LIVRE IV. - PANTAGRUEL
VOYAGE A I>£ACLE.:q& LÀ WVE BQUTEILLE.
SOMMAIRE, i. i*a TBMrâTB. -^ 1. Le concile de ChésM, — ? et 3, Balda -et Cifagar. — 4. Frère Jem et Panurge. — 6 'et •. Poltronnerie de J»amurg«. — 7f Sraymire, ^eBa^a»!*.
ii. i/îlb DK3 xacb£ons ou la sagesse antique. — 8. Situation de cette terre. — 9. Double p epatotioa de l*lle. Mort du grand Pan.' — 10. Explications. ' ,
m. catholiques kt PBOTfSTAiTBS. — 11. Quaresmeprenant et An.- UpTij^le, ^ ll;;Lé4o«fl**àr dn pfeyeefèr*. — 13. Bataille, éûfee le Carême et les Andouilles. — 14. L'île de Ruach ou les t aines disputes!— If. Le' pays de Papeâguière: les protestants* et leurs eeignpnrj./ -~. leV Le« liuilitet layajttan. -J. 17X Le pays de Pept* manie: let.a.dora.tours du pape. — 18. Les décrétâtes, — 19. Lee paroles gelôésV— ' 20. Les^ marchands Moscovites et les Italiens. — 21. Messjr (aajteri^*. J^«Jam*0 p>re de nndustriet-^J^Cbanpph ou rlle des Hypocrites. Ganabin ou l'île des Voleurs. — 2» Quel*
«lue* remarques' su r'tâ quatrième Hrre.
Après Ja guetté' de conquête et d'ambition, voici le» guerYe» et les lottes religieuses, que Rabelais né considère pas coôftne moins funestes à- la recherche de la vérité. fârcMpel -des questions ; religieuses s'annonce par la rencontrer ée toute une1 âotttile chargée de motoes ettde pr&rea, que Pantagruel et ses amis upërçoiT^tttn^i quittant les îles de Tohn et de Botau. Elle Be composait -de neuf navires. Il y avait là des Jacobins, des* Jésuites/ des Capucinsf des Er^
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mites, des Augustins, des Bernardins, des Célestins, des Théatins, des Egnatiens, des Amadéans, des Cordeliers, des Carmes, des Minimes, etc., etc. Ces saints religieux s'en allaient au conseil de Chésil pour discuter les articles de foi contre les nouveaux hérétiques.
Ici la désignation est claire. Ces moines, dont Rabelais se délecte i énumérer les différents noms, se rendent au concile de Trente. Chésil, qui désigne le lieu de la réunion, est le nort dé l'astre qui, chez les Hébreux, annonçait la tempête. C'est donc une réunion de gens éclairés qui va déchaîner des tempêtes. Les conciles ont été plus d'une fois dans ce cas. Il suffît de citer le concile de Nicée, d'où sortit la longue guerre des catholiques et des ariens; le concile de Trente, d'où çst sortie la Séparation définitive des catholiques et des protestants* et, dans ces derniers temps, le fcoficile du Vatican, qui a soulevé des passions noa moins, violentes et plus dangereuses encore pour l'église catholique.
Pamirge, qui est excellent catholique, est au corn* ble dé la joie et regarde cette rencontre comme d'un bon augure. Il recommande son âme aux prières des bons pères, et il leur fait donner soixante-dix-huit douzaine* de jambotts, du caviar d'eaturgeoo, des boutarques* qui sont une autre sorte d& caviar, des oeryelas, et deux milles beaux angelots [pièces de monnaie à l'ange] pour les àooa dés trépassés.
Pantagruel ne partageait paa cette joie« A restait pensif et mélancolique, Prévoyait - il i* tempête «rorale 40e la réunitn de» .niriitefr allait provoquer? Prévflyait-U la teotptto .physique (gui *#* natfai* I* flottilte ? Frèrfl Jeta, â'étomofa de 4*tt*i
LÀ TKMPÊÏB. BÀLDE ET CWGAB. 137
attitude inaccoutumée et lui en demanda la cause. Le pilote à ce moment, considérant les voltigements du pavillon sur la poupe, ordonna, à tout le monde d» se tenir prêt à agir et annonça une tempête.
