetlasoH-
MORT DE BBITOUEHÀBILLE8. 1S3
tnde en hébreu, noua dit un annotateur qui doit être Rabeiais hii-n*ème). Là, les voyageurs ne trouvèrent que faire, parce que le géant Bringùenarilles avait tout détruit- Il se nourrissait d'ordinaire de moulins à vent, qu'il avalait tout entiers,— emblèmes de la gloriole des conquérants. — Il avait fini, ne trouvant autre chose dans le paya, par avaler tout ce qu'il y avait de poêles, de poêlons, de casseroles, lèchefrites, marmites, qu'il avait pu se procurer. — Ce sont les instruments qui servent à donner un charivari. — Cela lui avait occasionné une indigestion, et il en était mort*
Du temps de Rabelais on n'avait pas encore inventé la < guerre civilisatrice », personne n'avait songea en fûre la théorie et à y chercher un moyen de progrès. Rabelais voyait nUïrement dans la guerre l'ennemie naturelle du développement intellectuel des nations, la destructrice des œuvres de la science et de la civilisation, et à ce titre il ne pouvait manquer de donner une place à la manie de la guerre parmi les obstacles qui retardent le plus puissamment le progrès de l'humanité.
Bringùenarilles détruisant et ruinant tout autour de lui, et puni par une indigestion mortelle de son avidité, est la personnification la plus heureuse et la plus complète de la guerre, qui ruine les vaincus sans enrichir les vainqueurs. Qu'a gagné l'Allemagne victorieuse à la guerre de 1870 contre la France? La mort d'un grand nombre de ses enfants, une indemnité qui n'a servi qu'à faire enchérir dans le pays les objets de consommation et deux provinces frémissantes du joug, qui lui porteront malheur quelque jour. Bringùenarilles est le complément de Picrochole et
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d'An arche. Ceux-ci sont vaincus par leur faute et justement punis, mais celui-là est vainqueur et n'est, pas plus heureux.
Les commentateurs, au lieu d'accepter cette ex-* plication toute simple, se sont mis à chercher dans l'histoire. Voltaire s'appuyant sur la signification actuelle de tohu bohu, qui se prend dans le sens de, désordre, voit, dans ces lies, l'Angleterre alors agitée, par les révolutions et les réactions religieuses; pour lui Bringuenarilles, c'est Henri VIII; d'autres iden-. tifient le géant avec François I*r, la plupart avec plus de raison y voient Charles-Quint dévastant les. frontières françaises et assiégeant vainement Metz, la ville vierge, qui n'a pu être prise de nos jours que par la trahison. d'un général français. Que Rabelais* ait songé en passant, à Charles-Qaint, cela est pos-i sible, mais son idée est bien au-dessus d'une satire temporaire. Ce n'est pas l'histoire de son temps qu'il écrit allégoriquement, comme le prétend Voltaire, c'est l'histoire de l'humanité.
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