‹ Rabelais et ses œuvresChapitre 48 sur 157 · LES ADORATEURS DU PAPE · texte numérisé non relu

LES ADORATEURS DU PAPE

Dieu. C'est ainsi qu'il s'est nommé à Moïse; mais il est invisible aux yeux corporels. — Nous ne parlons pas du Dieu qui rit dans les deux, nous parlons du Dieu qui vit en terre. — C'est sûrement le pape, dit Carpalim. — J'en ai vu trois, ajouta Panurge, et Je n'en ai pas retiré grand avantage. — O gens heureux! s'écrie-t-ou de toutes parts, vous l'avez vul Ils l'ont vu 1 iis l'ont vu! répètent les commissaires à la foule qui se prosterne sur le passage des arrivants. On fouettait les petits enfants pour qu'ils gardassent le souvenir de l'arrivée dans leur pays de gens qui avaient vu le pape. Pantagruel s'interpose: «Messieurs, dit-il, si vous ne cessez pas débattre vos enfants, je m'en retourne. > On obéit, maisl'évêque Homenaz arrive sur une mule débridée et caparaçonnée de vert, suivi d'une procession solennelle, et les voyageurs ont grand peine à empêcher qu'on ne leur baise les pieds.

On les conduit dans une église d'abord, et on leur montre un beau livre doré, suspendu, mais à portée de la main. C'est le livre dés Décrétâtes; il est tombé du ciel comme les boucliers de Numa à Rome, la statue de Minerve à Athènes et en France, l'oriflamme ou drapeau rouge. On leur permettra la lecture de ce livre, s'ils veulent bien se confesser et jeûner trois jours. Frère Jean et Panurge se confesseront volontiers, mais jeûner, impossible. «Nous avons tant jeûné sur mer, dit Panurge, que les araignées ont fait leurs toiles sur nos dents et qu'il nous a crû de la mousse dans le gosier. Au reste» nous avons déjà lu les Décrétâtes sur vélin, sur papier, en manuscrit et en lettre moulée.

176 LIVRE IV. - VOYAGE A i/o RACLE DE LA DITE BOUTEILLE. XVffl.

Les Décrétâtes sont, comme on sait, les lettreB, les bulles officielles, adressées par les papes au clergé <et aux fidèles depuis l'origine de la papauté. La collection est fort riche, mais il y a dans le nombre beau* coup de lettres faites après coup, et antidatées pour faire supposer que, dès une époque reculée, le pape usait déjà d'un droit, contesté plus tard, qu'il s agissait 4e faire accepter par les intéressés. Il y a doue, à côté des décrétâtes authentiques, un assez grand nombre de fausses décrétâtes. On considère comme telles celles qui sont supposées antérieures à Fan 385, et qui ont été publiées pour la première fois au milieu du IXe siècle. Les recueils, des décrétâtes portent différents noms. L'un de ces recueils, qui contient diverses lettres des papes de 1262 à 1483, est intitulé Décrétâtes extra vacantes, c'est-à-dire placées en dehors des collections précédentes. Rabelais ne manque pas de prendre ce mot dans le sens d'extravagant, déraisonnable.

C'est en vertu des décrétâtes, et en montrant qu'ils ont toujours usé de certains droits, que les papes se sont attribué l'autorité sur les rois; c'est de là qu'est sortie la guerre des investitures en Allemagne, les luttes avec tes rois de France, etc. François Ier, entre Autres, avait eu à ce sujet de graves démêlés avec le pape, et quand Rabelais attaquait les décrétâtes en général, il était sûr de l'appui moral du roi et même •de la presque totalité du clergé français.

— Entrons dans l'église, dit l'évêque Homenaz. Seulement, il est plus de midi, et nos décrétâtes nous défendent de chanter une messe solennelle ; mais on

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vous dira une « messe sècbe ». — J'en aimerais mieux une mouillée de vin d'Anjou, mun&uta tout bas Paaurge. — Saquez-la court tout au moins, dit frère Jean de. même, notre estomac est encore i jeun. La messe finie, Homenaz prit un énorme trousseau de eléa et entreprit d'ouvrir une fenêtre barrée, qui se trouvait au-dessus de l'autel ; l'opération fut longue, — il n'y avait pas moins de trente-deux serrures et un cadenas, — puis, avec toutes sortes de cérémonies, il leur fait voir le portrait du pape vivant; il le touche d'un bâton, et fait baiser à tous les assistants le bout qui a touché le visage du saint père, transmettant ainsi le baiser du pape à tous les fidèles. Ce fait n'est pas de l'invention de Rabelais et se pratique encore dans quelques églises pour les reliques des saints.