Cette tempête de Pantagruel est célèbre. Dufresny la compare à la tempête de VOdpssée et donne la préférence à Rabelais sur Homère. Un certain marquis de Culant (cité par Johanneau) s'est même amusé à la mettre en vers français. Si Ton voulait comparer la tempête de notre auteur à celle d'un autre poète, ee n'était pas dans l'antiquité qu'il fallait le chercher. Rabelais, qui a emprunté à Folengo l'histoire des moutons, lui a emprunté aussi les principales circonstances <le sa tempêta Comme le récit de Folengo est phes .court que celui de Rabelais, nous le placerons le premier. Il se trouve au livre XII, tome I, page 340 de l'édition précitée.
Pesjà les cris, et clameurs des hommes touchoient jusques aux abysmes «ta ciel : et eyt-on on grand brait de cordes, et tente la mer ne monstre que signes de peoi\ faisant paroistre les ceofeuit de la mort. Los unes obscures volent, poussée» par les diables noirs. Le ciel flamboyé par esdaîra, après les* qoem tiudeet (le vent], agite plus fort les vagues, jetant plu* mdemeut ses baies. La Tramontane destaehe et deslie ses fsoids cheveux, et comme folle et lunatique, se fourre parmy les ondes. Les nnvtonniers en vain se travaillent de destacher les voiles ; car la grande violence des vents lent en donne empesehemsut Maintenant le Snd cruel a le dessus ; maintenant le Nord est victorieux. La mer mugis, et les astres font lover les vagues. La fortune menace d'horrible mort les mari, niera, lesquels pour n'avoir aucune espérance se tourmentent a ibnee de crier, et se frappant la poitrine à coups de poing -r mois fialde n?avoh pour foner.ancane pour do. la mort, il va
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c,à et là, exhortant tantost cestutoy, tantost fèstuHà,; il donne secours au comité, au nautonnier, au .patron j il excite un. chacun, tourne et dresse le timon; il ne s'espargne aucunement ; il commande icy ; il fait cela ; il conforte avec une voix hardie les couards ; il lascbe et roidist les cordes selon la volonté du patron ; s'il ne les peut lascher,* il les rompt. La tempeste surmontant tout l'effort des nautonniers renverse tout. Toutefois Balde n'ayant en teste ny bonnet, ny chapeau, asseure les uns et les autres, et leur dit qu'il ne se soucie d'estre noyé, moyennant que tous eschapf>ent. JÏ le Nord victorieux ayant mis ses compagnons sens dessus dessous, mugist, et luy seul offusque le monde de teœferes. et excite par ses efforts des montaignes du profond de la mer jusques aux estoilles. descouvrant les maisons et palais de l'enfer. Le navire désespéré gémit et pleure, et se rend' las à la tempeste son ennemie, demandant pardon/Ostez, crioit le patron, oetez la voile, elle est trop mouillée, elle pesé trop*, l'artoe, s'en ira à Force [à gauche, à bâbord] et se rompra a travers. Incontinent tous se diligentent pour obéir au commandement du patron ; mais ils ne peuvent desmesler les cordes et chacun tombant pour le grand vent, n'en pouvait venir à bout. Baide habilement prend sa halebarde et ji'wi coup tranehe neuf cables, et les voiles tombent soudain à bas.
Gingar seul trembloit dans un coing. Les limes sourdes, les crochets, tes tenailles ne luy servoyent pour lors .de* rien, ny les subtilitez d'un singe, ni les finesses d'un renard. La mort le presse partout 5 la mort cruelle le menace de tous cottes ; il fait infinis vœux à tous les saincts ; il jure que la canons luy vienne, s'il ne va tout deschaux par le monde, et veetar seulement d'un sac : il dit qu'il ira trouver Saint Danet .en Agrignan, lequel vit encore sous la voûte d'une grande roche, et porte le cjl de ses yeux pendant jusques sur les genoux; il promet aller vers les sabote et galoches» lesquels Asceuse avott autrefois portez, et lesquels furent prias enJ'isle de Taprobane par les Portugais, et que là, il fera dire des messe» par dix moines, et en outre, qu'il leur offrira un cierge aussi grand et pesant, comme est grand et pesant l'arbre du naviret, s'il peut eschapper de ce danger; il confesse aveir dérobé, et
LA TEMPÊTE. JEAN ET PANUfteE. 139
volé plusieurs boutiques j avoir croçhotté, des maisons, emmené des chevaux et poulains, et s'en repentant, promet que s'il peut à présent sortir de ce péril en liberté, il se rendra un second Bainct Macquaire, un autre Paul hermite, et après avoir visité le saint Sépulcre, qu'il mènera une vie pitoyable.
Pendant que Cingar en son cœur tremblant pensoit à telles choses, une haute vague surmontant la gabie emporta avec soy plusieurs personnes du navire, se tenant Balde contre icelle ferme comme un chesne. Cingar pensoit estre lors de» nesehé, et avoit à i'adventure embrassé une grosse pièce de bois Ce fortunal s'aigrist de plus en plus, et ne scait-on plus quelle route tenir, ny en quel pays le vent emporte le vaisseau, lequel tantost eBt élevé jusques aux pieds de la lune, tantost donne du fond contre les cornes des diables. Le patron tout ettoime, «voit perdu l'escrime de son timon et estant esperdu, crioit : Oî compagnons, nous nous noyons, avant qu'il soit trois heures, nous irons souper avec les morts. . .
Le capitaine conseille de jeter à la mer la cargaison et ce que chacun a de trop lourd. On jette à Peau en effet, au grand regret des possesseurs, nom* bre de balles de marchandises. Un des passagers prétend qu'il n'a rien de plus lourd que sa femme, et il la jette aussi à l'eau.
Cingar, chez Rabelais, est remplacé par Panjçrge et Balde par frère Jean ; le récit de Rabelais, qui est bien autrement vivant et animé, n'occupe pas moins de huit chapitres.
Le pilote, prévoyant le danger, commença par faire carguer les • voiles. Ici Rabelais entasse une foule de termes de marine que nous ne reproduisons pas. Lee uns ont admiré son értiditwi sur ce point, mais d'autres, Jal surtout, rédacteur du GHassaire naval, prétend que l'auteur de Gargantua a accumulé
à plaisir les termes nautiques sans trop se sonder de leur signification.
Soudain, poursuit Rabelais, la mer s'enfle tumultueusement, de fortes vagues battent les flancs d* nos vaisseaux. Le mistral, accompagné d'une bourrasque effrénée, de nuages noirs amoncelés, de terribles tourbillons, siffle avec violence dans nos antennes; le ciel tonne, 1» foudre, les éclairs, la pluie, la grêle éclatent tout à la fois; l'air a perdu sa transparence, il est devenu opaque, ténébreux, obscur; on ne voit plus d'autre lumière que celle des éclairs; des nuées, traversées et brisées par des sillons enflammés, de gros nuages noirs et épais parcourent le eiel. C'est l'image du chaos; le feu, Pair, la mer, la terre, tous les éléments semblent se confondre.
Cette description, que bous abrégeons, est un peu confuse. Rabelais se souvient ici beaucoup plus de ce qu'a a lu que de ce qu'il a vu.
Panurge, qui avait repu les poissons du contenu de son estomac, restait accroupi sur le tittac, tout affligé ; tout meshaigné et à demi-mort, il invoquait tous les saints et saintes à son aide, protestant de se confesser en temps et lieu et décriant en grand effroi:
Majordome, ha a! mon père, mon ami, mon oncle, apportez un peu de salé, nous ne boirons que trop tantôt à ce que je vois. A petit manger bien boire, sera désormais .ma devise. Plût à Dieu et à la beaoista, digne et sacrée Vierge, que je fesse à cette bflnre an terre ferme et bien & mon aise !
A terre et quand il ne craint rien, il est passai blement incrédule, mais il devient dévot catholique en présenoe du danger.