Le portrait du pape exposé ainsi i la vénération des fidèles est fort mal peint. A ses compagnons, qui s'en étonnent, Pantagruel allègue les images et idoles bizarres, consacrées et vénérées dans les temples antiques. Les plus respectées étaient généralement informes. A Sparte, Castor et Pollux étaient figurés sous forme de deux poutres réunies par un tenon. Dans l'Asie mineure et la Syrie, la divinité était souvent une pierre brute, quelquefois un aérolithe tombé du ciel. La fameuse pierre noire de la Caaba est le dernier vestige de ces divinités archaïques. En Grèce, dit Pantagruel, ces représentations barbares étaient attribuées à Dédale. « Encore que l'image fust contrefaite et mal traicte, y estoit toutesfois latente et occulte quelque divine énergie en matière de pardons. »

Au sujet de cette énergie et vertu divine de cerii 12

taines choses, frère Jean raconte une conversation entre deux mendiants de Se ville, réunie i l'hôpital le soir d'un jour de fête. I/un disait qu'il avait gagné six blancs dans sa journée, un autre deux sous, un troisième, sept caroluB ; un gros gueux se vanta d'avoir gagné trois bons testons. — Ce n'est pas étonnant, lui dirent ses compagnons, tu as une jambe de Dieu. Ils supposaient qu'il y avait dans sa jambe pourrie une vertu divine, qui attirait directement l'aumône, à la manière d'un talisman. Cette idée remontait aux Hébreux qui, voyant l'action divine dans toute maladie incurable, étaient disposés à respecter celui qui était ainsi visité par Dieu.

Pantagruel s'indigne qu'on ose mêler le nom sacré de Dieu à. des choses « tant ordes et abominables.» Si les moines ont de telles idées et dételles expressions, il faut les leur lafeser et ne pas les transporter hors des cloîtres. Epistémon fait remarquer que l'on a plus d'une fois donné l'épithète de divin à des choses qui avaient une vertu malfaisante. C'est ainsi que Néron appelait les champignons «viande des dieux» parce qu'ils avaient servi à empoisonner Claude, son prédécesseur.

Panurge, pendant cette conversation, considérait l'image du pape et se plaignait qu'on ne lui eût donné que des attributs ecclésiastiques. «J'ai vu nos derniers papes, disait-il, porter, non aumusse, mais armet en tête. Et tout Feinpire Christian estant en paix et silence, eulx seuls guerre Caire félonne et très cruelle.»— La guerre, répondit Homenaz, est non seulement licite au pape contre les hérétiques, mais il lui est ordonné par les saintes décrétâtes de mettre à feu et à sang les ém-

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pires, les royaumes, les républiques qui transgressent un iota de ses commandements; il doit spolier les souverains de leurs biens, les déposséder de leurs états, les proscrire, les anathématiser, et non seulement tuer lenrs corps et ceux de leurs enfants, mais aussi damner leurs âmes au parfond de la plus ardente chaudière qui soit en enfer. >

Pendant la messe « sèche > célébrée en l'honneur des voyageurs, des quêteurs allaient pa^mi la foule, un bassin à la main, disant à haute voix : « N'oubliez pas les gens heureux qui l'ont vu en face. > Les bassins furent bientôt remplis de monnaie papimanique. Homenaz dit que c'était pour faire bonne chère, et qu'une partie de cet argent serait employée à bien boire et l'autre à bien manger « suivant une mirifique glose cachée en un coignet [petit coin] des Décrétâtes >. En effet le dîner fut copieux et les buvettes nombreuses.

Pendant ce dîner, servi par de charmantes jeuues filles, avenantes et souriantes, Tévêque — qui aime beaucoup les jeux de mots par parenthèse et qui répète à chaque instant à un petit domestique : clerice, éclaire ici, — fait un nouvel éloge des décrétâtes, qui, à cette époque, n'étaient pas adoptées en France. L'adoption de ces règles ferait le bonheur dp genre humain et commencerait une ère de félicité universelle. À la lecture d'un simple passage de ces saintes lettres, ajoute TéVêque, vous sentez çn vos cœurs s'allumer une ioumaise d'amour divin, et de charité envers votre prochain, pourvu qu'il ne soit pas hérétique — le mépris assuré de toutes choses fortuites et terrestres et mne extatique élévation d'esprit jusques au troisième ciel.

— Tout cela est d'or ou d'orgues, dit Panurge, mais j'en crois le moins que je peux. Et chacun des conyives se met à raconter une histoire sur les effets pernicieux des déerétales au point de vue matériel. Un batteur d'or, par exemple, a pris pour battre son or un feuillet de parchemin des décrétâtes et toutes ses opérations ont manqué. Un épicier a enveloppé des drogues dans des feuillets détachés des décrétâtes, tout a été pourri ; un tailleur a fait des patrons avec de semblables feuillets, pas un habit n'a pu aller. On avait pris un morceau des décrétâtes pour en faire un but, personne n'a pu le toucher. On avait mis des collerettes dans un recueil de décrétâtes, de blanches elles sont devenues noires. Miracle I s'écriait Homenaz à chaque récit, tous ces gens là ont été punis, comme aurait dit Tartuffe plus tard, pour avoir mêlé,

par an crime effroyable, Avec la sainteté les parures du diable (acte I, 2).

Les décrétâtes ont une autre vertu, elles tirent à Rome de France tous les ans une somme considérable. — Trouvez-moi, dit Homenaz, livre au monde qui rapporte autant, voire même la Sainte Ecriture. — Le révérend père Jésuite ne parle pas autrement dans les Provinciales de Pascal.

— Pour bien instruire un écolier, s'écrie Homenaz, pour bien gouverner un état, il faut être décrétante [on dirait aujourd'hui infaillibiliste, c'est tout un]. Sans les décrétâtes, tout le monde périrait indubitablement. C'est là qu'est Je salut en ce monde et en l'autre. Homenaz s'exalte si bien qu'il se met à pleurer, à se frapper la poitrine et à baiser ses pouces en croix.

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