POLTROKNEBIE DE PÀK0BOE. 141
O que trois et quatre fois heureux sont ceux qui plantent des choux ! O Parques, que ne m'avez-vcms filé planteur de choux? O que petit est le nombre de ceux que Jupiter a favorisés thi bonheur de planter des choux ! ils ont toujours un pied en terre et l'autre n'en est pas loin. Il avait bien raison, Pyrrhon, lorsque, se trouvant en un danger semblable au nôtre et voyant près du rivage un porc qui mangeait de Forge épandu, le déclara bien heu* reox à un double titre, d'abord il avait de l'orge à foison , et puis il était sur terre. Pour manoir déifique et seigneurial, il n'est que le plancher des vaches. Cette vague nous emportera, Dieu sauveur! ô mes amis, un peu de vinaigre , je tressue de grand ahan ! Tout est brisé, tout est frelore [ail. verloren, perdu] dans notre navire... Bé, "be, be, bous, bous, voyez l'aiguille de votre boussole pilote, de grftoe, d'où nous vient ce vent ? Par ma foi, j'ai belle peur. Bon, bon, bou ! C'est fait de moi, Otto, to to to to to ti, otto to to to to ti ; bou, bou, bous bou, je me noie, bonnes gens, je me noie.
Cependant Pantagruel, après avoir imploré l'aide du grand Dieu servateur et fait oraison publique en Tervente dévotion tenait, d'après l'avis du pilote, le grand mit fort et ferme; frère Jean s'était mis en pourpoint pour aider aux matelots. Ainsi faisaient Epistémon, Ponocrates et les autres; mais Panurge restait assis sur le tillac, pleurant et se lamentant Frère Jean l'aperçut en passant :
Par Bien, lui dit-il, Panurge le veau, Panurge le pleurard, Paaurge le criard» ta ferais bien mieux de noua aider que de roter là pleurant comme une vache, assis sur ton derrière oqaupe un magot.
— Be be be bou, bou, bous, répondit Panurge, frère Jean, mon ami, mon bon père, je me noie, c'est fait de moi, mon bon père spirituel, votre épée ne me saurait sauver. Zalas ! Zalas ! nous sommes au-dessus de E mi la, hors
1 42 LIVRE IV. — VOIAGB A l'OBACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.
toute la gamme. Be be be, bous bous. Zalas ! à cette heure, nous sommes au-dessous de G soi ut. Je me noie. L'eau est entrée dans mon soulier par le col de ma chemiàe. Bous, bous bous, voilà que je joue maintenant à l'arbre fourchu, les pieds en haut, la tête en bas. Àh si j'étais dans le bateau des bons et béate pères allant *u concile, que, nous avons rencontrés ce matin, si gras,, si joyeux, si bien en point 1 Halos, holos, holos, cette vague de tous les diables... mea culjoa! cette vagué du bon Dien, va enfondrer notre navire. Frère Jean, mon père, mon ami, confession! Me voici à genoux, confiteor, votre sainte bénédiction !
— Pendu au diable, viens nous aider plutôt, dit frère Jean. Trente légions de diables» viendra-Ml?
— Ne jurons point à cette heure, dit Panurge, demain tant que vous voudrez. Holos! holos! nous sommes nu fond ! Je donne dix-huit cent mille écus de rente à qui me mettra en terre. Con/UeorI Un petit mot de testament, un codicille pour le moins.
— Mille diables, dit frère Jean, puissent sauter au corps de ce drôle! Vertu Dieu! c'est bien le moment de parler de testament à cette heure que nous sommes en danger; tâchons d'en sortir d'abord. Viendras-tu, de parle diable! Voilà notre fanal éteint!
— Etions-noas destinée à périr ici? s'écrie Panurge! Je me meurs, consommatum est, c'en est fait de mol.
— Magna, gna, gna, dit frère Jean. Fi! qu'il est laid, le pleurard ! Mousse, pompe, pompe toujours. Vertu Dieu, attache l'un des bitons! Ici! de par tous les diables ! Bien, mou enfant
— Ha, frère Jean, dit Panurge, mon père spirituel, mon ami, ne jurons point... je me noie, je me meurs, mes amis, in manus ! Adieu. Saint Michel d'Aure, saint Nicolas, je vous fais vœu ici et à notre Seigneur, que si vous m'aidez, j'entends si vous me mettez en terre hors de ce danger-ci, je vous édifierai un* belle grande petite chapelle ou deux,
Entre Quande et Monsoreau Et n'y paîstra vache m veau.
PQLTK0NNE1UE DE PA3UitQ£. 14S
Panurge, dans son trouble, introduit ici un proyerbe qu'il défigure :
Entre Condé et Monsoreau
Il ne paît brebis ni veau, ,
c'est-à-dire que les deux localités se touchent.
Zalas! zalas! il m'est entré dans la bouche plus de huit Beaux d'eatf ; béas, bous, bous ! qu'elle est amère et salée!
— Par la vertu, dit frère Jean, si je t'entends encore piauler, je régalerai de toi le loup marin.. . . Tenez bien, là-haut. Voilà qui est bien éclairé, bien tonné. Je crois que tous les diables sont déchaînés aujourd'hui ou que Proeerpine va donner un héritier à son mari. Tous les diables dansent aux sonnettes.
— Vous péchez, frère Jean. Il me fâche de vous le dire. Je crois que cela vous fait du bien de jurer ainsi,, comme un fendeur de bois est soulagé par celui qui à chaque coup crie han! auprès de lui; toutefois vous péchez. Si nous mangions quelque espèce de cabirotàde, quelque mets dédié aux dieux Gabires, ne serions-nous pas en sûreté contre cet orage? J'ai leu que étaient toujours en seureté sur mer les ministres des dieux Cabires tant célébrés par Orphée, Apollonius, Phérôcydes, Strabo, Pausanias, Hérodote.
— Il radote, dit frère Jean, le pauvre diable ! Tête de Dieu pleine de reliques, quelle patenôtre de singe est-ce •que to marmottes là entre tes dents?... Ponoerates, mon frère, vous allez vous blesser. Epistémon, gardez-vous de la jalousie [balustrade]! Vertu Dieu! quelle vague! elle a failli m'emporter sons le courant Je crois que tons les millions de diables tiennent ici leur chapitre provincial ou briguent pour l'élection d'un nouveau recteur.
VI f
Panurge continue à se lamenter :
Je ne vois ni ciel ni terre. Ah si j'étais maintenant dans le clos de Seuillé ou chez Innocent le pâtissier à
Chinon,sous peine de me mettre en pourpoint pour cuire les petits pâtés! Notre homme, ne sauriez«vous me jeter à teiTe? Je voas donne tout SaJmigondinois et ma grande caquerolière, si par votre industrie, je trouve une fois terre ferme. Jetez l'ancre, sondez. Sachons si Ton boirait aisément ici debout, sans se baisser; j'en crois quelque chose.
A travers ces lamentations, on entend les ordres du capitaine et du pilote, les jurements de frère Jean. Que chacun pense à son âme! dit le pilote. — Quand aurons-nous la fête de tous les saints ? dit frère Jean. C'est assurément aujourd'hui cçlle de tous les diables. Panurge veut absolument faire son testament et il s'adresse à tous ses amis pour le- recevoir Epistémon prend la peine de lui prouver que ce qu'il demande est absurde. S'il survit, il n'a pas besoin de testament ; s'il se noie, le testament sera noyé avec lui.
— Quelque bonne vague, dit Panurge, 1e jettera sur le tord, comme Ulysse, et quelque fille de roi* allant fc Pesbat, sur le serain, le rencontrera, et près du rivage; me fera ériger un magnifique cénotaphe, comme fit Didoh à son mari Sichée, comme... •
Suivent 14 noms.
— Vertu Dieu ! notre navire est échoué, s'écrie frère Jean. ...
On entendit alors la voix de Pantagruel, qui pendant tout ce temps avait gardé le silence ; U disait comme St Pierre :
Seigneur Dieu, sauve-nous, nous périssons l Cependant que ta volonté soit faite et lïon pas la nôtre.
— Dieu et* la benoiste Vierge «pient flyfrc nçns t criait Panurge. Vrai Dieu, envoie-moi quelque dauphin pout me sauver en terre, comme le petit Ajrion. Je sonnerai bien de la harpe, si elle n'est démanchée.
BBAT0UBE DE PA5UBGE. 145
— Tu ne Tiendras donc pas nous aider, veau pleurard î s'écrie frère Jean.
Le moine veut prier à son tour et marmotte un passage d'une légende latine de St Nicolas, où. se trouve cette phrase:
Horrida tempestas montem turbavit acutum. [Une horrible tempête agita la montagne aiguë.]
Ce vers lui rappelle un maître du collège de Montaigu, grand fouetteur d'écoliers, qui s'appelait Tempête et il traduit ahisi par la pensée :
Le terrible Tempête a mis en émoi le collège Montaigu.
Il est interrompu par Pantagruel :
— Terre! terre! je vois terre, s'écrie-t-il. Enfants, courage de brebis ! [un peu de courage suffira]. Nous ne sommes pas loin du port. Le ciel commence à se parer [se nettoyer] du côté de la tramontane.
Tout le monde se met à l'œuvre. Les ordres se succèdent et sont exécutés. Panurge aussitôt retrouve tout son courage et son assurance. C'est lui qui commande la manœuvre.
. Ha, ha, s'écrie-t-il, tout va bien, L'orage est passé. Que je descende le premier, je vous prie. Faut-il vous aider encore ?
On sait qu'il n'a rien fait.
Donnez, j'enroulerai cette corde. — Comment, vous ne faites rien, frère Jean ! C'est bien le temps de boire à cette heure ! Il s'appelle Jean Fait-néant, et me regarde ici suant et travaillant pour aider cet homme de bien de matelot premier du nom. Notre ami, deux mots! De quelle épaisseur sont les planches de ce navire? — Deux doigts environ. — Ainsi tant que nous sommes ici nous sommes à
deux doigts de la mort! — Est-ce que cela tous effraye? — Moi, point du tout. Je m'appelle Guillaume-sans-Peur. J'ai du courage tant et plus. Je n'entends courage de brebis, je dis courage de loup, assurance de meurtrier. Je ne crains rien que les dangers,
Cette dernière phrase est prise du Franc Archer, de Villon. Panurge continue en se multipliant :
Vous aiderai-je , enfants ? Avez-vous encore affaire de mon aide? L'homme naquit pour labourer et travailler comme l'oiseau pour voler. Notre Seigneur veut que nous mangions notre pain à la sueur de nos corps, non pas comme ce pénaillon de moine frère Jean que vous voyez qui boit et meurt de peur.
— Par le digne froc que je porte! dit frère Jean à Panurge, durant la tempête, tu as eu peur sans cause ni raison. Ton destin n'est pas de périr dans l'eau. Tu seras certainement pendu en l'air ou brûlé gaillard. Seigneurs, voulez-vous un bon caban contre la pluie ? Faites écorcher Panurge et couvrez-vous de sa peau. N'approchez pas du feu et ne passez pas devant les forges des maréchaux, de par Dieu ! En un moment vous la verriez en cendres. Mais exposez-vous tant que vous voudrez à la pluie, à la neige, à la grêle; plongez même au fond de Peau, vous né serez jamais mouillé. Faites-en des bottes d'hiver, jamais elles ne prendront eau. Faites-en des nasses pour apprendre aux jeunes gens à nager, ils apprendront sans danger. Panurge, mon ami, n'aie jamais peur de l'eau, ta vie sera terminée par un élément contraire.
— Oui, répondit Panurge, mais les cuisiniers du diable se trompent quelquefois et mettent à bouillir ce qu'on destinait pour rôtir...
Panurge, comme on voit entend très bien raillerie. Il n'a plus peur, et retrouve toute son impudence :
Ecoutez, beaux amis, s'écrie-t-ii Je proteste devant la noble compagnie qu'en vouant une chapelle à monsieur St Nicolas entre Quande et Montsoreau, j'entendais parler
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d'une chapelle d'eau rose— [c'est-à-dire d'an alambic pour faire de l'eau de rose] - en laquelle il ne paîtra vache ni veau, car je la jetterai an fond de l'eau. — Voilà le galant, s'écria Eusthènes, c'est le proverbe lombardique :
Passato il pericolo, gabbato il santo.
[Le péril passé, le saint est attrapé].
Piron s'est son venu de ce passage, lorsque, dans son Arlequin Deucalion, il nous montre Arlequin, seul survivant du déluge universel, qui nage sur un tonneau et s'écrie: 0 Neptune!
Je promets d'immoler, si d'ici tu m'arraches, Cent bœufs...
Il parvient à sauter à terre.
Ouf I me voilà sur le plancher des vaches.
Passato U pericolo... Serviteur, seigneur Neptune, va chercher tes cent bœufs!
Cependant Arlequin y met un peu plus de pudeur que Panurge ; il ajoute :
Non que je ne voulusse bien te les immoler; ne dût-il m'en rester pour ma part qu'un aloyau; mais où diable les trouver, quand je suis sur la terre le seul animal qui respire à présent?
vra.
Cette tempête est-elle un phénomène fortuit ? Rabelais a-t-il tenu à faire sa tempête eemme tout poète épique bien élevé ? Non, eette tempête n'est pas un simple ornement poétique. Nous apprendrons tout à l'heure qu'elle a été provoquée par la mort d'un Macréon, d'un génie, d un dieu de l'antiquité, qui disparaît de ce monde. C'est une tempête religieuse causée par la disparition d'un culte.
Les Macréons, ou Macrobiens, gens de longue vier n 10*
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reçurent avec empressement Pantagruel et ses amis. Un vieux Macréon qui faisait le rôle d'échevin, les mena à la maison de ville pour leur offrir à dîner. Les équipages descendirent à terre; les habitants leur apportèrent des vivres; les voyageurs accepté-, rent, ou firent des échanges avec eux. On but, on rit, on se divertit fort; puis on se mit à réparer les dégâts produits par la tempête. Cela fut bientôt fait, les habitants étant tous charpentiers et artisans.
Un Macrobe explique ensuite à Pantagruel et i ses amis en quel pays ils sont arrivés.
L'Ile des Macréons est une des Sporades de POcéan ; elle a été jadis riche, fréquentée, opulente, marchande, populeuse. Elle dépendait alors de la Grande-Bretagne. Maintenant elle est pauvre et déserte.
Les commentateurs, suivant l'habitude, ont cherché cette lie sur la carte et ne Py ont pas trouvée. Elle y a figuré cependant, mais comme une terre incertœ sedis [de situation incertaine]. Pour Rabelais, l'île des Macréons, c'est à la fois Plie des Macrobes, de YArgonautique, l'Ile des Heureux de Lucien, la terre de Promission de saint Brandaines ou le Paradis terrestre des trois Moines, l'Atlantide de Platon, l'Utopie de Morus, la Cité Solaire de Campanella, c'est ce pays que les peuples aiment à rêver pour se consoler de leurs douleurs :
Le vois-tu bien là-bas, là-bas, Là-bas, là-bas, dît l'Espérance, Courons, courons, doublons le pas.
Pour le trouver là-bas, là-bas.
(Bérlnger.- Le Bonheur.)
Rabelais cependant n'a voulu faire ni un paradis
l'île de" la sagesse antique. 149
terrestre ni des Champs-Elysées. Il s'agit du monde terrestre et non d'un ultra-monde, mais d'an monde qui n'est pins qu'une ruine et que les habitants actuels de l'île ne comprennent plus.
Car il y a dans l'Ile deux classes d'habitants; ceux qui reçoivent les voyageurs et leur offrent une hospitalité empressée n'habitent que les trois quarts de Pile, trois ports et dix paroisses; le quatrième quart est occupé par une forêt de haute futaie, déserte en apparence, mais .habitée en réalité par des êtres mystérieux, dont la population industrielle parle avec respect, mais avec lesquels elle n'a aucune communication.